mercredi 25 septembre 2019

Quel est ce duel qui révulsa notre duc de Bourgogne ?

De tout temps la place d’Armes de Valenciennes a été le lieu des grands événements, le point de rassemblement de la population pour célébrer tantôt la visite officielle du Général de Gaulle, tantôt le couronnement de la Vierge du Saint-Cordon, tantôt le défilé du géant Binbin, ou encore, de nos jours, les fêtes de fin d’année. Et si désormais la municipalité s’attache à organiser sur ce pavé des manifestations délibérément festives, il ne faut pas oublier qu’autrefois c’est sur la place d’Armes qu’on décapitait, qu’on brûlait vif, qu’on charcutait les ennemis de l’ordre public jusqu’à ce que mort s’en suive.
Les chroniques moyenâgeuses contiennent ainsi le récit répugnant d’un duel judiciaire, que je vais me faire un plaisir de vous raconter par le menu.

Qu’est-ce qu’un duel judiciaire ? C’est un combat entre deux personnes, qui permet aux juges de laisser « la main de Dieu » désigner le coupable d’un crime ou d’un délit : celui qui survit au duel est innocent, la preuve est faite ! Dans sa charte municipale (Charte de la Paix), octroyée à la ville par le comte Baudouin III en l’an 1114, Valenciennes disposait de ce privilège de juger elle-même ses habitants en la personne de son Prévôt entouré des échevins. Par ailleurs Valenciennes était une ville « franche », dotée d’un droit d’asile communal auquel elle tenait mordicus, bien qu’il s’agisse d’une coutume et non d’une loi écrite. Selon cette règle, « un homicide, de quelque provenance qu’il soit, bénéficiera de la franchise de Valenciennes et échappera à toute poursuite pourvu qu’il déclare avoir tué à son corps défendant et qu’il accepte le duel auquel viendrait le provoquer une personne l’accusant au contraire d’avoir donné la mort avec une intention criminelle. »[1]

Voici donc, dans les années 1450, un certain Mahuot Cocquel qui trucide, à Tournai, le père d’une demoiselle qui s’était opposé à leur mariage. Après son crime, Cocquel file à Valenciennes où, selon la règle qu’on vient d’énoncer, il trouve asile et où il vit quelque temps en toute tranquillité. Or un beau matin, un sieur Jacotin Plouvier, parent du père assassiné, ayant retrouvé la trace du meurtrier, alerte le prévôt de la ville : Cocquel, lui déclare-t-il, a traitreusement tué mon parent, « sans cause raisonnable ». Pour le prévôt et ses échevins, l’affaire est claire : un duel judiciaire s’impose.

Il se tient le 20 mai 1455, sur la place d’Armes – qu’on appelle à l’époque Place du Marché. Il a lieu en présence de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et de son fils, qui tous les deux regarderont le combat depuis les fenêtres de l’habitation du prévôt, Melchior du Gardin. Le duc avait tenté plusieurs fois d’interdire la rencontre et, faute d’y parvenir, avait exigé d’y assister, « accompagné d’une nombreuse noblesse ». A neuf heures du matin, Cocquel et Plouvier entrent sur la place. Celle-ci est organisée en trois espaces : au centre, on a répandu une épaisse couche de sable, c’est l’enceinte où les deux hommes vont se battre ; tout autour, prennent place le prévôt et les seigneurs de marque ; et une troisième enceinte accueille les chevaliers, écuyers et notables, trois cents personnes environ. Cocquel et Plouvier sont tous deux roturiers, ils vont se battre avec le bâton et l’écu. S’ils avaient été nobles, ils auraient combattu à cheval, dûment cuirassés.

Un duel avec bâton et bouclier (écu).
(Illustration extraite du site "moyenagepassion.com")
Ils arrivent donc, tête rasée, vêtus d’un « pourpoint de basane » (une veste en cuir de mouton) et accompagnés de deux hommes : celui qui porte le bâton et l’écu, et celui qui leur a appris à s’en servir. Les écus sont en bois de saule, couverts de cuir de mouton et « armoriés d’argent à la croix de gueule » (avec un fond blanc et une croix rouge) ; les bâtons, en bois de néflier, mesurent un mètre de long et sont taillés en pointe aux deux bouts. 
D'argent à la croix de gueules
Les deux hommes se signent, s’asseoient chacun sur son siège, et jurent, sur le livre des Evangiles qui leur est présenté, que « leur querelle est juste ». On les enduit alors de graisse de la tête aux pieds, et le juge lance le gant de Plouvier aux pieds de Cocquel avec ces mots : « Faites votre devoir ». Le match à mort commence. Vous allez voir, le combat n’est pas très glorieux !

Le duel judiciaire de Valenciennes, par Hubert Cailleau (1526-1579)
(Image extraite de la Base Mérimée sur le site "culture.fr")
Cocquel commence par jeter du sable dans les yeux de Plouvier, et lui ouvre une large plaie à la tête en le frappant avec son bâton. Plouvier flanque Cocquel par terre, il se relève, il est terrassé à nouveau, et Plouvier s’acharne sur lui, lui verse du sable dans les yeux, lui mord les oreilles, le roue de coups au visage.
Philippe le Bon en est déjà tout retourné. Il envoie un de ses officiers demander au magistrat (au conseil municipal) si on ne peut pas s’en tenir là et laisser la vie sauve à Cocquel. Certainement pas, répondent les Valenciennois !
Pendant ce temps-là, Plouvier continue ses tortures. De ses dents, de ses ongles, il arrache des lambeaux de chair à Cocquel, et pour le faire taire – de crainte que ses hurlements n’attendrissent la foule – il lui bourre la bouche de sable et lui écrase le visage par terre. Au passage Cocquel lui arrache un doigt avec les dents ! Pris de fureur, Plouvier se met à sauter à pieds joints sur son adversaire et lui brise le bras et le dos. Il crie : avoue ! confesse que tu as commis un meurtre ! Et Cocquel répond enfin : je le confesse. Parle plus fort, hurle l’autre ! Je l’ai fait, dit Cocquel qui, en se tournant vers la maison où était le duc, supplie : Monseigneur, sauvez-moi la vie.

Philippe le Bon, duc de Bourgogne (1396-1467)
(Photo extraite du site Wikipedia)
Le duc de Bourgogne, dit la chronique, « avait le cœur déchiré ». A nouveau il envoie demander qu’on accorde la vie sauve à Cocquel, ou qu’au moins on l’inhume en terre sainte. « Il n’obtint ni l’un ni l’autre, parce qu’il fallait, répondit-on, que la loi s’accomplît de point en point. »
Plouvier peut ainsi achever son adversaire en lui donnant des coups de bâton sur la tête. Il le tire hors de l’enceinte en le traînant par les pieds. L’autre, moribond, trouve la force de se confesser et de pardonner sa mort à Plouvier. « Il but quelques verres de vin, et expira. »[3]
Alors le juge déclara Cocquel coupable de meurtre, et prononça la sentence : il serait traîné sur la claie jusqu’au Rôleur [4], pendu et étranglé. Le bourreau s’occupa de tout cela aussitôt. Plouvier, quant à lui, demanda au juge s’il avait bien fait son devoir : oui, répondit le prévôt, et jamais il ne serait inquiété pour ce qu’il avait fait.
La justice de Dieu était rendue.

Le spectacle de cette mise à mort quasi à main nue fut tellement saisissant, que les deux protagonistes du combat furent représentés dans une sculpture figurant sur le porche de l’église Saint-Géry. Elle fut détruite en 1566 (époque des révoltes protestantes).
Ce fut aussi le dernier duel judiciaire ayant lieu à Valenciennes. Les chroniques conservent le souvenir d’autres combats : entre Jean Le Brisseur et Jacquemart de Berry en 1358, entre Jacquemart de la Cappielle et Jean Hennequin en 1375. Mais celui de 1455 révulsa tellement le duc de Bourgogne que, sans pouvoir s’attaquer directement au privilège valenciennois, il obtint néanmoins que « des modes de preuve rationnels se substituent aux pratiques ancestrales »[5]. Et ainsi furent jetés les prémices d’une surveillance accrue sur les coutumes municipales de la part de nos princes territoriaux.


[1] Jean-Marie Cauchies, « Duel judiciaire et franchise de la ville » in Revue du Nord, 1999.
[2] Notice sur les Duels Judiciaires dans le nord de la France in Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique.
[3] Thierry Lévy, « Justice sans dieu », éditions Odile Jacob.
[4] Le Mont du Rôleur, qui aujourd’hui a donné son nom à un quartier de Valenciennes, était l’endroit où les criminels étaient pendus.
[5] Jean-Marie Cauchies, op. cit.

mercredi 10 juillet 2019

Quel est ce chapelier qui fit le bonheur des Hospices ?

On trouve à Valenciennes des noms de rues très étonnants, comme la rue du Profond-Sens (qui menait à une cense), rue Askièvre (aux chèvres), rue Derrière-la-tour (derrière le beffroi), rue des Incas (du nom d’une société de charité), rue de la Nouvelle Hollande (au lieu de « nouvelle rue de Hollande »), rue de la Viewarde (des marchands de vieilles hardes)… Parmi ces noms, celui qui m’a le plus intriguée est celui-ci : rue Hon-hon.

(photo personnelle)
Avouez qu’on dirait une onomatopée lâchée par un personnage qui aurait du mal à respirer. Mais pas du tout : c’est un nom de famille. Les Honhon (ils l’écrivent sans le trait d’union) étaient des commerçants établis à Valenciennes au XIXsiècle, fabricants et marchands de chapeaux de paille, tenant boutique rue Saint-Géry.
La famille est originaire d’un village situé dans la province de Liège, en Belgique : Glons. Les quelques images qu’on en trouve sur internet n’en donnent pas une vision très animée même si le bourg semble avoir une certaine importance.

 
(Ces trois cartes postales sont extraites du site Geneanet)

C’est là qu’ont vu le jour le père, Jean-Henri Honhon en 1804, la mère, Marguerite Debrus en 1798, et le fils, Henri-Joseph Honhon en 1829. La spécialité de la bourgade, c’est le tressage de la paille ; lorsqu’on consulte les registres d’état-civil, on comprend que la quasi-totalité des habitants gagne sa vie grâce à cette activité. Toute la vallée du Geer (où se situe Glons) en tirera une certaine notoriété, les artisans parvenant à produire des tressages de qualité. Voici, pour vous faire une idée, un petit film muet de 1922 qui explique les différentes techniques mises en œuvre (cliquez ici).

A une époque où il est inconcevable de sortir dans la rue tête nue, les chapeaux de paille, notamment les canotiers, se vendent comme des petits pains. Ainsi les Honhon père et fils vont-ils faire fortune dans leur boutique valenciennoise, située 73 rue Saint-Géry, à proximité du Square Froissart. Voici une photo de la façade, avec sa vitrine sous un petit porche.

(photo extraite de la page Facebook de Richard Lemoine)
L’histoire de cette maison (qui existe toujours mais a été bien modifiée à l’intérieur) méritera que j’y revienne un jour, mais pour l’instant mon propos se porte plutôt sur son propriétaire d’alors : Henri Honhon. 

Son portrait a orné la Salle d’honneur de l’Hôpital général pendant un temps, parmi une série de six tableaux exécutés et offerts par le peintre Lucien Dècle – peintre amateur de talent, qui fut aussi Conservateur du musée de Valenciennes de 1898 à 1903, Administrateur des Hospices de Valenciennes, membre du Conseil municipal (1876 à 1892) et autres fonctions au service de la ville. 
(document trouvé sur le site patrimoine.hautsdefrance.fr)
Pourquoi son portrait ornait-il les murs de ce triste asile de vieillards (aujourd’hui reconverti en hôtel de luxe) ? Parce que notre fabricant de chapeaux s’est avéré un personnage peu banal. Ayant perdu son père en août 1887, resté célibataire, il entreprit de rédiger son testament le 12 décembre 1888 et de le déposer chez Maître François Deltombe, notaire à Valenciennes (et gendre d’Henri Wallon, je le signale au passage), sous pli cacheté et intitulé comme il se doit « Ceci est mon testament ». 
Le 24 mai 1891, malade, il décède chez lui, « rentier », à l’âge de 52 ans. Le lendemain, 25 mai, Maître Deltombe se rend au Tribunal civil de Valenciennes pour ouvrir le pli en présence du président du tribunal et de son greffier en chef, indispensables témoins. Tous trois prennent alors connaissance des dernières volontés de Henri Honhon : il lègue l’entièreté de ses biens aux Hospices de Valenciennes (1).
Il précise encore qu’il charge les Hospices légataires de donner en « sous legs », si j’ose dire, cinquante mille francs à la fabrique de l’église Saint-Nicolas de Valenciennes ; cinquante mille francs au bureau de bienfaisance de Glons ; cinquante mille francs à partager entre ses neveux et nièces ; deux mille francs à sa servante Marie Henrotte ; et deux mille francs à chacun de ses trois ouvriers : Henri Burin, Auguste Rongy, Bertrand Maréchal. 
Par ce legs, Henri Honhon se hisse au rang de bienfaiteur des Hospices. D’où son portrait dans la salle d’honneur ; d’où aussi son nom gravé sur la liste des donateurs – la plaque est restée sur le mur de l’hôtel de luxe (2).
Sur ma photo, Henri Honhon figure à la deuxième ligne
(photo personnelle)
Mais la générosité de Henri Honhon ne va pas plaire à tout le monde, notamment à ses neveux et nièces. Pendant que Maître Deltombe fait estimer les biens détenus par le donateur, sa parenté – cinq cousins germains et trois issus de germains – se pique de porter réclamation, estimant que la somme qui leur est léguée n’est pas suffisante ! Leur pétition passe de main en main, de directeurs en ministres, jusqu’au Président de la République à qui il revient de signer le décret final (3). Le directeur français de l’Assistance Publique est dans ses petits souliers. Il presse le Préfet du Nord d’activer le dossier, en lui indiquant : « Le Sieur Honhon dont la fortune s’élèverait à plus d’un million, n’aurait laissé qu’un legs de 50.000 francs au profit de neveux de ses père et mère, tous pauvres ouvriers, très nombreux d’ailleurs… »

Ceci va mettre en branle une grande enquête sur ces « pauvres ouvriers » qui vivent tous en Belgique, à Glons et aux environs. Et il apparaît qu’ils sont tous chapeliers ou débitants de boissons. Sauf une exception, ils sont tous propriétaires de leur maison, d’un jardin, d’un verger, ou de l’un des trois. Ils ont tous reçu deux ans auparavant, du vivant de leur riche cousin valenciennois, la somme de trois mille francs chacun. Devant ces informations, le Sous-Préfet de Valenciennes comme les administrateurs des Hospices s’indignent : « leur demande ne tend point à contester la validité du testament mais à obtenir une augmentation sur la part attribuée aux hospices », constate le premier ; « réduire le dit legs universel dans ces conditions ne serait pas réparer une erreur ou un oubli commis au préjudice d’ayant droit naturels, mais se substituer au testateur, refaire son testament en déclarant qu’il n’a pas assez donné à telle personne, alors qu’elle n’avait rien à attendre de lui » insistent les administrateurs. Monsieur le Président de la République est donc prié de ne pas donner suite à la pétition belge. La contestation s’arrête là. Le décret présidentiel autorisant l’acceptation du legs est signé le 21 mai 1892.

Avant cela, l’estimation des biens constituant le legs universel de Henri Honhon suit son cours. Le notaire, Maître Deltombe, inventorie toutes les valeurs mobilières (le chapelier possédait beaucoup d’actions dans les compagnies de chemin de fer, alors en plein essor), les créances chirographaires (c’est-à-dire sans priorité de paiement), les créances hypothécaires, les immeubles. En Belgique, des maisons, des jardins, des bois, des terres agricoles représentent environ 10.600 francs. En France, la maison de la rue St-Géry à Valenciennes, « compte tenu de sa situation dans un des meilleurs quartiers de la ville et de son accès avec le Vieil-Escaut » (4) est estimée à 32.000 francs. 
Le plan joint par l'architecte à son estimation montre où passait le Vieil Escaut à l'époque
(document des Archives départementales)
Les Hospices vendront aux enchères tous les immeubles situés en Belgique. Ils garderont la maison de Valenciennes : « elle sera d’une grande utilité /…/ pour loger leur aumônier actuellement installé dans une maison que les Hospices louent à cet effet, et, au besoin, pour recevoir des vieillards auxquels les Hospices accordent des indemnités de logement. » Les administrateurs n’oublieront pas de verser sa part à la fabrique de l’église Saint-Nicolas. Compte tenu des frais, des honoraires, des droits de mutation, des timbres, etc., les cinquante mille francs ont un peu fondu : la paroisse touchera pour finir 44.000 francs, qu’elle placera à 3 % en rentes sur l’Etat.

Henri Honhon repose aujourd’hui avec son père au cimetière Saint-Roch de Valenciennes. Sur sa tombe, une plaque indique que « cette sépulture est entretenue par la ville de Valenciennes », mais vu le triste état de la pierre tombale, il semblerait que notre généreux bienfaiteur soit bien oublié de nos édiles.
(photos personnelles)
J’espère modestement que mes quelques lignes à son sujet lui revaudront l’estime de ses concitoyens.



[1] Tout le dossier concernant le legs Honhon se trouve aux Archives départementales du Nord, sous la cote 1 Z 6418.
[2] On trouve également dans la liste la Ville de Monaco : voir mon article sur ce blog, « Qui sont ces Monégasques qui naissent à la maternité ? » daté de juin 2017.
[3] En 1891 il s’agit de Sadi Carnot.
[4] C’est Emile Dusart, architecte commis par l’Administration des hospices de Valenciennes, qui donne cette estimation. Pour information, à sa dernière mise en vente, en 2018, la maison a été mise à prix 350.000 euros.

mercredi 15 mai 2019

Quel est ce cloître niché en centre ville ?

Place du 8-mai-1945 (photo personnelle)
Chaque fois que je me rends aux Archives municipales de Valenciennes, je passe par la place du 8-mai-1945 ; et chaque fois que je passe par cette place, je suis intriguée par une cour, de nos jours transformée en parking, fermée par une grille et bordée d’une série d’arcades qui lui donne l’air d’un demi-cloître. Il y a quelque temps, par-dessus le marché, on a posé sur le mur extérieur cette plaque : « Résidence Le Carmel ». Se serait-il trouvé un carmel ici, en plein centre ville ?


L’histoire des carmes et des carmélites, à Valenciennes, n’a rien d’un long fleuve tranquille, comme disent les cinéphiles. Ce fut l’un des premiers ordres religieux autorisé à s’installer dans la cité, comme l’atteste le « Livre du Prevôt & Eschevins de la Ville de Vallenchiennes ». On y lit qu’en mars 1235, un certain Pierre de Corbie et un autre frère du tout nouvel ordre de Notre-Dame du Carmel, ont fait valoir auprès du Magistrat l’autorisation qu’ils avaient reçue de la Comtesse Jeanne de Flandres et de Hainaut « de demeurer et faire un Monastere & Eglise à Valenciennes », sur un « lieu & maison » situés dans le quartier de la Tannerie, à eux donnés par Joachim Tuëpain, bourgeois de la ville.[1] Ce quartier de la Tannerie est aujourd’hui celui de l’Hôpital Général. Mais en 1290 un incendie détruit le couvent, et les carmes se réinstallent dans la rue Tournisienne (actuelle rue de Lille), dans un quartier éminemment militaire où on les trouve toujours sur un plan de la ville daté de 1767.

(document personnel)
On trouve sur ce plan de 1767 deux autres couvents de l’ordre : celui des carmélites, dont je vais reparler dans un instant, et celui des carmes déchaussés. En effet, les « premiers carmes », si j’ose ainsi les appeler, avaient fini par suivre la règle de Saint Simon, inspirée de celle des franciscains. Ce faisant, ils s’étaient éloignés de la règle fondatrice de leur ordre, rédigée en 1209 par Albert, patriarche de Jérusalem, règle d’une grande sévérité : ascétisme, pauvreté, solitude, prière… Un courant réformateur est alors né en Espagne au XVIesiècle, porté par Thérèse d’Avila et Jean de La Croix qui sont revenus à la règle d’origine. Ce courant a donné naissance aux carmes déchaussés, ainsi nommés parce que, en signe de pauvreté, ils ne portaient pas de chaussures.
A Valenciennes, les carmes déchaussés ont aussi leur couvent, situé en 1767 derrière l’actuelle Sous-Préfecture, à deux pas de l’église Notre-Dame la Grande, au sud de la ville.

(document personnel)
Quant aux carmélites, qui sont au XVIIsiècle au nombre d’une vingtaine[2], elles ont aussi leur propre couvent, au voisinage de l’église Saint-Géry de l’époque (aujourd’hui square Froissart), tout contre l’hôtel particulier du puissant marquis de Cernay. Les voici sur le plan de 1767 :

(document personnel)
Elles n’ont pas toujours été aussi bien logées. Les premières carmélites sont arrivées à Valenciennes en 1618, sur l’insistance des souverains d’Espagne Albert et Isabelle (qui sont aussi archiducs d’Autriche et comptent alors notre ville dans leurs territoires). Quatre premières sœurs, ainsi que leur prieure espagnole, arrivent de Tournai et s’installent rue Cambrésienne (rue de Famars) puis rue d’Enghien (rue des Capucins) avant de rejoindre leur vaste demeure en septembre 1625. L’une des toutes premières sœurs fondatrices du premier carmel était d’ailleurs valenciennoise : elle s’appelait Anne de Maulde, en religion Anne Alberte de Saint Joseph.
A la Révolution française, les ordres religieux ont été interdits, les communautés ont été dispersées, les couvents et les églises ont été rayés de la carte. Les carmes et les carmélites n’ont pas fait exception.

Les sœurs ne reviendront à Valenciennes qu’après la première guerre mondiale. En 1919, l’archevêque de Cambrai se désole de l’état de son diocèse, où tout est à reconstruire. Il s’adresse aux carmélites de Paray-le-Monial qui, de leur côté, sont prêtes à « essaimer » à Paris, en Haute-Savoie et à Cambrai. L’archevêque préfèrerait Valenciennes : « A Valenciennes, argumente-t-il dans un courrier du 4 juin 1919[3], il n’y a pas de cloîtrées. Il y avait là un Carmel avant la Révolution. Le milieu est trois fois plus important que Cambrai et donnera des vocations de meilleur aloi. ». Mais la supérieure de Paray-le-Monial n’obtient pas l’accord de son propre évêque, celui du diocèse d’Autun dont elle dépend. Les choses vont traîner jusqu’au 16 septembre 1924, date à laquelle douze carmélites sont enfin autorisées à quitter leur couvent pour fonder celui de Valenciennes.
Quelques-unes des soeurs "fondatrices" de 1924
(document du Carmel de St-Saulve, publié avec son autorisation)

Elles s’installent au 29 de la rue Capron dans un bâtiment qui traverse le pâté de maison et donne – ou plutôt ne donne pas, car à l’époque le mur était plein – sur la place, par derrière. Selon André Gauvin[4], et pour la petite histoire, leur immeuble était construit à l’emplacement d’une maison que fit bâtir et où vécut Simon Le Boucq, le grand historien de Valenciennes (1591-1657). Etroite et tout en longueur, la bâtisse de 1924 offre peu d’espace et peu d’air à la vie en communauté. L’une des sœurs qui a connu cette installation parle encore aujourd’hui de l’eau qui gelait durant la nuit… Et ce qui ne devait être que provisoire dura finalement vingt-cinq ans ! 

Les quelques photographies du carmel « en activité » qui nous sont parvenues montrent que, pour ce qui concerne les murs extérieurs, les lieux sont restés en l’état.
"Marie-Louise le jour de sa prise d'habit, en religion Soeur Madeleine de Jésus, au Carmel de Valenciennes"
(photo de la Bibliothèque municipale de Valenciennes)
Le même "couloir" aujourd'hui
(photo personnelle)

La façade de la rue Capron au temps du Carmel
(document du Carmel de St-Saulve, publié avec son autorisation)
La même façade aujourd'hui
(photo personnelle)
Et si aujourd’hui la lumière entre plus largement dans le bâtiment qu’au siècle dernier, je trouve qu’il fallait avoir la foi chevillée au corps pour accepter une vie cloîtrée dans un immeuble à l'apparence aussi lugubre !

Quelle est-elle, cette vie ? Sœur Marie-Gabrielle, carmélite à Saint-Saulve, qui me reçoit un matin d’avril 2019, me raconte son quotidien : 6 heures du matin, prière silencieuse à la chapelle durant une heure ; puis office des Laudes (qui célèbre le lever du jour) suivi de l’office des Lectures ; de 8h45 à 11h45, les sœurs travaillent (elles pratiquent à Saint-Saulve le tricot à la machine) jusqu’à l’office de Sexte (qui célèbre la sixième heure du jour). De 13h30 à 16h30, nouveau temps de travail, suivi d’une heure de prière silencieuse ; puis vient l’office des Vêpres (qui célèbre la fin du jour) et la messe quotidienne. Le soir, les sœurs partagent un temps d’échange, avant de rejoindre la chapelle à 21h pour l’office de Complies (qui célèbre la « complétude » de la journée). Il s’agit bien, résume Sœur Marie-Gabrielle, d’une vie de silence, de solitude et de prière pour le monde.

Qu’importe alors le confort du couvent ? Quand même pas. Et en mai 1947, les carmélites peuvent acquérir une maison de maître à Saint-Saulve, qu’elles agrandissent d’une aile supplémentaire pour abriter leurs cellules. Les lieux sont plus spacieux, plus propices à la vie contemplative. Elles y emménagent en avril 1949, il y a soixante-dix ans.

Le Carmel de Saint-Saulve, rue Henri-Barbusse
(photo personnelle)
Dans les années soixante, l’artiste hongrois Pierre Szekely, aidé de l’architecte valenciennois Claude Guislain, créera pour les carmélites une « chapelle-sculpture », magnifique œuvre d’art posée dans leur jardin qui attire autant les amateurs d’art contemporain que les catholiques pratiquants. 

La chapelle des Carmélites, à Saint-Saulve
(photo personnelle)
Aujourd’hui les carmélites de Saint-Saulve sont au nombre de onze, deux d’entre elles vivant en maison de retraite. Elles disposent d’une petite boutique, où elles vendent leurs travaux et des objets provenant d’autres monastères. Leur prieure, élue par les sœurs, est Sœur Thérèse Marie, tout à droite sur cette photo prise à l’issue d’un petit concert donné dans la chapelle en mai 2019.

La communauté de Saint-Saulve, mai 2019
(photo personnelle)
Quant à la « Résidence Le Carmel », entre la rue Capron et la place du 8-mai-1945, elle abrite de nos jours le cabinet d’une chirurgien-dentiste, le genre d’endroit où l’on se rend en récitant des prières pour ne pas vivre l’enfer de la roulette !

Je remercie les sœurs de Saint-Saulve de m’avoir autorisée à utiliser les deux photos issues de leur collection.

A noter : sur le site « carmeldesaintsaulve.fr », vous trouverez toute l’histoire de l’ordre de Notre-Dame du Carmel, l’histoire des carmélites de Valenciennes, et de nombreuses photos de la chapelle de Székely.

13 novembre 2019 : j'ajoute une information que je viens de découvrir grâce à Marie-Christine Joassart. La supérieure du carmel de Paray-le-Monial, soeur Marie de Jésus, qui a envoyé les douze soeurs à Valenciennes en 1924, s'appelait dans le civil Alessandra di Rudini, et était une ancienne maîtresse du poète Gabriele d'Annunzio.



[1] Cité in « Apologie pour l’antiquité des Religieux Carmes » par Grégoire de S. Martin, 1685.
[2] Elles sont comptées dans les « dénombrements » successifs : en 1686, 17 sœurs, 3 converses et 2 servantes ; en 1693, 1 supérieure, 19 religieuses et 2 servantes ; en 1700, 1 supérieure, 17 religieuses et 2 servantes.
[3] Voir le site internet du carmel de Saint-Saulve
[4] Petite histoire des rues de Valenciennes, 2eédition, 1990.