vendredi 25 novembre 2022

Mais pourquoi ont-ils fermé le musée ?

En juillet 2021, à l’époque où la plupart des équipements culturels français commençaient à envisager leur réouverture après le long épisode de la Covid-19, le Musée des Beaux-Arts de Valenciennes annonçait, lui, sa fermeture totale. Jusqu’en 2023, disait-on à l’époque ; aujourd’hui c’est plutôt jusqu’à l’automne 2025. Mince alors ! Mais pourquoi ? Bien sûr, on connaît la réponse : c’est pour faire des travaux. Régulièrement, cependant, des travaux d’entretien ou de rénovation sont effectués dans ce musée, et cela ne nécessite pas de fermeture totale. Alors ? Que se passe-t-il ? Ma foi, vous connaissez la chanson : tout va très bien, Madame la Marquise, mais l’on déplore un tout petit rien…

Ce tout petit rien, c’est la conception même du bâtiment dû à l’architecte Paul Dusart, qui a pris exemple sur le Petit Palais de Charles Girault à Paris : la meilleure lumière pour un musée est celle qui vient d’en haut ; cette lumière zénithale idéale sera fournie par des mètres et des mètres carrés de verrières, faisant office de toit. 

 

Les verrières représentent 80 % de la surface de couverture, le reste étant en ardoise.
(Photo extraite de la page Facebook de Richard Lemoine)

Sous ces verrières-toits, d’autres verrières, visibles dans les salles d’exposition, font office de plafond. Ainsi, toit transparent plus plafond transparent assurent aux œuvres une qualité exceptionnelle de lumière du jour.

 

Sous la verrière du toit
(photo Musée de Valenciennes)


Sous la verrière des salles
(photo Musée de Valenciennes)

Sauf que la pluie, le gel-dégel, la condensation raffolent eux aussi de ces installations en verre et structures métalliques, et c’est ainsi qu’au fil du temps, Madame la Marquise, on déplore de tout petits riens : des fuites sur les murs, des traces de coulures sur quelques œuvres, à quoi il faut ajouter la présence d’insectes xylophages, et aussi des factures énergétiques extravagantes, car la conservation des œuvres dans un musée nécessite une température et une hygrométrie toujours égales tout au long de l’année.

Le musée a été construit en 1905-1909, la verrière a déjà été rénovée au bout de cinquante ans d’âge, mais l’opération nécessite d’être renouvelée, cinquante nouvelles années s’étant écoulées.

Constatant le triste état de son musée municipal, la ville de Valenciennes aurait pu choisir de se débarrasser de ces verrières et de les remplacer par un bon toit bien isolant du chaud, du froid et de l’humide. Mais quel dommage ç’aurait été ! Quelle catastrophe architecturale ! 

Heureusement, nos élus ont fait le choix inverse : non seulement les verrières vont être remplacées, les couvertures en ardoise vont être revues, mais le bâtiment va aussi retrouver son état d’origine en réintégrant des éléments de décor qui avaient disparu (travail sur la forme du dôme, ajout de pots à feu, etc.).

 

Un pot à feu est un élément architectural décoratif
(image Wikipédia)

         

Image Musée de Valenciennes - projetée lors d'une conférence publique le 17 novembre 2022

D’autres travaux vont encore être entrepris pour le confort des visiteurs et des personnels du musée, comme l’installation d’un ascenseur ou une facilité d’accès pour les personnes à mobilité réduite.

 

Alors, tant qu’à faire, puisque le musée doit être fermé et que toutes les œuvres présentées doivent être décrochées et sorties des salles, décision a été prise de toutes les passer en revue pour vérifier leur bon état sanitaire. Bien sûr, décrocher un Rubens de son mur n’est pas une mince affaire, et l’opération s’est présentée comme un chantier dans le chantier ! Ce genre de tableau ne passe pas par les portes, il a donc fallu décrocher les toiles de leur encadrement puis les rouler avec mille précautions pour les emporter dans un “ailleurs“ gardé secret. Dans certains tableaux peints sur bois, dans certains encadrements, des insectes ont été découverts – et détruits sans pitié, par asphyxie ! (les œuvres contaminées ont été placées dans des caissons sans oxygène). Sur d’autres œuvres, il a fallu procéder à de petites restaurations, sur d’autres encore, un simple dépoussiérage a suffi. Mais tout a été passé au crible, sculptures comprises. Et tout cela a permis de “mettre à jour“, si l’on peut dire, la connaissance parfaite des collections, dans une perspective de gestion optimisée. Comme quoi, à toute chose, malheur est bon !

 

Hélène Duret et Fleur Morfoisse, au Conservatoire le 17 novembre 2022
(photo personnelle)

Fleur Morfoisse, actuelle directrice du musée, et Hélène Duret, directrice adjointe, souhaitaient cependant que peintures et sculptures continuent à être vues pendant ces travaux, plutôt qu’être rangées bien cachées. Elles se félicitent donc que de nombreux musées français aient accueilli chez eux des dizaines d’œuvres provenant de Valenciennes, comme à Nantes, à Besançon, à Tours, à Cassel, à Douai, à Saint-Amand, et ailleurs encore, le temps que les travaux soient accomplis. Elles se réjouissent aussi d’avoir “visité à fond“ les réserves et d’y avoir repéré des œuvres majeures qu’elles souhaitent désormais présenter dans leurs futures salles. Surtout, à la demande du ministère de la Culture et parce que notre musée municipal est labellisé « Musée de France », elles ont travaillé avec leurs équipes pour préparer un « projet scientifique et culturel » qui porte leur vision du musée pour les cinq années à venir. 

Quelques pistes, suite à leur réflexion ? Donner une identité “Valenciennes“ plus que “beaux-arts“ au musée, mieux travailler avec les musées et le public belges, donner plus de visibilité à la création contemporaine, valoriser le très riche fonds archéologique, présenter les œuvres (peintures, sculptures, mais aussi dentelles, porcelaines, etc.) en dialogue dans les salles… et aussi mieux accueillir le public en renouvelant l’attribution des différentes surfaces notamment. Nouveau parcours de visite, nouvelle scénographie, nouvelle mise en valeur des œuvres… notre attente sera longue, mais assurément récompensée. Alors soyez patiente, Madame la Marquise, tout va très bien !

 

(photo extraite de la page Facebook de Richard Lemoine)


Le projet scientifique et culturel du musée est consultable (en abrégé) sur internet, à l’adresse suivante : https://musee.valenciennes.fr/le-projet-du-musee

samedi 9 juillet 2022

Qui est cet épicier dont la maison faisait toujours crédit ?

Dans les livres qui racontent l’histoire de Valenciennes, on peut croiser à quelques reprises l’ombre furtive d’un homme qui a vécu dans la première moitié du XIVe siècle, et dont on nous dit qu’il s’est enrichi – comme beaucoup d’autres à cette époque – grâce à l’essor économique que connaît alors la ville.

Cet homme porte un nom peu banal : Bonne Grace Riche. On le présente comme un épicier qui fait de bonnes affaires, au point d’acheter régulièrement des terres dans les alentours de Valenciennes : Marly, Curgies, Maresches. On ajoute parfois qu’il était aussi très pieux, faisant des dons substantiels aux Chartreux et aux religieux de Saint-Géry. Sans autre information, rien ne permet de douter que Bonne Grace Riche était un honnête commerçant, prospère, investissant ses bénéfices dans la terre, et s’assurant au passage auprès du clergé une place au paradis.

 

Oui, mais voilà.

 

Le grand archiviste Pierre Piétresson de Saint-Aubin[1], dans un article paru en 1958 dans le Bulletin mensuel d’Histoire et de Philologie, s’est arrêté précisément sur ce personnage rencontré au cours de son travail aux Archives du Nord. Il donne dans cet article de nombreuses informations sur les activités de notre “épicier“, qui permettent de mieux comprendre à qui on a affaire.

Il faut aussi s’attarder sur deux livres qui vont nous éclairer sur l’enrichissement de la population à Valenciennes au début du XIVe siècle : le premier, très souvent cité par les historiens, est signé Georges Bigwood[2]et donne de multiples détails sur « Le régime juridique et économique du commerce de l’argent dans la Belgique du moyen âge »[3]. Le second s’intéresse aux “tables de prêt“ et à ceux qui les tenaient, les usuriers, qu’on appelait souvent les Lombards. Paul Morel[4], l’auteur de ce second livre, ne les aimait pas beaucoup ! Les explications qu’il donne sur les façons de faire des prêteurs d’argent, vont nous ouvrir les yeux sur les habitudes de Bonne Grace Riche.

 

Georges Bigwood écrit que « les professionnels du commerce de l’argent faisaient fructifier les valeurs en leur possession, indifféremment par les voies du commerce de marchandises ou celles du commerce de l’argent proprement dit. Pendant longtemps, en Belgique comme ailleurs, ces professionnels sont essentiellement les Italiens. » Paul Morel précise que dès le XIIIe siècle, les marchands italiens sont venus faire commerce dans nos contrées, attirés d’abord par les foires de Champagne puis par les opulentes Flandres : « A cette époque dans les villes et surtout dans les campagnes il y avait une foule d’ultramontains, marchands ambulants, orfèvres, maquignons, brocanteurs, marchands d’épices et d’onguents. Ces caravanes de marchands, en rapport avec les grandes maisons de commerce d’Italie, exportaient en échange les étoffes, tapis et draps fabriqués à Bruges, Gand, Ypres et Lille. » Peu à peu, poursuit Paul Morel, ces commerçants italiens, en particulier les Lombards, « financiers de carrière et de race » écrit-il, ont apporté leur expertise en matière de change et de règlements entre marchands de différents pays. Monopolisant ces opérations financières compliquées, ils devinrent les prêteurs attitrés non seulement des négociants et des habitants, mais aussi des Comtes de Flandre et de Hainaut, et autres princes et seigneurs.

 

Le prêteur et sa femme, 1514, par Quentin Metsys
(image Wikipedia)

Bonne Grace Riche est-il italien ? Oui, sûrement, répond Pierre Piétresson de Saint-Aubin (que je me permettrai d’appeler dorénavant Saint-Aubin). Riche est la traduction française de Ricci, un nom que Saint-Aubin et Bigwood ont retrouvé parmi les marchands italiens du XIVe siècle. Et notre Bonne Grace Riche « avait conservé la forme primitive [de son nom] sur son sceau, dont nous connaissons heureusement un exemplaire unique : un écu chargé de trois porcs encadré de la légende Sigillum.Bonne.Grace.Ricci. », précise Saint-Aubin qui a vu de ses yeux le sceau sur tresses figurant sur un acte du 7 juillet 1349.


"Inventaire des sceaux de la collection Clairambault à la Bibliothèque Nationale, Sceaux de la Flandre",
par G. Demay

L’archiviste trouve encore une bonne raison pour que notre Riche soit italien : « Le commerce de l’épicerie nécessitait des importations de produits rares et exotiques, des relations avec l’étranger. »

En réalité, Bonne Grace Riche semble faire commerce d’épicerie au sens large. En mai 1334 il vend du verjus à la « maison de Hollande » (c’est-à-dire au comte Guillaume de Hainaut) ; en 1340, il se fait payer une facture de « coses médecinales et de surgie » fournies à la comtesse « et ses gens » depuis le 10 juillet 1339 jusqu’à la Saint-Martin d’hiver de 1340 ; en 1340 également, la comtesse lui doit de l’argent « pour plusieurs espeseries » livrées à sa demeure. Sur d’autres documents encore, on ne mentionne plus son métier mais on le dit « bourgeois de Valenciennes ».

Qu’on n’imagine pas, donc, notre épicier comme un petit négociant derrière son comptoir dans sa boutique, mais plutôt comme un homme d’affaires qui fait fructifier son capital en achetant et revendant des matières rares et chères.

 

Bigwood insiste beaucoup, dans son livre, sur “l’emprise“ des Italiens – surtout des Lombards – sur les princes, grâce à leurs prêts d’argent. Il donne l’exemple de Bernard Royer (ou Rotari), originaire d’Asti, homme de fief du comte de Hainaut en 1332. En 1335, ce Royer et d’autres Lombards garantissent ensemble le paiement de l’achat d’une terre par le comte Guillaume (9000 livres tournois !). Ensuite, il apparaît régulièrement dans l’entourage du comte. En 1338, Royer est son créancier pour de fortes sommes, en 1344 il cautionne une de ses dettes, il finit par devenir son receveur (c’est lui qui perçoit les taxes pour son prince). Il fait partie du conseil de la princesse Marguerite de 1351 à 1367. En 1368 il est nommé receveur de l’abbaye de Maroilles. Etc., etc. Et Bigwood de donner d’autres exemples de Lombards qui tiennent les princes entre leurs mains, car ils leur doivent non seulement de l’argent, mais les moyens de vivre comme des princes (entre parenthèses, le prince pouvait mettre fin à ses dettes d’un seul coup, en interdisant toute activité à son Lombard et en confisquant tous ses biens !).

 

Bonne Grace Riche “tient-il“ un seigneur ? Serait-ce grâce à des prêts d’argent ? Oui, il semblerait bien, si l’on en croit les relevés effectués par Saint-Aubin dans les archives. Son seigneur est une femme, Marguerite d’Erre, “demoiselle de Maresches“, qui épousera Colart de la Viesleuse. En 1348, Saint-Aubin relève un « échange de terres entre “Boine Grasce Rice l’espessier“ et Marguerite, demoiselle de Maresches, d’accord avec son lieutenant de justice Fournier de Haussy et la communauté de Maresches. » En 1349, le sceau de Bonne Grace Riche est celui d’un « homme de fief de Maresches », l’ascension sociale est notoire.

Saint-Aubin souligne aussi, avec étonnement, la « politique d’acquisitions intense » de Riche entre 1338 et 1353 : il trouve 76 actes d’achat d’immeubles (maisons, terres, prés), ou de rentes foncières, ou d’échanges – quelques terres à Valenciennes, Marly, Curgies, mais la plupart à Maresches, où notre Italien se constitue petit à petit un domaine le long de la “rivière d’Ointiel“ (ou Wintiel) c’est-à-dire la Rhonelle, au lieu dit Canteraine.

 

 

Maresches sur la carte de Cassini (1756)
(Bibliothèque Nationale)


"Cantrain", lieu-dit encore cité sur le cadastre de Maresches en l'an 13 (1805)
(Bibliothèque Nationale)

Au passage, je dois citer cette phrase de Georges Bigwood à propos des acquisitions de “biens-fonds“ : « Il est une espèce de terre que les Italiens semblent avoir acquise de préférence, ce sont les moëres » – c’est-à-dire les marais, c’est-à-dire précisément ce que Riche achète. « Ils ont parfois possédé de véritables fiefs » ajoute Bigwood.

Saint-Aubin ne connaît pas les vendeurs de tous ces biens immobiliers. Il constate que ce sont « presque toujours des gens de Maresches, mais dont la condition n’est pas indiquée. » Il se demande comment l’épicier avait les moyens de tous ces achats, dont les actes ne mentionnent pas les montants. Il devait faire de bonnes affaires, suppute-t-il ; à moins que – mais on voit bien qu’il n’a pas envie de creuser l’idée – « peut-être toutes ces ventes ne furent-elles pas spontanées de la part des vendeurs »… Et il cite un couple qui, en janvier 1352, avoue que c’est pour éteindre des dettes qu’il vend à Riche six pièces de terre. Bonne Grace pratiquait-il l’usure ? s’interroge Saint-Aubin, qui ne répond pas à sa question.

 

Les usuriers, 1520, par Quentin Metsys
(image Wikipedia)

Dès le début du XIVe siècle, explique Paul Morel, « les Lombards protégés par les comtes sont établis dans la Flandre et le Hainaut, se livrant uniquement aux opérations financières dans leurs établissements que l’on dénomma tables de prêt, » abandonnant tout commerce de marchandises. Il poursuit : « Les Lombards font du prêt et de l’usure, jusque là clandestins, une sorte d’institution publique et les établissements où ils se pratiquent existent partout. » 

Paul Morel explique comment ces tables fonctionnaient, avec des titulaires, des associés, des bailleurs de fonds, des “facteurs“ chargés des affaires les moins importantes et de la correspondance, des comptables, et des serviteurs « qui parcourent les villes et les villages et exhortent [le peuple] à emprunter deniers à leurs maîtres. » Dans leurs maisons, les Lombards étaient à la fois banquiers, changeurs et prêteurs sur gages. Ils jouissaient d’un monopole exclusif, et cette absence de concurrence leur permettait de pratiquer des taux d’intérêt invraisemblables, de 100 % et plus – jusqu’à 130 % en 1499 ! « Les Lombards, qui avaient tout intérêt à dissimuler leurs opérations, ne nous ont pas laissé de livres les mentionnant dans le détail » regrette Paul Morel. En échange de leur prêt, les Lombards demandaient des gages, objets de valeur et bijoux pour les nobles, meubles et vaisselle du quotidien pour le peuple, « qu’ils empilaient dans leurs vastes magasins » dit Paul Morel, qui ajoute : « Leurs opérations furent si considérables qu’on put les accuser de ruiner tout un pays et d’apporter la misère là où ils séjournaient. »

 

Bonne Grace Riche tient-il la table de prêt de Maresches ? Nul ne sait. Mais à constater le nombre de transactions qu’il a passées dans cette petite commune, on a le droit de le supposer.

 

Pour se racheter de leurs agissements de “mauvais chrétiens“ – car l’église catholique condamnait fermement le prêt à intérêt – les Lombards ont activement coopéré aux bonnes œuvres. Bigwood cite plusieurs exemples : ils fondent des chapelles (souvent appelées par la suite “Chapelle des Lombards“), ils financent des travaux d’entretien d’églises, ils font des dons pour s’assurer des sépultures dignes. Paul Morel s’amuse de citer l’un d’eux qui se déclare « vray zélateur de Nostre Saincte Foy catholique, apostolique et romaine. »

 

Bonne Grace Riche est-il généreux avec les religieux ? Oui, apparaît-il dans les relevés de Saint-Aubin, qui souligne « les libéralités qu’il fit aux Chartreux de Valenciennes en 1338, [et] ses fondations de 1352 et 1355 aux mêmes Chartreux et à Saint-Géry de Valenciennes ». Il donne des détails : en 1338, donation par Bonne Grace Riche d’accord avec sa femme aux Chartreux de Valenciennes « pour le vivre d’un monne dou dit liu » (d’un moine du dit lieu) de quatre muids de terre labourable ; en 1352, désignation par Bonne Grace Riche et sa femme d’exécuteurs pour la fondation après leur décès d’un cantuaire perpétuel en l’église Saint-Géry de Valenciennes ou ailleurs ; en 1355, remise à Jean Du Pont de Pierre … des terres destinées à asseoir la rente perpétuelle affectée à la fondation dudit cantuaire[5].

 

En citant la femme de Riche, Saint-Aubin nous donne son nom : Marguerite Conrarde. Voilà un nom bien valenciennois, une famille de bourgeois de la franke ville qui connaîtra bien des vicissitudes lors des événements de la Réforme deux siècles plus tard[6]. Ils n’eurent pas d’enfant, et Bonne Grace a légué tous ses biens moitié à sa femme, moitié à son frère Guyot Riche, lui aussi “espesiers“ en 1353 (époque de la mort de Bonne Grace) et “lombart“ en 1355 (époque de la mort de Marguerite).

 

Le prêt d’argent a de tout temps été une activité économique indispensable, aux princes comme aux “manants“. Le tort des Italiens, qui faisaient merveille dans le commerce d’argent, est d’en avoir abusé, d’avoir triché et fraudé selon l’opinion de Paul Morel. Ce sont les Archiducs Albert et Isabelle qui vont mettre fin aux activités des Lombards dans nos contrées, en créant les “monts de piété“ (mauvaise traduction de monte di pietà, crédit de charité) et confiant la réalisation des bâtiments à l’architecte Wenceslas Coberger. Il en a érigé quinze, dont, bien sûr, celui de Valenciennes (1622-1625). Détail qui aurait amusé Bonne Grace Riche, Coberger s’est aussi rendu célèbre pour savoir assécher les moëres…

 

Le Mont-de-Piété de Valenciennes, aquarelle de Simon Le Boucq
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)




[1] Pierre Piétresson de Saint-Aubin (1895-1981) a notamment publié le « Répertoire numérique de la série G » (des Archives du Nord), recensant entre autres l’ensemble des fonds de l’église cathédrale de Cambrai, ces derniers utilisés pour son article « Bonne Grace Riche, épicier et lombard à Valenciennes au XIVe siècle ».

[2] Georges Bigwood, Docteur en philosophie et lettres, Avocat à la Cour d’appel, Professeur à l’Université libre de Bruxelles.

[3] Mémoires de l’Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1921.

[4] Paul Morel, Docteur en droit. « Les Lombards dans la Flandre française et le Hainaut », Lille, 1908.

[5] Un cantuaire est une commande de messes à célébrer régulièrement, passée auprès d’une église ; un don de terres ou de récoltes (blé, etc.) procurait les revenus destinés à payer ces messes.

[6] Voir dans ce blog mon article : « Qui est ce parpaillot que le duc d’Albe rendit immortel ? » posté en juillet 2017.

mercredi 18 mai 2022

Quel est ce conte qu'on raconte sur le compte de notre comte ?

Il était une fois un comte de Flandre et de Hainaut qui s’appelait Baudouin. En Flandre il succédait à sa mère et s’appelait Baudouin IX ; dans le Hainaut, il succédait à son père et s’appelait Baudouin VI. Il était marié à Marie de Champagne, une petite-fille du roi de France Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine.

Baudouin IX et VI, devenu Empereur de Constantinople
(image extraite du site Geneanet)

Notre comte décide, en 1199, sous la houlette de Thibaut de Champagne, de participer à la Quatrième Croisade pour libérer la Terre sainte de la domination musulmane. Les détails de cette croisade, censée faire mieux que la précédente, sont assez lamentables (à mon avis). Ainsi, nos croisés ont tout d’abord voulu négocier avec Gênes, Venise, et d’autres villes-Etats portuaires, un contrat qui assure le transport de leur armée jusqu’en Egypte. C’est Venise qui signe, d’accord pour transporter 30.000 croisés sur autant de navires que nécessaire. Mais quand les croisés – et Baudouin – arrivent à Venise, en 1202, ils ne sont que 10.000 et le doge exige d’être payé en totalité sur le champ. Ils ne peuvent verser que les deux tiers du montant convenu, ce qui les met à la merci des Vénitiens. Ceux-ci acceptent de reporter la dette, à condition que les croisés les aident à reprendre le port de Zara en Dalmatie. Les habitants de Zara étaient tous de bons catholiques, mais la quatrième croisade commença bel et bien par la prise et la mise à sac de cette ville chrétienne.


(Carte extraite du blog jeanmarieborghino.fr)

Puis le fils de l’empereur byzantin, Alexis, offre aux croisés de payer leur dette aux Vénitiens, s’ils viennent l’aider à récupérer le trône de Constantinople dont son père avait été dépossédé. C’est d’accord, en route pour Constantinople. Nous sommes en 1203, la Terre sainte est encore loin. L’empereur byzantin est libéré, mais les coffres sont vides, impossible de payer la dette des croisés aux Vénitiens. Alexis veut renégocier son “contrat“ avec eux, mais il est assassiné par ses compatriotes. De rage, les Vénitiens et les croisés mettent Constantinople à sac, en avril 1204, puis décident de se partager l’Empire (Empire romain d’Orient) ; c’est ainsi que notre Baudouin, parti chasser le musulman hors de la Terre sainte, se retrouve Empereur de Constantinople sous le nom de Baudouin Ier, couronné le 16 mai 1204. Bien entendu, les Byzantins n’applaudissent pas à cette nomination. La ville d’Andrinople se révolte, se soulève, Baudouin tente de la mater mais il est fait prisonnier. Et c’est dans les geôles ennemies qu’il trouve la mort en 1205.


La conquête de Constantinople par les croisés en 1204
(image extraite de Wikipedia)

Pendant cette lamentable succession d’épisodes peu glorieux (à mon avis), Marie de Champagne, l’épouse de Baudouin, qui a mis au monde deux petites filles : Jeanne, en 1199 ou 1200, et Marguerite, en 1202 – soit juste au moment du départ de son père – préfère ne rejoindre son époux que plus tard, en 1203. Car elle aussi, veut prendre part à la croisade ! Elle embarque à Marseille et arrive à Acre (Saint-Jean-d’Acre) en Terre sainte. Là, bien sûr, elle apprend que la croisade de son mari s’est détournée sur Constantinople. Elle décide de l’y rejoindre, mais meurt avant d'y parvenir, le 9 août 1204.

 

Marie de Champagne
(image extraite de Wikipedia)

Les deux petites filles, désormais orphelines (à 5 et 3 ans), furent élevées à la cour du roi de France, Philippe Auguste, oncle de leur mère. L’aînée, Jeanne, fut mariée en 1212 au prince Ferrand de Portugal, qui fut fait prisonnier à la bataille de Bouvines (1214) et “exilé“ à Paris où il demeura en captivité jusqu’en 1227. 

 

Jeanne est donc seule à la tête de ses comtés de Flandre et de Hainaut, et gouverne dans une ambiance de chausse-trappes, d’alliances secrètes, de coups fourrés. C’est dans ce contexte qu’on lui présente, en 1225, un curieux personnage : son propre père ! Le coup de tonnerre vaut son pesant de stupéfaction ! Le comte n’est donc pas mort en “croisade“ ?

 

La comtesse Jeanne de Flandre et de Hainaut
(image extraite du site pop.culture.gouv.fr)

Voici l’histoire qu’on lui rapporte : il était une fois un comte, etc., etc. – c’est l’histoire que je viens de raconter. Sauf qu’à la fin, le héros ne meurt pas. Il réussit même à échapper à ses geôliers en compagnie de quelques amis, grâce à la complicité d’une jeune fille noble à qui il promet baptême et mariage chrétien. Mais sur la route du retour vers ses terres du Hainaut, il fait assassiner la donzelle sans du tout la faire baptiser. Péché mortel ! Le pauvre Baudouin, pris de remords, décide de vivre en ermite, dans un total dénuement, au milieu des bois (l’histoire précise : les bois de Glançon, entre Mortagne et Saint-Amand). C’est là que certains de ses anciens vassaux – de puissants nobles locaux – le reconnaissent : certes, il est amaigri (la faute au jeûne), il est plus petit et il boite (la faute aux mauvais traitements reçus en prison), mais quelle dignité dans la posture ! Aucun doute, c’est lui !

La rumeur a vite grandi, d’ailleurs, parmi le bon peuple : le comte Baudouin n’est pas mort, il vit en saint homme dans les bois ! Et les habitants de Binche de boire l’eau de son bain comme une eau sainte ! Et les moines de l’abbaye Saint-Jean de Valenciennes de faire raser ses moustaches pour les conserver en qualité de reliques ! Baudouin est vivant ! On le pare de vêtements et d’ornements dignes de son rang et, le dimanche des Rameaux 1225, il entre solennellement dans Valenciennes, précédé de la croix, bannière impériale déployée…

Mais si c’est lui, poursuivent les partisans du comte, il faut qu’il remonte sur son “trône“, il faut que Jeanne cède la place à son père. Baudouin de retour, c’est la fin des accointances avec le roi de France dont l’influence se fait trop sentir pour ces nobles nostalgiques de leur indépendance. Baudouin de retour, c’est la reprise des hostilités avec le pouvoir français. Et pour le peuple, Baudouin de retour, c’est la réapparition d’un souverain qui, comme le Messie, va sûrement abolir la misère et la famine.

 

Le roi de France Louis VIII
(image extraite du blog alex-bernardini.fr)

Pour la comtesse Jeanne, l’affaire devient sérieuse. Elle n’a pas connu son père, elle ne peut pas “reconnaître“ celui qu’on lui présente comme tel. C’est le roi de France, Louis VIII, qui va prendre les choses en main. Il décide de convoquer le personnage à Péronne, le 30 mai 1225, pour l’interroger : qui l’a fait chevalier ? où a-t-il épousé sa femme ? L’autre prétend qu’il est fatigué, qu’il ne répondra qu’après une nuit de repos. Et au petit matin… pffuit, l’homme a filé ! Parti, enfui, l’imposteur a préféré prendre la poudre d’escampette.

On dit que Louis VIII a bien ri de cette histoire ; Jeanne, pas du tout. Le fugitif est rattrapé, et sa punition est implacable : à Lille, il est conduit au pilori, attaché par les mains et le cou ; on dépose à côté de lui un masque noir et cornu, le masque du diable ; deux chiens sont pendus à ses côtés ; on le promène dans les rues de Lille comme un ours, et on l’étrangle avant de le pendre au gibet de Loos. Nous sommes fin septembre 1225.

Alors, qui était cet énergumène ? On connaît son identité : il s’appelait Bertrand de Reims, fils de Pierre Cordiele. C’était un ménestrel et jongleur apprécié de ses mentors, qui s’est laissé tenter par la perspective de régner sur les riches provinces de Flandre et de Hainaut grâce à la félonie de quelques nobles. 

Curieusement, son exécution publique valut à la comtesse Jeanne une réputation de méchanceté, le bon peuple persistant à croire que c’était son père qu’elle avait tué. Lorsqu’elle fonda à Lille l’Hôpital Notre-Dame, aujourd’hui Hospice Comtesse, tout le monde pensa qu’elle voulait ainsi réparer sa faute par la création d’un établissement charitable.

 

L'Hospice Comtesse à Lille
(image extraite du site festivalhelloculture.com)

Il était une fois une histoire tellement rocambolesque, que chacun se sent autorisé à y ajouter les épisodes qui lui plaisent !

 


Mes sources :

Pour résumer la Quatrième Croisade j’ai consulté Wikipedia et le blog jeanmarieborghino.fr

Sur le faux Baudouin, je recommande l’article de Elisabeth Pinto-Mathieu, « Baudouin de Flandre, variations autour d’une imposture » (site books.openedition.org) ; plus imaginatif, l’article « L’énigme du faux comte Baudouin » sur le blog curieuseshistoires-Belgique.be ; l’imposteur apparaît aussi dans l’article de Wikipedia consacré à Baudouin VI de Hainaut.