jeudi 26 janvier 2023

Messieurs, peut-on desserrer la ceinture ?

 Ou : Le démantèlement de Valenciennes, chapitre 1 - La longue attente


La loi du 27 mai 1889, publiée au Journal Officiel le 30 mai, aura profondément marqué l'histoire de Valenciennes. Cette loi dit :
"LOI portant classement et déclassement d'ouvrages de défense, tant en France qu'en Algérie.
Le Sénat et la chambre des députés ont adopté, le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit : […] Art. 3. - Seront déclassés, par des décrets spéciaux rendus sur la proposition du ministre de la guerre, et rayés, par suite, du tableau des places de guerre, les places et points fortifiés consignés au tableau C ci-annexé.
Fait à Paris, le 27 mai 1889."

Extrait du "Tableau C" publié au Journal Officiel du 30 mai 1889 (BnF, site Gallica)


A cette date, le président de la République est Sadi Carnot, le ministre de la guerre Charles de Freycinet, le maire de Valenciennes Amédée Bultot.
Cette loi est une révolution pour Valenciennes, qui va pouvoir se débarrasser de ses remparts séculaires ! Une révolution, et une libération ! Et c'est l'aboutissement d'une longue, très longue attente.

En sa qualité de "place de guerre", la ville est entourée d'une ceinture de remparts dont l'édification a commencé avec les premiers comtes de Hainaut. Quand Simon Leboucq dessine en 1650 le tracé du fameux Saint Cordon déployé par la Vierge pour éloigner la peste en l'an 1008, il montre la toute première enceinte autour du "castrum", ainsi que les murs et les premières portes (deuxième enceinte) englobant le "vieux bourg" et le "neuf bourg" de part et d'autre de la Rhônelle.

Histoire ecclésiastique de la ville et comté de Valentienne par Sire Simon Leboucq prévost
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)
((Attention, aucune de mes cartes successives n'est orientée dans le même sens.
Il faut suivre le cours de l'Escaut pour s'y retrouver !))

Une troisième enceinte a été construite au XIIe siècle, toujours plus éloignée du castrum de départ, par le comte Baudouin IV (1121-1171) - celui qu'on a surnommé Baudouin l'Edifieur. Alain Salamagne, dans la revue Valentiana datée de juin 1992 (n° 9, page 56), a reconstitué le tracé de ce mur du Moyen Age.

Dessin d'Alain Salamagne pour son article "La construction des enceintes médiévales : l'exemple de la troisième enceinte de Valenciennes (XIIe siècle)". Valentiana n° 9

Salamagne précise : "A sa mort (de Baudouin IV), elle était réalisée dans son tracé (l'enceinte), la totalité des portes de la ville occupant leur nouvel emplacement." Il ajoute : "Cette nouvelle enceinte fut érigée pour raisons militaires et précéda le processus d'urbanisation."
Baudouin voyait grand, mais pas encore assez ! Urbanisation poussant, une quatrième enceinte sera bâtie au XIVe siècle, et une cinquième, toujours pour agrandir le territoire de la ville, au XVIe siècle.

Valenciennes en 1550 par J. van Deventer
(image extraite du site de Michel Blas : michel.blas.free.fr)

Après son rattachement à la France (1677), la ville va devenir une des places fortifiées par Vauban, dotée d'une citadelle, de bastions, de courtines, de réduits, de demi-lunes, bref, de tout un système défensif résolument militaire.

Valenciennes en 1709, tout hérissée des fortifications de Vauban
(image extraite du site : sites vauban.org)

Ces fortifications, inamovibles, sont assorties de diverses contraintes de "no man's land", toujours en vigueur deux siècles plus tard comme on le lit dans un compte-rendu séance du conseil municipal du 14 août 1871 : "Le long des remparts, ce n'est plus l'espace qui manque, c'est la faculté même de disposer de celui qu'on possède. Sur tout le périmètre de la rue militaire, il y a prohibition formelle de bâtir […]. Au sortir de la place, commencent les trois zones de servitudes militaires. La première s'étend à une distance de 250 mètres : il ne peut y être fait aucune construction […]. La seconde zone va jusqu'à 487 mètres : il n'est permis de n'y élever que des constructions en bois et en terre […] à la charge de les démolir […] à la première réquisition de l'autorité militaire. Dans la troisième zone, qui est de 974 mètres, il ne peut être fait aucun chemin, aucune chaussée (etc.) sans l'agrément du génie et du ministre de la guerre."

Valenciennes enserrée dans ses murs, vers 1870. Georges Barnetche dessinateur
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Dès 1835, le conseil municipal s'était alarmé de la situation de la ville intra-muros, au moment où, expansion économique oblige, elle recevait de nombreuses demandes d'installation d'usines, donc de machines à vapeur décrites comme les sources des pires nuisances (1). Comment assurer la prospérité de la ville, mais ne pas aggraver sa situation sanitaire (la dernière épidémie de choléra ne date que de 1832) ? Comment procurer suffisamment de travail à la population, mais ne pas voir croître démesurément le nombre des ouvriers ? Comment faire côtoyer en paix les usines et les habitations bourgeoises ? Problème cornélien. Comme il n'était pas question de pousser les murs, la solution s'imposa : "Le sol de Valenciennes est couvert d'usines ; il est temps de s'arrêter."

Ce n'est pas du tout la solution envisagée cinquante ans plus tard par le maire Amédée Bultot. En 1882, la solution est bien de pousser les murs une énième fois. Il faut absolument agrandir la ville et, pour ce faire, engager des négociations avec le génie militaire et le ministre de la guerre. On pourrait construire une nouvelle enceinte, propose le conseil municipal, "partant de la citadelle, englobant la gare du chemin de fer du Nord, le port projeté au lieu dit le Noir-Mouton, puis tournant à l'est pour gagner le cimetière Saint-Roch, la hauteur du Rôleur, englober une partie de Marly et aboutir au fort Sainte-Catherine par le moulin Baillon…" (2)

Projet d'agrandissement (en rose) dessiné par E. Mariage
(Atlas valenciennois, 3e série - Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Les rapports, les courriers, plans, projets, sollicitations vont se succéder, la municipalité présentant des arguments "en béton", si j'ose dire, et l'armée répondant que tout cela va coûter très cher et qu'elle ne paiera pas.
Les années passent - 1883, 1884, 1885, 1886 - on discute mais rien ne bouge.
Valenciennes réduit ses prétentions d'agrandissement, l'armée fait mine d'être sur le point de donner son accord "à condition que" (que la ville paie la nouvelle enceinte, qu'elle construise des forts détachés, etc.), et fin 1887 les remparts sont toujours là, intacts.
Le sénateur Alfred Girard va alors donner un coup de main à ses concitoyens pour faire avancer le dossier en haut lieu.

Alfred Girard, 1837-1910
(photo extraite du site senat.fr)

Né le 11 août 1837 à Valenciennes, Alfred Girard est docteur en droit, avocat à Valenciennes et bâtonnier de l'ordre. Après deux candidatures malheureuses aux législatives de 1876 et 1877, il est finalement élu député de la 2e circonscription de Valenciennes en 1878, inscrit au groupe de l'Union républicaine. Il est réélu en 1881, mais battu en 1885. Il retrouve un siège de sénateur en 1888 et le conserve jusqu'à son décès, le 23 décembre 1910 à Paris (3).
C'est donc à Alfred Girard que le ministre de la guerre de l'époque, François Logerot, adresse cette lettre datée du 13 avril 1888 : "J'ai l'honneur de vous faire connaître que la question du déclassement de l'enceinte de Valenciennes est actuellement à l'étude." Roulement de tambour ! La nouvelle est quand même extraordinaire ! Les murs intouchables, indispensables à la sécurité du pays, sont désormais abattables !

Le ballet des échanges épistolaires va reprendre de plus belle entre la municipalité et le génie, mais cette fois il ne s'agit plus d'agrandissement de la ville mais bien de démantèlement des fortifications.
Un premier projet de convention est proposé par l'armée en janvier 1889. En une vingtaine d'articles ce projet aborde tous les aspects de la question (y compris le déménagement des jardins potagers des soldats), et précise bien que tous les travaux seront à la charge de la ville. La municipalité discute chaque détail pied à pied, et la Compagnie des chemins de fer du Nord n'oublie pas d'y mettre son grain de sel. Le temps passe, le temps passe, le conseil municipal s'impatiente : "En cas de changement de ministre, nous pourrions bien voir tout changer et nous trouver leurrés de nos espérances" (22 juin 1889) ; "M. Cacheux demande si l'Administration municipale n'a aucune nouvelle du démantèlement. M. le Maire répond que s'il connaissait un fait nouveau, il s'empresserait de le communiquer au conseil" (1er octobre 1889).
Un deuxième projet voit le jour en février 1890. Il entre dans le détail des ouvrages militaires que l'armée demande à la ville de démolir (c'est le tableau que j'ai recopié ci-dessous), mais aussi de tous les terrains - à l'hectare, à l'are et au centiare près - que chacun se "réserve" lorsque les murs seront tombés : département de la Guerre, services publics civils, chemin de fer du Nord, etc.


Plan préparatoire aux travaux de démolition des fortifications
(Archives municipales de Valenciennes)

Cette fois, tout le monde semble d'accord sur l'ensemble des travaux à effectuer. Reste pour la ville à trouver le financement. L'affaire est délicate pour la municipalité, car elle rembourse encore l'emprunt de deux millions souscrit en 1861 par Louis Bracq pour mener à bien divers chantiers, dont celui de l'introduction de l'eau potable en ville (4) : les annuités courent jusqu'en 1902. Amédée Bultot estime à deux millions et demi le montant nécessaire pour financer les premiers travaux de nivellement et de voirie, ainsi que ceux que réclame l'armée. Il imagine le montage suivant : la ville emprunterait les deux millions et demi, remboursables sur cinquante ans ; elle ne commencerait les remboursements qu'après 1902, date d'extinction de la dette précédente ; pour financer le montant des intérêts jusqu'en 1902, elle percevrait quinze centimes additionnels sur les quatre contributions municipales existantes, pendant une période de douze ans.
En même temps, la municipalité multiplie les démarches auprès de l'armée et du ministre de la Guerre, pour réduire le montant de l'indemnité réclamée par l'Etat - qui passe ainsi de 430.000 francs à 225.000. Ses requêtes sont portées à Paris par le député Jules Sirot et les sénateurs Henri Wallon et Alfred Girard.
Alors enfin, le 5 juin 1890, le projet dans sa troisième, dernière et définitive version, est adopté. Et le 9 août de la même année, le conseil municipal ouvre sa séance par ces mots : "Les chambres ont voté de projet de loi qui autorise le démantèlement de Valenciennes."
Le montage financier est approuvé, sauf que l'emprunt ne pourra excéder quarante ans, à un taux de 4 % maximum, et reste remboursable à partir de 1902. C'est la banque Dupont, valenciennoise, qui a emporté ce marché. Pour payer les intérêts, la ville a demandé "la prorogation des 5 centimes extraordinaires qui devaient prendre fin en 1902 et celle de la surtaxe d'octroi sur l'alcool." (5)

Le démantèlement des fortifications de Valenciennes va enfin démarrer concrètement, avec l'entrée en scène de Georges Veilhan, ingénieur des Ponts-et-Chaussées de la ville. Les travaux s'annoncent titanesques !


(1) Conseil municipal du 1er avril 1835, paragraphe "Industries" (toutes les délibérations des conseils municipaux sont consultables en ligne sur archives-en-ligne.valenciennes.fr)
(2) Conseil municipal du 16 mai 1882.
(3) Cette présentation est celle de Wikipédia.
(4) Voir dans ce blog mes cinq articles consacrés à l'introduction de l'eau potable en ville, postés en février et mars 2022.
(5) Conseil municipal du 28 juin 1890.


vendredi 25 novembre 2022

Mais pourquoi ont-ils fermé le musée ?

En juillet 2021, à l’époque où la plupart des équipements culturels français commençaient à envisager leur réouverture après le long épisode de la Covid-19, le Musée des Beaux-Arts de Valenciennes annonçait, lui, sa fermeture totale. Jusqu’en 2023, disait-on à l’époque ; aujourd’hui c’est plutôt jusqu’à l’automne 2025. Mince alors ! Mais pourquoi ? Bien sûr, on connaît la réponse : c’est pour faire des travaux. Régulièrement, cependant, des travaux d’entretien ou de rénovation sont effectués dans ce musée, et cela ne nécessite pas de fermeture totale. Alors ? Que se passe-t-il ? Ma foi, vous connaissez la chanson : tout va très bien, Madame la Marquise, mais l’on déplore un tout petit rien…

Ce tout petit rien, c’est la conception même du bâtiment dû à l’architecte Paul Dusart, qui a pris exemple sur le Petit Palais de Charles Girault à Paris : la meilleure lumière pour un musée est celle qui vient d’en haut ; cette lumière zénithale idéale sera fournie par des mètres et des mètres carrés de verrières, faisant office de toit. 

 

Les verrières représentent 80 % de la surface de couverture, le reste étant en ardoise.
(Photo extraite de la page Facebook de Richard Lemoine)

Sous ces verrières-toits, d’autres verrières, visibles dans les salles d’exposition, font office de plafond. Ainsi, toit transparent plus plafond transparent assurent aux œuvres une qualité exceptionnelle de lumière du jour.

 

Sous la verrière du toit
(photo Musée de Valenciennes)


Sous la verrière des salles
(photo Musée de Valenciennes)

Sauf que la pluie, le gel-dégel, la condensation raffolent eux aussi de ces installations en verre et structures métalliques, et c’est ainsi qu’au fil du temps, Madame la Marquise, on déplore de tout petits riens : des fuites sur les murs, des traces de coulures sur quelques œuvres, à quoi il faut ajouter la présence d’insectes xylophages, et aussi des factures énergétiques extravagantes, car la conservation des œuvres dans un musée nécessite une température et une hygrométrie toujours égales tout au long de l’année.

Le musée a été construit en 1905-1909, la verrière a déjà été rénovée au bout de cinquante ans d’âge, mais l’opération nécessite d’être renouvelée, cinquante nouvelles années s’étant écoulées.

Constatant le triste état de son musée municipal, la ville de Valenciennes aurait pu choisir de se débarrasser de ces verrières et de les remplacer par un bon toit bien isolant du chaud, du froid et de l’humide. Mais quel dommage ç’aurait été ! Quelle catastrophe architecturale ! 

Heureusement, nos élus ont fait le choix inverse : non seulement les verrières vont être remplacées, les couvertures en ardoise vont être revues, mais le bâtiment va aussi retrouver son état d’origine en réintégrant des éléments de décor qui avaient disparu (travail sur la forme du dôme, ajout de pots à feu, etc.).

 

Un pot à feu est un élément architectural décoratif
(image Wikipédia)

         

Image Musée de Valenciennes - projetée lors d'une conférence publique le 17 novembre 2022

D’autres travaux vont encore être entrepris pour le confort des visiteurs et des personnels du musée, comme l’installation d’un ascenseur ou une facilité d’accès pour les personnes à mobilité réduite.

 

Alors, tant qu’à faire, puisque le musée doit être fermé et que toutes les œuvres présentées doivent être décrochées et sorties des salles, décision a été prise de toutes les passer en revue pour vérifier leur bon état sanitaire. Bien sûr, décrocher un Rubens de son mur n’est pas une mince affaire, et l’opération s’est présentée comme un chantier dans le chantier ! Ce genre de tableau ne passe pas par les portes, il a donc fallu décrocher les toiles de leur encadrement puis les rouler avec mille précautions pour les emporter dans un “ailleurs“ gardé secret. Dans certains tableaux peints sur bois, dans certains encadrements, des insectes ont été découverts – et détruits sans pitié, par asphyxie ! (les œuvres contaminées ont été placées dans des caissons sans oxygène). Sur d’autres œuvres, il a fallu procéder à de petites restaurations, sur d’autres encore, un simple dépoussiérage a suffi. Mais tout a été passé au crible, sculptures comprises. Et tout cela a permis de “mettre à jour“, si l’on peut dire, la connaissance parfaite des collections, dans une perspective de gestion optimisée. Comme quoi, à toute chose, malheur est bon !

 

Hélène Duret et Fleur Morfoisse, au Conservatoire le 17 novembre 2022
(photo personnelle)

Fleur Morfoisse, actuelle directrice du musée, et Hélène Duret, directrice adjointe, souhaitaient cependant que peintures et sculptures continuent à être vues pendant ces travaux, plutôt qu’être rangées bien cachées. Elles se félicitent donc que de nombreux musées français aient accueilli chez eux des dizaines d’œuvres provenant de Valenciennes, comme à Nantes, à Besançon, à Tours, à Cassel, à Douai, à Saint-Amand, et ailleurs encore, le temps que les travaux soient accomplis. Elles se réjouissent aussi d’avoir “visité à fond“ les réserves et d’y avoir repéré des œuvres majeures qu’elles souhaitent désormais présenter dans leurs futures salles. Surtout, à la demande du ministère de la Culture et parce que notre musée municipal est labellisé « Musée de France », elles ont travaillé avec leurs équipes pour préparer un « projet scientifique et culturel » qui porte leur vision du musée pour les cinq années à venir. 

Quelques pistes, suite à leur réflexion ? Donner une identité “Valenciennes“ plus que “beaux-arts“ au musée, mieux travailler avec les musées et le public belges, donner plus de visibilité à la création contemporaine, valoriser le très riche fonds archéologique, présenter les œuvres (peintures, sculptures, mais aussi dentelles, porcelaines, etc.) en dialogue dans les salles… et aussi mieux accueillir le public en renouvelant l’attribution des différentes surfaces notamment. Nouveau parcours de visite, nouvelle scénographie, nouvelle mise en valeur des œuvres… notre attente sera longue, mais assurément récompensée. Alors soyez patiente, Madame la Marquise, tout va très bien !

 

(photo extraite de la page Facebook de Richard Lemoine)


Le projet scientifique et culturel du musée est consultable (en abrégé) sur internet, à l’adresse suivante : https://musee.valenciennes.fr/le-projet-du-musee

samedi 9 juillet 2022

Qui est cet épicier dont la maison faisait toujours crédit ?

Dans les livres qui racontent l’histoire de Valenciennes, on peut croiser à quelques reprises l’ombre furtive d’un homme qui a vécu dans la première moitié du XIVe siècle, et dont on nous dit qu’il s’est enrichi – comme beaucoup d’autres à cette époque – grâce à l’essor économique que connaît alors la ville.

Cet homme porte un nom peu banal : Bonne Grace Riche. On le présente comme un épicier qui fait de bonnes affaires, au point d’acheter régulièrement des terres dans les alentours de Valenciennes : Marly, Curgies, Maresches. On ajoute parfois qu’il était aussi très pieux, faisant des dons substantiels aux Chartreux et aux religieux de Saint-Géry. Sans autre information, rien ne permet de douter que Bonne Grace Riche était un honnête commerçant, prospère, investissant ses bénéfices dans la terre, et s’assurant au passage auprès du clergé une place au paradis.

 

Oui, mais voilà.

 

Le grand archiviste Pierre Piétresson de Saint-Aubin[1], dans un article paru en 1958 dans le Bulletin mensuel d’Histoire et de Philologie, s’est arrêté précisément sur ce personnage rencontré au cours de son travail aux Archives du Nord. Il donne dans cet article de nombreuses informations sur les activités de notre “épicier“, qui permettent de mieux comprendre à qui on a affaire.

Il faut aussi s’attarder sur deux livres qui vont nous éclairer sur l’enrichissement de la population à Valenciennes au début du XIVe siècle : le premier, très souvent cité par les historiens, est signé Georges Bigwood[2]et donne de multiples détails sur « Le régime juridique et économique du commerce de l’argent dans la Belgique du moyen âge »[3]. Le second s’intéresse aux “tables de prêt“ et à ceux qui les tenaient, les usuriers, qu’on appelait souvent les Lombards. Paul Morel[4], l’auteur de ce second livre, ne les aimait pas beaucoup ! Les explications qu’il donne sur les façons de faire des prêteurs d’argent, vont nous ouvrir les yeux sur les habitudes de Bonne Grace Riche.

 

Georges Bigwood écrit que « les professionnels du commerce de l’argent faisaient fructifier les valeurs en leur possession, indifféremment par les voies du commerce de marchandises ou celles du commerce de l’argent proprement dit. Pendant longtemps, en Belgique comme ailleurs, ces professionnels sont essentiellement les Italiens. » Paul Morel précise que dès le XIIIe siècle, les marchands italiens sont venus faire commerce dans nos contrées, attirés d’abord par les foires de Champagne puis par les opulentes Flandres : « A cette époque dans les villes et surtout dans les campagnes il y avait une foule d’ultramontains, marchands ambulants, orfèvres, maquignons, brocanteurs, marchands d’épices et d’onguents. Ces caravanes de marchands, en rapport avec les grandes maisons de commerce d’Italie, exportaient en échange les étoffes, tapis et draps fabriqués à Bruges, Gand, Ypres et Lille. » Peu à peu, poursuit Paul Morel, ces commerçants italiens, en particulier les Lombards, « financiers de carrière et de race » écrit-il, ont apporté leur expertise en matière de change et de règlements entre marchands de différents pays. Monopolisant ces opérations financières compliquées, ils devinrent les prêteurs attitrés non seulement des négociants et des habitants, mais aussi des Comtes de Flandre et de Hainaut, et autres princes et seigneurs.

 

Le prêteur et sa femme, 1514, par Quentin Metsys
(image Wikipedia)

Bonne Grace Riche est-il italien ? Oui, sûrement, répond Pierre Piétresson de Saint-Aubin (que je me permettrai d’appeler dorénavant Saint-Aubin). Riche est la traduction française de Ricci, un nom que Saint-Aubin et Bigwood ont retrouvé parmi les marchands italiens du XIVe siècle. Et notre Bonne Grace Riche « avait conservé la forme primitive [de son nom] sur son sceau, dont nous connaissons heureusement un exemplaire unique : un écu chargé de trois porcs encadré de la légende Sigillum.Bonne.Grace.Ricci. », précise Saint-Aubin qui a vu de ses yeux le sceau sur tresses figurant sur un acte du 7 juillet 1349.


"Inventaire des sceaux de la collection Clairambault à la Bibliothèque Nationale, Sceaux de la Flandre",
par G. Demay

L’archiviste trouve encore une bonne raison pour que notre Riche soit italien : « Le commerce de l’épicerie nécessitait des importations de produits rares et exotiques, des relations avec l’étranger. »

En réalité, Bonne Grace Riche semble faire commerce d’épicerie au sens large. En mai 1334 il vend du verjus à la « maison de Hollande » (c’est-à-dire au comte Guillaume de Hainaut) ; en 1340, il se fait payer une facture de « coses médecinales et de surgie » fournies à la comtesse « et ses gens » depuis le 10 juillet 1339 jusqu’à la Saint-Martin d’hiver de 1340 ; en 1340 également, la comtesse lui doit de l’argent « pour plusieurs espeseries » livrées à sa demeure. Sur d’autres documents encore, on ne mentionne plus son métier mais on le dit « bourgeois de Valenciennes ».

Qu’on n’imagine pas, donc, notre épicier comme un petit négociant derrière son comptoir dans sa boutique, mais plutôt comme un homme d’affaires qui fait fructifier son capital en achetant et revendant des matières rares et chères.

 

Bigwood insiste beaucoup, dans son livre, sur “l’emprise“ des Italiens – surtout des Lombards – sur les princes, grâce à leurs prêts d’argent. Il donne l’exemple de Bernard Royer (ou Rotari), originaire d’Asti, homme de fief du comte de Hainaut en 1332. En 1335, ce Royer et d’autres Lombards garantissent ensemble le paiement de l’achat d’une terre par le comte Guillaume (9000 livres tournois !). Ensuite, il apparaît régulièrement dans l’entourage du comte. En 1338, Royer est son créancier pour de fortes sommes, en 1344 il cautionne une de ses dettes, il finit par devenir son receveur (c’est lui qui perçoit les taxes pour son prince). Il fait partie du conseil de la princesse Marguerite de 1351 à 1367. En 1368 il est nommé receveur de l’abbaye de Maroilles. Etc., etc. Et Bigwood de donner d’autres exemples de Lombards qui tiennent les princes entre leurs mains, car ils leur doivent non seulement de l’argent, mais les moyens de vivre comme des princes (entre parenthèses, le prince pouvait mettre fin à ses dettes d’un seul coup, en interdisant toute activité à son Lombard et en confisquant tous ses biens !).

 

Bonne Grace Riche “tient-il“ un seigneur ? Serait-ce grâce à des prêts d’argent ? Oui, il semblerait bien, si l’on en croit les relevés effectués par Saint-Aubin dans les archives. Son seigneur est une femme, Marguerite d’Erre, “demoiselle de Maresches“, qui épousera Colart de la Viesleuse. En 1348, Saint-Aubin relève un « échange de terres entre “Boine Grasce Rice l’espessier“ et Marguerite, demoiselle de Maresches, d’accord avec son lieutenant de justice Fournier de Haussy et la communauté de Maresches. » En 1349, le sceau de Bonne Grace Riche est celui d’un « homme de fief de Maresches », l’ascension sociale est notoire.

Saint-Aubin souligne aussi, avec étonnement, la « politique d’acquisitions intense » de Riche entre 1338 et 1353 : il trouve 76 actes d’achat d’immeubles (maisons, terres, prés), ou de rentes foncières, ou d’échanges – quelques terres à Valenciennes, Marly, Curgies, mais la plupart à Maresches, où notre Italien se constitue petit à petit un domaine le long de la “rivière d’Ointiel“ (ou Wintiel) c’est-à-dire la Rhonelle, au lieu dit Canteraine.

 

 

Maresches sur la carte de Cassini (1756)
(Bibliothèque Nationale)


"Cantrain", lieu-dit encore cité sur le cadastre de Maresches en l'an 13 (1805)
(Bibliothèque Nationale)

Au passage, je dois citer cette phrase de Georges Bigwood à propos des acquisitions de “biens-fonds“ : « Il est une espèce de terre que les Italiens semblent avoir acquise de préférence, ce sont les moëres » – c’est-à-dire les marais, c’est-à-dire précisément ce que Riche achète. « Ils ont parfois possédé de véritables fiefs » ajoute Bigwood.

Saint-Aubin ne connaît pas les vendeurs de tous ces biens immobiliers. Il constate que ce sont « presque toujours des gens de Maresches, mais dont la condition n’est pas indiquée. » Il se demande comment l’épicier avait les moyens de tous ces achats, dont les actes ne mentionnent pas les montants. Il devait faire de bonnes affaires, suppute-t-il ; à moins que – mais on voit bien qu’il n’a pas envie de creuser l’idée – « peut-être toutes ces ventes ne furent-elles pas spontanées de la part des vendeurs »… Et il cite un couple qui, en janvier 1352, avoue que c’est pour éteindre des dettes qu’il vend à Riche six pièces de terre. Bonne Grace pratiquait-il l’usure ? s’interroge Saint-Aubin, qui ne répond pas à sa question.

 

Les usuriers, 1520, par Quentin Metsys
(image Wikipedia)

Dès le début du XIVe siècle, explique Paul Morel, « les Lombards protégés par les comtes sont établis dans la Flandre et le Hainaut, se livrant uniquement aux opérations financières dans leurs établissements que l’on dénomma tables de prêt, » abandonnant tout commerce de marchandises. Il poursuit : « Les Lombards font du prêt et de l’usure, jusque là clandestins, une sorte d’institution publique et les établissements où ils se pratiquent existent partout. » 

Paul Morel explique comment ces tables fonctionnaient, avec des titulaires, des associés, des bailleurs de fonds, des “facteurs“ chargés des affaires les moins importantes et de la correspondance, des comptables, et des serviteurs « qui parcourent les villes et les villages et exhortent [le peuple] à emprunter deniers à leurs maîtres. » Dans leurs maisons, les Lombards étaient à la fois banquiers, changeurs et prêteurs sur gages. Ils jouissaient d’un monopole exclusif, et cette absence de concurrence leur permettait de pratiquer des taux d’intérêt invraisemblables, de 100 % et plus – jusqu’à 130 % en 1499 ! « Les Lombards, qui avaient tout intérêt à dissimuler leurs opérations, ne nous ont pas laissé de livres les mentionnant dans le détail » regrette Paul Morel. En échange de leur prêt, les Lombards demandaient des gages, objets de valeur et bijoux pour les nobles, meubles et vaisselle du quotidien pour le peuple, « qu’ils empilaient dans leurs vastes magasins » dit Paul Morel, qui ajoute : « Leurs opérations furent si considérables qu’on put les accuser de ruiner tout un pays et d’apporter la misère là où ils séjournaient. »

 

Bonne Grace Riche tient-il la table de prêt de Maresches ? Nul ne sait. Mais à constater le nombre de transactions qu’il a passées dans cette petite commune, on a le droit de le supposer.

 

Pour se racheter de leurs agissements de “mauvais chrétiens“ – car l’église catholique condamnait fermement le prêt à intérêt – les Lombards ont activement coopéré aux bonnes œuvres. Bigwood cite plusieurs exemples : ils fondent des chapelles (souvent appelées par la suite “Chapelle des Lombards“), ils financent des travaux d’entretien d’églises, ils font des dons pour s’assurer des sépultures dignes. Paul Morel s’amuse de citer l’un d’eux qui se déclare « vray zélateur de Nostre Saincte Foy catholique, apostolique et romaine. »

 

Bonne Grace Riche est-il généreux avec les religieux ? Oui, apparaît-il dans les relevés de Saint-Aubin, qui souligne « les libéralités qu’il fit aux Chartreux de Valenciennes en 1338, [et] ses fondations de 1352 et 1355 aux mêmes Chartreux et à Saint-Géry de Valenciennes ». Il donne des détails : en 1338, donation par Bonne Grace Riche d’accord avec sa femme aux Chartreux de Valenciennes « pour le vivre d’un monne dou dit liu » (d’un moine du dit lieu) de quatre muids de terre labourable ; en 1352, désignation par Bonne Grace Riche et sa femme d’exécuteurs pour la fondation après leur décès d’un cantuaire perpétuel en l’église Saint-Géry de Valenciennes ou ailleurs ; en 1355, remise à Jean Du Pont de Pierre … des terres destinées à asseoir la rente perpétuelle affectée à la fondation dudit cantuaire[5].

 

En citant la femme de Riche, Saint-Aubin nous donne son nom : Marguerite Conrarde. Voilà un nom bien valenciennois, une famille de bourgeois de la franke ville qui connaîtra bien des vicissitudes lors des événements de la Réforme deux siècles plus tard[6]. Ils n’eurent pas d’enfant, et Bonne Grace a légué tous ses biens moitié à sa femme, moitié à son frère Guyot Riche, lui aussi “espesiers“ en 1353 (époque de la mort de Bonne Grace) et “lombart“ en 1355 (époque de la mort de Marguerite).

 

Le prêt d’argent a de tout temps été une activité économique indispensable, aux princes comme aux “manants“. Le tort des Italiens, qui faisaient merveille dans le commerce d’argent, est d’en avoir abusé, d’avoir triché et fraudé selon l’opinion de Paul Morel. Ce sont les Archiducs Albert et Isabelle qui vont mettre fin aux activités des Lombards dans nos contrées, en créant les “monts de piété“ (mauvaise traduction de monte di pietà, crédit de charité) et confiant la réalisation des bâtiments à l’architecte Wenceslas Coberger. Il en a érigé quinze, dont, bien sûr, celui de Valenciennes (1622-1625). Détail qui aurait amusé Bonne Grace Riche, Coberger s’est aussi rendu célèbre pour savoir assécher les moëres…

 

Le Mont-de-Piété de Valenciennes, aquarelle de Simon Le Boucq
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)




[1] Pierre Piétresson de Saint-Aubin (1895-1981) a notamment publié le « Répertoire numérique de la série G » (des Archives du Nord), recensant entre autres l’ensemble des fonds de l’église cathédrale de Cambrai, ces derniers utilisés pour son article « Bonne Grace Riche, épicier et lombard à Valenciennes au XIVe siècle ».

[2] Georges Bigwood, Docteur en philosophie et lettres, Avocat à la Cour d’appel, Professeur à l’Université libre de Bruxelles.

[3] Mémoires de l’Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1921.

[4] Paul Morel, Docteur en droit. « Les Lombards dans la Flandre française et le Hainaut », Lille, 1908.

[5] Un cantuaire est une commande de messes à célébrer régulièrement, passée auprès d’une église ; un don de terres ou de récoltes (blé, etc.) procurait les revenus destinés à payer ces messes.

[6] Voir dans ce blog mon article : « Qui est ce parpaillot que le duc d’Albe rendit immortel ? » posté en juillet 2017.