mercredi 2 octobre 2019

Qui est ce député qui envoya Zola à Valenciennes ?

« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la sensation de l’immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d’avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. » Ce sont là les premières lignes du roman « Germinal », publié par Emile Zola en 1885. Bienvenue chez les Chtis !

Oui, c’est le Nooord… c’est le Pays Noir, le pays minier ; Zola en parle en connaisseur, puisqu’il est venu le visiter fin février 1884 à l’invitation d’un député socialiste de la circonscription de Valenciennes : Alfred Giard.

Emile Zola, 1840-1902
(photo extraite du site thedissident.eu)
Les deux hommes se sont rencontrés — et appréciés — en Bretagne, à Bénodet, en 1883. Zola s’y trouvait pour préparer un « roman breton », qui aurait pris place dans sa grande saga des Rougon-Macquart auprès de « L’Assommoir », « Nana », « Pot-Bouille », « Au Bonheur des Dames » déjà parus. Initiateur des romans naturalistes, Emile Zola – qui est un ancien journaliste – prépare ses œuvres sur le terrain, en enquêtant, en rencontrant des personnages, en découvrant des pays, des métiers. La Bretagne lui donne du fil à retordre, il peine à capter la confiance des habitants du pays de Fouesnant… En trois mois de séjour, il reste bredouille.

Bénodet, le Grand Hôtel
(photo extraite du site geneanet.org)
Giard, lui, réside quelque temps au Grand Hôtel de Bénodet parce qu’il effectue des recherches à la station marine de Concarneau. Il est député, mais il est d'abord zoologiste, entomologiste, à l’époque professeur à la Faculté des Sciences de Lille avant de le devenir, en 1887, à l’Ecole Normale Supérieure à Paris. Lui aussi travaille in situ : en 1874 il a fondé, sur ses propres deniers, le laboratoire de biologie marine de Wimereux dans un chalet situé dans les dunes où, avec ses étudiants, il pratique l’éthologie avant l’heure, estimant qu’on ne peut étudier un organisme vivant sans le considérer dans son environnement. Giard était darwiniste, partisan de ce qu’on appelait alors le « transformisme », dans la lignée des idées de Buffon et Lamarck. Il sera d’ailleurs choisi par le ministère de l’Instruction Publique pour créer la chaire d’évolution des êtres organisés au sein de la Sorbonne en 1888.

Alfred Giard, 1846-1908
(photo extraite du site magnoliabox.com)
Celui qui, en 1900, intégrera l’Académie des Sciences, était né à Valenciennes en 1846. Son père s’appelait comme lui Alfred, épicier sur la place d’Armes à l’enseigne du Château d’Argent [1] et possédait un petit jardin d’agrément « près de la Digue du Faubourg de Paris ». Ce jardin, où notre Alfred accompagnait volontiers son père, est le lieu où sa vocation d’entomologiste s’est éveillée alors qu’il n’était qu’un enfant. « Dès l’âge de six ans, il commençait l’apprentissage pratique de l’histoire naturelle ; il collectionnait des insectes et des plantes et explorait les environs de Valenciennes, les fossés des fortifications de Vauban, la forêt de Raismes, les ruisseaux, etc. Ainsi l’éducation de son œil et de son jugement se faisait sur les choses elles-mêmes. » [2]
Alfred avait un frère, Jules, de trois ans son cadet, aussi passionné que lui par ses expériences. « Son frère cadet fut son premier élève et son premier préparateur. Autour d’eux, toute une bande de camarades se groupa, pour chasser les papillons et les coléoptères et pour herboriser. » [3] Alors qu’Alfred, marié sur le tard, devait perdre ses trois jeunes enfants, Jules eut une nombreuse descendance (dont je fais partie) qui ne manqua pas de cultiver le souvenir du « grand homme de la famille ».

Qu’est-ce qui a conduit notre entomologiste à la politique ? « Ses amis, indique Chantal Buisson [4], le poussèrent à briguer des mandats d’élu car sa notoriété lui avait apporté des relations. » Elle ajoute : « Alfred Giard… était avide de justice sociale. C’est pourquoi il prit une part active à la vie politique de son temps », ce temps étant celui des premières années de la Troisième République. En 1881 il fut élu conseiller municipal à Lille, puis, fin 1882, député de la première circonscription de Valenciennes. Il siégera à l’Assemblée jusqu’en 1885, échouant à se faire réélire et abandonnant alors le milieu politique.
Dans son article, Chantal Buisson présente une sorte de résumé des questions sociales sur lesquelles Giard s’est attardé. Il était par exemple pour la liberté d’association « pour le maître et pour l’ouvrier », et fut à l’origine de nombreuses chambres syndicales qui devaient faciliter « l’entente entre les travailleurs et les patrons, empêchant le retour des grèves ». Il fut rapporteur d’un projet de loi concernant les prud’hommes, établissant qu’au cas où le président du conseil prud’homal serait choisi parmi les patrons, la vice-présidence serait obligatoirement confiée à un ouvrier. Il fut à l’origine de l’indemnisation des accidents du travail, à l’ouvrier blessé ou à sa veuve et aux enfants.

Les locaux de la Compagnie des Mines d'Anzin
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)
Alfred Giard connaissait également les conditions de travail des mineurs du Valenciennois, notamment de la Compagnie d’Anzin. Le 12 février 1884, la Compagnie annonce un changement dans l’organisation du travail : désormais, les ouvriers qui effectuaient l’abattage du charbon seraient aussi chargés de l’entretien du boisage. Le boisage des voies était jusqu’alors confié aux ouvriers âgés et aux enfants. La nouvelle organisation supprimait ces emplois, que l’augmentation de salaire de 1 franc ne compensait pas pour les familles. Le 20 février, la grève est votée. Le 21, les mineurs de Denain refusent de descendre à la fosse. Le 22, la grève s’étend à Anzin et à Saint-Waast, puis à l’ensemble des puits. Giard se rendit à la sous-préfecture dès le 23 février, et rencontra les grévistes le 25. A Paris il se rendit au ministère de l’Intérieur et à celui des Travaux Publics, mais ses tentatives de conciliation échouèrent. La tension monte, le 4 avril la troupe fonce sur les grévistes à Anzin, intervention que Giard condamne sévèrement à la tribune de l’Assemblée Nationale. Il demande l’amnistie pour 37 mineurs condamnés à des peines d’emprisonnement, en vain. La reprise du travail est votée le 15 avril, et les mineurs redescendent au fond le 17 au matin.

Cette « grande grève », la première de cette ampleur, Emile Zola va y assister « assis au premier rang » si j’ose ainsi dire. En effet, Alfred Giard, se souvenant de ses conversations bretonnes avec l’écrivain, lui envoie cette invitation, datée du 20 février 1884 : « Samedi matin, à huit heures, je pars pour Valenciennes où je dois assister à une réunion de fabricants de sucre et de cultivateurs. J’y resterai deux ou trois jours et si votre intention était de faire aussi tôt le voyage, je me ferais un plaisir de vous guider moi-même au Pays noir. Sinon, mon frère me remplacera et vous facilitera la recherche que vous désirez entreprendre. » Zola ne se fit pas prier : dès le 23 février il était à Valenciennes, hébergé chez la mère d’Alfred, rue des Foulons.
Je souligne avec mon grand-père – qui était un neveu d’Alfred Giard et qui l’a bien connu – « l’affection sans bornes qu’il avait pour sa mère. Pendant toute sa vie il écrivit à peu près tous les jours à sa mère et celle-ci, qui à la fin de sa vie était sourde et quasi aveugle, lui répondait du tac au tac. La moindre indisposition de sa mère l’angoissait et elle-même ne vivait que pour son fils, s’inquiétant dès qu’il avait le moindre malaise, réel ou imaginaire (car notre cher oncle a toujours été un malade imaginaire). L’excellente femme accepta tout de la part de son fils », y compris, donc, de loger « les invraisemblables relations que les hasards de la politique lui firent contracter [5] » (dixit mon grand-père !).

Durant son séjour, jusqu’au 3 mars 1884, Zola alla de découverte en découverte. Enthousiasmé par le décor (« pays superbe pour le cadre de mon bouquin »), un peu déçu par le calme des mineurs (« à Anzin les mineurs sont paisibles, lents, propres, les grèves y ont le caractère tranquille »), il a accès à de nombreux sites, descend au fond, visite des corons, rencontre le syndicaliste Etienne Basly, futur maire de Lens, se rend à la cité Thiers de Bruay [6]… On sait que le travail de Zola sur place portera ses fruits, puisque « Germinal » est aujourd’hui son œuvre la plus connue (remise sous les feux de la rampe, certes, par le film de Claude Berri).

"Type de mineur de la Compagnie des Mines d'Anzin"
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)
A Bénodet, Zola sentait bien que son idée de « roman breton » ne le menait pas très loin. Il commençait à réfléchir à un roman sur les chemins de fer — qui donnera, en 1890, « La Bête Humaine ». C'est Alfred Giard qui lui a parlé de la mine, des mineurs et de leur misère, et qui l'a amené à se pencher sur leur univers.
J’ouvre un peu la perspective : on sait que la lecture de « Germinal » a contribué à façonner les premières prises de position politiques de Staline en faveur du communisme [7] ; on sait que l'URSS et les Etats-Unis d’Amérique ont formé deux blocs qui, durant des décennies, se sont mené une implacable « guerre froide » ; on sait que la conquête de l’espace fut l’un des domaines de compétition entre l’Est et l’Ouest ; dans cette perspective – et pour vous faire sourire avec ce jeu de dominos – on peut établir que c’est le député de Valenciennes Alfred Giard qui a envoyé les Américains sur la Lune…



[1] Voir sur ce blog l’article « Quel est ce château qui embaumait sur la place ? » d’août 2017.
[2] Maurice Caullery, cité par René Giard in « Les Giard », 1937, hors commerce. Zoologue, Caullery fut un fidèle élève de Giard.
[3] Maurice Caullery, op. cit.
[4] Chantal Buisson, « Alfred Giard » in Valentiana n°8, décembre 1991.
[5] René Giard, op. cit.
[6] On peut marcher « dans les pas de Zola » et refaire le chemin qu’il a parcouru en compagnie des frères Giard, grâce à Monsieur Pierre-Marie Miroux, du Cercle Archéologique et Historique de Valenciennes, qui organise régulièrement cette petite randonnée.
[7] Cf. par exemple « La jeunesse de Staline, tome 1 » aux éditions Les Arènes BD, 2017.

mercredi 25 septembre 2019

Quel est ce duel qui révulsa notre duc de Bourgogne ?

De tout temps la place d’Armes de Valenciennes a été le lieu des grands événements, le point de rassemblement de la population pour célébrer tantôt la visite officielle du Général de Gaulle, tantôt le couronnement de la Vierge du Saint-Cordon, tantôt le défilé du géant Binbin, ou encore, de nos jours, les fêtes de fin d’année. Et si désormais la municipalité s’attache à organiser sur ce pavé des manifestations délibérément festives, il ne faut pas oublier qu’autrefois c’est sur la place d’Armes qu’on décapitait, qu’on brûlait vif, qu’on charcutait les ennemis de l’ordre public jusqu’à ce que mort s’en suive.
Les chroniques moyenâgeuses contiennent ainsi le récit répugnant d’un duel judiciaire, que je vais me faire un plaisir de vous raconter par le menu.

Qu’est-ce qu’un duel judiciaire ? C’est un combat entre deux personnes, qui permet aux juges de laisser « la main de Dieu » désigner le coupable d’un crime ou d’un délit : celui qui survit au duel est innocent, la preuve est faite ! Dans sa charte municipale (Charte de la Paix), octroyée à la ville par le comte Baudouin III en l’an 1114, Valenciennes disposait de ce privilège de juger elle-même ses habitants en la personne de son Prévôt entouré des échevins. Par ailleurs Valenciennes était une ville « franche », dotée d’un droit d’asile communal auquel elle tenait mordicus, bien qu’il s’agisse d’une coutume et non d’une loi écrite. Selon cette règle, « un homicide, de quelque provenance qu’il soit, bénéficiera de la franchise de Valenciennes et échappera à toute poursuite pourvu qu’il déclare avoir tué à son corps défendant et qu’il accepte le duel auquel viendrait le provoquer une personne l’accusant au contraire d’avoir donné la mort avec une intention criminelle. »[1]

Voici donc, dans les années 1450, un certain Mahuot Cocquel qui trucide, à Tournai, le père d’une demoiselle qui s’était opposé à leur mariage. Après son crime, Cocquel file à Valenciennes où, selon la règle qu’on vient d’énoncer, il trouve asile et où il vit quelque temps en toute tranquillité. Or un beau matin, un sieur Jacotin Plouvier, parent du père assassiné, ayant retrouvé la trace du meurtrier, alerte le prévôt de la ville : Cocquel, lui déclare-t-il, a traitreusement tué mon parent, « sans cause raisonnable ». Pour le prévôt et ses échevins, l’affaire est claire : un duel judiciaire s’impose.

Il se tient le 20 mai 1455, sur la place d’Armes – qu’on appelle à l’époque Place du Marché. Il a lieu en présence de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et de son fils, qui tous les deux regarderont le combat depuis les fenêtres de l’habitation du prévôt, Melchior du Gardin. Le duc avait tenté plusieurs fois d’interdire la rencontre et, faute d’y parvenir, avait exigé d’y assister, « accompagné d’une nombreuse noblesse ». A neuf heures du matin, Cocquel et Plouvier entrent sur la place. Celle-ci est organisée en trois espaces : au centre, on a répandu une épaisse couche de sable, c’est l’enceinte où les deux hommes vont se battre ; tout autour, prennent place le prévôt et les seigneurs de marque ; et une troisième enceinte accueille les chevaliers, écuyers et notables, trois cents personnes environ. Cocquel et Plouvier sont tous deux roturiers, ils vont se battre avec le bâton et l’écu. S’ils avaient été nobles, ils auraient combattu à cheval, dûment cuirassés.

Un duel avec bâton et bouclier (écu).
(Illustration extraite du site "moyenagepassion.com")
Ils arrivent donc, tête rasée, vêtus d’un « pourpoint de basane » (une veste en cuir de mouton) et accompagnés de deux hommes : celui qui porte le bâton et l’écu, et celui qui leur a appris à s’en servir. Les écus sont en bois de saule, couverts de cuir de mouton et « armoriés d’argent à la croix de gueule » (avec un fond blanc et une croix rouge) ; les bâtons, en bois de néflier, mesurent un mètre de long et sont taillés en pointe aux deux bouts. 
D'argent à la croix de gueules
Les deux hommes se signent, s’asseoient chacun sur son siège, et jurent, sur le livre des Evangiles qui leur est présenté, que « leur querelle est juste ». On les enduit alors de graisse de la tête aux pieds, et le juge lance le gant de Plouvier aux pieds de Cocquel avec ces mots : « Faites votre devoir ». Le match à mort commence. Vous allez voir, le combat n’est pas très glorieux !

Le duel judiciaire de Valenciennes, par Hubert Cailleau (1526-1579)
(Image extraite de la Base Mérimée sur le site "culture.fr")
Cocquel commence par jeter du sable dans les yeux de Plouvier, et lui ouvre une large plaie à la tête en le frappant avec son bâton. Plouvier flanque Cocquel par terre, il se relève, il est terrassé à nouveau, et Plouvier s’acharne sur lui, lui verse du sable dans les yeux, lui mord les oreilles, le roue de coups au visage.
Philippe le Bon en est déjà tout retourné. Il envoie un de ses officiers demander au magistrat (au conseil municipal) si on ne peut pas s’en tenir là et laisser la vie sauve à Cocquel. Certainement pas, répondent les Valenciennois !
Pendant ce temps-là, Plouvier continue ses tortures. De ses dents, de ses ongles, il arrache des lambeaux de chair à Cocquel, et pour le faire taire – de crainte que ses hurlements n’attendrissent la foule – il lui bourre la bouche de sable et lui écrase le visage par terre. Au passage Cocquel lui arrache un doigt avec les dents ! Pris de fureur, Plouvier se met à sauter à pieds joints sur son adversaire et lui brise le bras et le dos. Il crie : avoue ! confesse que tu as commis un meurtre ! Et Cocquel répond enfin : je le confesse. Parle plus fort, hurle l’autre ! Je l’ai fait, dit Cocquel qui, en se tournant vers la maison où était le duc, supplie : Monseigneur, sauvez-moi la vie.

Philippe le Bon, duc de Bourgogne (1396-1467)
(Photo extraite du site Wikipedia)
Le duc de Bourgogne, dit la chronique, « avait le cœur déchiré ». A nouveau il envoie demander qu’on accorde la vie sauve à Cocquel, ou qu’au moins on l’inhume en terre sainte. « Il n’obtint ni l’un ni l’autre, parce qu’il fallait, répondit-on, que la loi s’accomplît de point en point. »
Plouvier peut ainsi achever son adversaire en lui donnant des coups de bâton sur la tête. Il le tire hors de l’enceinte en le traînant par les pieds. L’autre, moribond, trouve la force de se confesser et de pardonner sa mort à Plouvier. « Il but quelques verres de vin, et expira. »[3]
Alors le juge déclara Cocquel coupable de meurtre, et prononça la sentence : il serait traîné sur la claie jusqu’au Rôleur [4], pendu et étranglé. Le bourreau s’occupa de tout cela aussitôt. Plouvier, quant à lui, demanda au juge s’il avait bien fait son devoir : oui, répondit le prévôt, et jamais il ne serait inquiété pour ce qu’il avait fait.
La justice de Dieu était rendue.

Le spectacle de cette mise à mort quasi à main nue fut tellement saisissant, que les deux protagonistes du combat furent représentés dans une sculpture figurant sur le porche de l’église Saint-Géry. Elle fut détruite en 1566 (époque des révoltes protestantes).
Ce fut aussi le dernier duel judiciaire ayant lieu à Valenciennes. Les chroniques conservent le souvenir d’autres combats : entre Jean Le Brisseur et Jacquemart de Berry en 1358, entre Jacquemart de la Cappielle et Jean Hennequin en 1375. Mais celui de 1455 révulsa tellement le duc de Bourgogne que, sans pouvoir s’attaquer directement au privilège valenciennois, il obtint néanmoins que « des modes de preuve rationnels se substituent aux pratiques ancestrales »[5]. Et ainsi furent jetés les prémices d’une surveillance accrue sur les coutumes municipales de la part de nos princes territoriaux.


[1] Jean-Marie Cauchies, « Duel judiciaire et franchise de la ville » in Revue du Nord, 1999.
[2] Notice sur les Duels Judiciaires dans le nord de la France in Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique.
[3] Thierry Lévy, « Justice sans dieu », éditions Odile Jacob.
[4] Le Mont du Rôleur, qui aujourd’hui a donné son nom à un quartier de Valenciennes, était l’endroit où les criminels étaient pendus.
[5] Jean-Marie Cauchies, op. cit.

mercredi 10 juillet 2019

Quel est ce chapelier qui fit le bonheur des Hospices ?

On trouve à Valenciennes des noms de rues très étonnants, comme la rue du Profond-Sens (qui menait à une cense), rue Askièvre (aux chèvres), rue Derrière-la-tour (derrière le beffroi), rue des Incas (du nom d’une société de charité), rue de la Nouvelle Hollande (au lieu de « nouvelle rue de Hollande »), rue de la Viewarde (des marchands de vieilles hardes)… Parmi ces noms, celui qui m’a le plus intriguée est celui-ci : rue Hon-hon.

(photo personnelle)
Avouez qu’on dirait une onomatopée lâchée par un personnage qui aurait du mal à respirer. Mais pas du tout : c’est un nom de famille. Les Honhon (ils l’écrivent sans le trait d’union) étaient des commerçants établis à Valenciennes au XIXsiècle, fabricants et marchands de chapeaux de paille, tenant boutique rue Saint-Géry.
La famille est originaire d’un village situé dans la province de Liège, en Belgique : Glons. Les quelques images qu’on en trouve sur internet n’en donnent pas une vision très animée même si le bourg semble avoir une certaine importance.

 
(Ces trois cartes postales sont extraites du site Geneanet)

C’est là qu’ont vu le jour le père, Jean-Henri Honhon en 1804, la mère, Marguerite Debrus en 1798, et le fils, Henri-Joseph Honhon en 1829. La spécialité de la bourgade, c’est le tressage de la paille ; lorsqu’on consulte les registres d’état-civil, on comprend que la quasi-totalité des habitants gagne sa vie grâce à cette activité. Toute la vallée du Geer (où se situe Glons) en tirera une certaine notoriété, les artisans parvenant à produire des tressages de qualité. Voici, pour vous faire une idée, un petit film muet de 1922 qui explique les différentes techniques mises en œuvre (cliquez ici).

A une époque où il est inconcevable de sortir dans la rue tête nue, les chapeaux de paille, notamment les canotiers, se vendent comme des petits pains. Ainsi les Honhon père et fils vont-ils faire fortune dans leur boutique valenciennoise, située 73 rue Saint-Géry, à proximité du Square Froissart. Voici une photo de la façade, avec sa vitrine sous un petit porche.

(photo extraite de la page Facebook de Richard Lemoine)
L’histoire de cette maison (qui existe toujours mais a été bien modifiée à l’intérieur) méritera que j’y revienne un jour, mais pour l’instant mon propos se porte plutôt sur son propriétaire d’alors : Henri Honhon. 

Son portrait a orné la Salle d’honneur de l’Hôpital général pendant un temps, parmi une série de six tableaux exécutés et offerts par le peintre Lucien Dècle – peintre amateur de talent, qui fut aussi Conservateur du musée de Valenciennes de 1898 à 1903, Administrateur des Hospices de Valenciennes, membre du Conseil municipal (1876 à 1892) et autres fonctions au service de la ville. 
(document trouvé sur le site patrimoine.hautsdefrance.fr)
Pourquoi son portrait ornait-il les murs de ce triste asile de vieillards (aujourd’hui reconverti en hôtel de luxe) ? Parce que notre fabricant de chapeaux s’est avéré un personnage peu banal. Ayant perdu son père en août 1887, resté célibataire, il entreprit de rédiger son testament le 12 décembre 1888 et de le déposer chez Maître François Deltombe, notaire à Valenciennes (et gendre d’Henri Wallon, je le signale au passage), sous pli cacheté et intitulé comme il se doit « Ceci est mon testament ». 
Le 24 mai 1891, malade, il décède chez lui, « rentier », à l’âge de 52 ans. Le lendemain, 25 mai, Maître Deltombe se rend au Tribunal civil de Valenciennes pour ouvrir le pli en présence du président du tribunal et de son greffier en chef, indispensables témoins. Tous trois prennent alors connaissance des dernières volontés de Henri Honhon : il lègue l’entièreté de ses biens aux Hospices de Valenciennes (1).
Il précise encore qu’il charge les Hospices légataires de donner en « sous legs », si j’ose dire, cinquante mille francs à la fabrique de l’église Saint-Nicolas de Valenciennes ; cinquante mille francs au bureau de bienfaisance de Glons ; cinquante mille francs à partager entre ses neveux et nièces ; deux mille francs à sa servante Marie Henrotte ; et deux mille francs à chacun de ses trois ouvriers : Henri Burin, Auguste Rongy, Bertrand Maréchal. 
Par ce legs, Henri Honhon se hisse au rang de bienfaiteur des Hospices. D’où son portrait dans la salle d’honneur ; d’où aussi son nom gravé sur la liste des donateurs – la plaque est restée sur le mur de l’hôtel de luxe (2).
Sur ma photo, Henri Honhon figure à la deuxième ligne
(photo personnelle)
Mais la générosité de Henri Honhon ne va pas plaire à tout le monde, notamment à ses neveux et nièces. Pendant que Maître Deltombe fait estimer les biens détenus par le donateur, sa parenté – cinq cousins germains et trois issus de germains – se pique de porter réclamation, estimant que la somme qui leur est léguée n’est pas suffisante ! Leur pétition passe de main en main, de directeurs en ministres, jusqu’au Président de la République à qui il revient de signer le décret final (3). Le directeur français de l’Assistance Publique est dans ses petits souliers. Il presse le Préfet du Nord d’activer le dossier, en lui indiquant : « Le Sieur Honhon dont la fortune s’élèverait à plus d’un million, n’aurait laissé qu’un legs de 50.000 francs au profit de neveux de ses père et mère, tous pauvres ouvriers, très nombreux d’ailleurs… »

Ceci va mettre en branle une grande enquête sur ces « pauvres ouvriers » qui vivent tous en Belgique, à Glons et aux environs. Et il apparaît qu’ils sont tous chapeliers ou débitants de boissons. Sauf une exception, ils sont tous propriétaires de leur maison, d’un jardin, d’un verger, ou de l’un des trois. Ils ont tous reçu deux ans auparavant, du vivant de leur riche cousin valenciennois, la somme de trois mille francs chacun. Devant ces informations, le Sous-Préfet de Valenciennes comme les administrateurs des Hospices s’indignent : « leur demande ne tend point à contester la validité du testament mais à obtenir une augmentation sur la part attribuée aux hospices », constate le premier ; « réduire le dit legs universel dans ces conditions ne serait pas réparer une erreur ou un oubli commis au préjudice d’ayant droit naturels, mais se substituer au testateur, refaire son testament en déclarant qu’il n’a pas assez donné à telle personne, alors qu’elle n’avait rien à attendre de lui » insistent les administrateurs. Monsieur le Président de la République est donc prié de ne pas donner suite à la pétition belge. La contestation s’arrête là. Le décret présidentiel autorisant l’acceptation du legs est signé le 21 mai 1892.

Avant cela, l’estimation des biens constituant le legs universel de Henri Honhon suit son cours. Le notaire, Maître Deltombe, inventorie toutes les valeurs mobilières (le chapelier possédait beaucoup d’actions dans les compagnies de chemin de fer, alors en plein essor), les créances chirographaires (c’est-à-dire sans priorité de paiement), les créances hypothécaires, les immeubles. En Belgique, des maisons, des jardins, des bois, des terres agricoles représentent environ 10.600 francs. En France, la maison de la rue St-Géry à Valenciennes, « compte tenu de sa situation dans un des meilleurs quartiers de la ville et de son accès avec le Vieil-Escaut » (4) est estimée à 32.000 francs. 
Le plan joint par l'architecte à son estimation montre où passait le Vieil Escaut à l'époque
(document des Archives départementales)
Les Hospices vendront aux enchères tous les immeubles situés en Belgique. Ils garderont la maison de Valenciennes : « elle sera d’une grande utilité /…/ pour loger leur aumônier actuellement installé dans une maison que les Hospices louent à cet effet, et, au besoin, pour recevoir des vieillards auxquels les Hospices accordent des indemnités de logement. » Les administrateurs n’oublieront pas de verser sa part à la fabrique de l’église Saint-Nicolas. Compte tenu des frais, des honoraires, des droits de mutation, des timbres, etc., les cinquante mille francs ont un peu fondu : la paroisse touchera pour finir 44.000 francs, qu’elle placera à 3 % en rentes sur l’Etat.

Henri Honhon repose aujourd’hui avec son père au cimetière Saint-Roch de Valenciennes. Sur sa tombe, une plaque indique que « cette sépulture est entretenue par la ville de Valenciennes », mais vu le triste état de la pierre tombale, il semblerait que notre généreux bienfaiteur soit bien oublié de nos édiles.
(photos personnelles)
J’espère modestement que mes quelques lignes à son sujet lui revaudront l’estime de ses concitoyens.



[1] Tout le dossier concernant le legs Honhon se trouve aux Archives départementales du Nord, sous la cote 1 Z 6418.
[2] On trouve également dans la liste la Ville de Monaco : voir mon article sur ce blog, « Qui sont ces Monégasques qui naissent à la maternité ? » daté de juin 2017.
[3] En 1891 il s’agit de Sadi Carnot.
[4] C’est Emile Dusart, architecte commis par l’Administration des hospices de Valenciennes, qui donne cette estimation. Pour information, à sa dernière mise en vente, en 2018, la maison a été mise à prix 350.000 euros.