Permettez-moi aujourd'hui de rendre hommage à Christine Yackx, disparue le 14 décembre 2025 en nous laissant le souvenir d'une érudite qui prenait plaisir à nous raconter les petites histoires de la Grande Histoire. Pour la saluer je vais vous emmener sur ses traces, en nous plongeant dans un petit opuscule qu'elle avait fait paraître en 2009 et qui retraçait l'histoire de la poste à Valenciennes.
Christine Yackx
(photo L'Observateur du Valenciennois)J'ai donné ce document au CAHVA pour sa bibliothèque
Jusqu'à la fin du XIVe siècle, écrit Christine Yackx, les communes emploient des messagers pour transmettre les lettres officielles envoyées par les prévôts, mayeurs, échevins, jurés mais aussi guildes et corporations. Ainsi, non seulement le duc de Hainaut possède, comme tous les grands seigneurs, ses messagers à pied et à cheval pour sa correspondance, mais la ville de Valenciennes a également son propre messager. Ce fonctionnaire transporte les messages dans une boîte aux armes de la ville ou du seigneur, accrochée à la ceinture, sur la hanche comme une aumônière, ou en bandoulière.
Boîte à messages de Jean Sans Peur, duc de Bourgogne
(photo Musée de Cluny)
Si un seul messager communal ne suffit pas, la ville en emploie d'autres, occasionnels. Christine Yackx a retrouvé leurs noms, "pour le moins originaux" s'amuse-t-elle : "Pierrart Le Roy, Hanin le Noir, Jackemin Escauffe-rue, Jack Borgne-Agache, Nakefaire, Wille de la Motte, Jack Le Villain, Lottin Floket…"
Au XVe siècle, Valenciennes appartient aux ducs de Bourgogne qui, sait-on, possèdent parmi leurs domestiques un messager à cheval et trois messagers à pied. A Valenciennes et alentours, ils parcourent des trajets qui oscillent entre 10 et plus de 100 kilomètres : Saint-Amand, Le Quesnoy, Cambrai, Arras, Tournai, Courtrai, Gand, Bruxelles… sont leurs destinations. Leur rôle n'est pas toujours de porter des missives : "En 1436, Raoul de Wallerand est envoyé à Saint-Omer afin de s'enquérir de “toutes bonnes nouvelles et savoir si les Angles estoient descendus environ“."
Il faut cependant attendre le XVIe siècle pour voir la mise en place d'une réelle organisation, et Valenciennes, par sa position géographique, va tirer son épingle du jeu. Philippe le Beau, père de Charles Quint, crée en mars 1500 les Postes Royales, qui relient la Flandre à l'Espagne. En 1518, François Ier roi de France promet à Charles Quint roi d'Espagne "qu'il pourra faire asseoir par son royaume ses postes et ses chevaucheurs … pour faire courir en diligences ses lettres et pacquets." La ligne postale, détaille Christine Yackx, passe par Hendaye, Bayonne, Bordeaux, Poitiers, Loches, Roye-sur-Hatz (étape), Tillaloy-Liancourt, Fosse, Marche-le-Pot, Péronne, Nurlu, Metz-en-Couture, Cambrai (étape), Haspres, Valenciennes, Quiévrain… Bruxelles, Pays-Bas. Les courriers parcourent cette ligne en quinze jours, trouvant sur leur chemin 106 relais, environ 1 relais toutes les 3 lieues. Sur cette voie, notre ville est ainsi devenue un relais et fait partie prenante du réseau des Postes Royales des Pays-Bas, comme l'indique l'épitaphe de "Jean Boulanger qui tenait en son temps la poste de sa Majesté en Valenciennes et trespassa l'an 1557."
A côté de ces Postes Royales, les messagers ordinaires de la ville s'organisent eux aussi. Ils installent à leur domicile des "boîtes" où les marchands peuvent déposer leur correspondance. Le prix du service est proportionnel au poids et à la distance.
Au XVIIe siècle, sous le règne des archiducs Albert et Isabelle, le maître des Postes Léonard de Tassis entreprend un grand développement dans l'organisation des postes. Les nominations de messagers se multiplient : deux pour Anvers, un pour Arras, un pour Malines, et deux messagers à cheval pour Middelbourg.
Lorsque Valenciennes devient française, en 1678, priorité est donnée à la Ferme Générale des Postes, au détriment des messageries communales. La ville reste cependant un relais important dans le trafic postal de la région, mais l'ancien corps des messagers jurés disparaît peu à peu au profit de la Poste aux chevaux et de la Poste aux lettres. En 1681, Lazare Patin, Fermier général des Postes et Messageries, obtient le monopole du service — ce qui lui donne le droit de fouiller les voyageurs des coches, carrosses, voitures… pour s'assurer qu'ils ne transportent pas de courrier en fraude ! A Valenciennes, c'est le sieur Hennon qui est le directeur du bureau, au 69 de la rue de Cambray (aujourd'hui rue de Famars).
L'époque est encore pauvre en marques postales. On indique sur la lettre même le prix demandé pour le port, qui est toujours réglé par le destinataire — une façon d'être sûr que la lettre arrive ! Les petits cachets à main font leur apparition d'abord dans quelques villes "belges", Courtrai, Mons, Tournai, avant de se généraliser au siècle suivant.
Au passage, Christine Yackx ne manque pas de noter une particularité toute valenciennoise : ce sont les messagers qui, en ville, organisent la procession annuelle du Saint-Cordon, jusqu'à la Révolution.
En 1738, Valenciennes est obligée de se plier à la requête d'un prince bruxellois pour que le courrier de Paris lui arrive plus vite. Ce courrier arrive le soir aux portes de notre ville, il faut désormais qu'il poursuive sa route de nuit. On construit donc une écurie pour l'échange des chevaux, des ponts pour passer l'Escaut sans danger, et on organise le travail pour tenir compte que les portes de la ville sont fermées donc éviter au messager d'entrer : "A la porte Cardon, intra-muros, le Directeur attendra le paquet qu'on lui passera par le secours d'une corde et le messager pourra poursuivre sa course vers Bruxelles." Et Christine Yackx précise qu'on retrouve dans les comptes de la ville les dépenses occasionnées par l'usure des cordes !
En 1756, le Directeur est le sieur Sohier, qui habite rue Capron. "C'était là que se trouvait, ayant succédé à de nobles familles, la Poste aux chevaux, dite Cour de France. Elle communiquait avec la place Notre-Dame (actuelle place du 8 mai 45). Les écuries pouvaient abriter une soixantaine de chevaux." Il s'agit, indique Christine Yackx, de l'actuel n° 25 de la rue Capron. La Poste aux chevaux restera là jusqu'en 1793.
25 rue Capron à Valenciennes
(photo personnelle)
Administrativement séparées jusqu'alors, la Poste aux chevaux et la Poste aux lettres sont réunies en 1787, placées "sous les soins du Commissaire des Postes nommé par le Roi." Avec la Révolution apparaît la division de la France en départements, d'où la réorganisation du courrier : une catégorie pour les départs de Paris, une autre catégorie pour les échanges entre villes de province. Les Directeurs et Contrôleurs des Postes sont désormais élus, et une Commission des Transports, Postes et Messageries voit le jour. Les Maîtres de Poste perdent tous leurs privilèges. De nombreux relais ferment. Il faut attendre l'Empire pour que les Postes retrouvent une activité normale.
Ici Christine Yackx ne manque pas de raconter l'épopée du comte de La Valette, qui fut le premier Général des Postes de Napoléon. Lorsqu'il doit fuir le pays, après Waterloo, pour échapper à une condamnation à mort, il vivra des heures angoissantes à Valenciennes puis à la frontière, de peur d'être reconnu et arrêté. De nombreux auteurs se sont régalés de cette histoire palpitante !
Entre temps, la Poste aux chevaux a été transférée du 25 de la rue Capron au 20 de la même rue, dans ce qu'on appelle l'Hôtel des Sémériennes, et y restera jusqu'en 1885.
20 rue Capron, cour de la Poste aux chevaux
(image Bibliothèque municipale de Valenciennes)
La Poste aux lettres, elle, ne cesse de déménager : rue Derrière les murs de Bavay, rue des Tanneurs, place Notre-Dame, trois adresses en cinq ans ! Les jours pairs, les courriers partent vers telles destinations, les jours impairs, vers telles autres. "Les lettres doivent être mises à la boëte posée sur la Grand Place avec 6 heures du soir et à la boëte du bureau des Postes avant 7 heures." Les correspondances sont surveillées, surtout celles des émigrés.
Arrive le XIXe siècle et son cortège de progrès : l'invention du télégraphe, la création du timbre-poste (1849), le développement du chemin de fer qui provoque la disparition de la Poste aux chevaux. La Poste aux lettres, au contraire, connaît une forte expansion. Le courrier est dorénavant distribué en ville deux fois par jour ; les personnes inscrites pour une boîte peuvent retirer leur courrier au bureau (qui continue de déménager sans cesse). Les lettres sont frappées d'un cachet indiquant la date du jour où elles doivent être remises. Les tournées de distribution se multiplient avec l'agrandissement des faubourgs. Un premier réseau téléphonique est mis en place en 1890.
L'une des nombreuses adresses de la Poste à Valenciennes : rue de la Viewarde
(image Bibliothèque municipale de Valenciennes)
En 1914, s'ouvre une grande discussion sur la construction d'un nouveau bureau. C'est l'administration des Postes qui l'occupera mais c'est la municipalité qui le paiera. On imagine les négociations ! "Le 10 juillet 1914, écrit Christine Yackx, le Conseil municipal se réunit pour discuter des propositions du Directeur des PTT du Nord au sujet du bail de l'Hôtel des Postes qui sera, finalement, édifié place du Marché aux Poissons. L'État le prendra à bail pendant 35 ans." Mais la guerre éclate, et tout est remis en question.
Au début de la guerre, Valenciennes étant occupée par l'ennemi, le président de la Chambre de Commerce, Jules Turbot, obtient l'autorisation d'établir un service de courrier pour les communes de l'arrondissement, et d'émettre un timbre qui lui était propre, dont la durée de vie n'excéda pas quelques semaines et qui aujourd'hui est couvé comme l'or par les collectionneurs. J'ai raconté l'histoire de ce timbre dans mon chapitre "Qui sont ces timbrés de la vignette postale ?" posté en février 2020.
Le timbre éphémère de la Chambre de Commerce de Valenciennes
(image postalstories.org)
Sortie de l'enfer, Valenciennes se penche à nouveau sur la construction de son Hôtel des Postes. Non sans soulever une polémique comme la ville sait les provoquer… En 1929, en effet, l'administration des Postes propose de démolir l'Hôtel du Commerce pour le remplacer par le nouveau bureau de Postes.
L'Hôtel du Commerce à Valenciennes
(image Bibliothèque municipale de Valenciennes)
Le Cercle Historique proteste énergiquement, souhaitant préserver "la façade de cet hôtel de très pur style Empire, avec ses colonnes et ses chapiteaux corinthiens, sa frise remarquable, oeuvre du sculpteur Cadet de Beaupré." Cette belle maison, construite en 1806, est également défendue par le Syndicat d'Initiative et la Société de Géographie. Même le Préfet tente de faire classer le bel hôtel, en vain. En 1932, il disparaît et laisse place au nouveau bureau de Poste. Il sera ensuite agrandi pour englober la gare des tramways, le tout inauguré en 1960.
Derrière l'Hôtel du Commerce, la gare des tramways
(image Bibliothèque municipale de Valenciennes)Le bâtiment des Postes de 1932
(image Bibliothèque municipale de Valenciennes)Notre hôtel des Postes
(image clubcpdv.fr)
Nos messages à Christine Yackx sont aujourd'hui ceux du souvenir et de la reconnaissance. Ils n'ont pas besoin de la Poste pour lui être adressés.