mardi 3 septembre 2024

Que faire du vieux manoir des moines ?

Ils sont nombreux les Valenciennois qui connaissent la “Maison du Prévôt“, de vue ou de nom, curieuse bâtisse posée au coin de la rue Notre-Dame et de la rue des Déportés-du-train-de-Loos, précédemment rue de Paris, ou même rue Pissotte si l’on remonte aux origines.

Le bâtiment en septembre 2024
(photo personnelle)

Elle n’a pas toujours été aussi pimpante ! Ci-dessous, la voici photographiée au début du XXe siècle (le cachet de la poste semble dire 1903) sans sa tourelle qui fut reconstituée en 1988 lors d’un grand chantier de rénovation mené par Etienne Poncelet, alors architecte en chef et inspecteur général des monuments historiques :

 

(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Monument historique, oui, la “Maison du Prévôt“ l’est depuis 1923, classée pour ses façades et ses toitures. Voici une autre vue, non datée, qui fait frémir devant l’état, précisément, des façades et des toitures :

 

(image extraite du site Monumentum)

Un auteur a fait remarquer au passage que l’un des pignons à redents – celui du coin de la rue – avait dû être arasé tout à la fin du XIXe siècle : c’est ici bien visible. Il a lui aussi été reconstitué.

 

L’image la plus ancienne est celle qu’en donne Simon Leboucq dans son Histoire ecclésiastique de Valenciennes, dans le chapitre qu’il consacre aux Sœurs grises ou “Sœurs pénitentes de Saint-François“. Celles-ci, en 1462, s’installent en face de l’église Notre-Dame-la-Grande[1] dans une demeure qui appartenait à leur supérieure. En 1650 (date de son manuscrit), lorsque Simon Leboucq dessine la demeure en question, il dessine aussi la maison voisine : la Maison du Prévôt. Il précise bien que ces bâtiments sont séparés : petit a, monastère des sœurs pénitentes de St-François ; petit b, « maison appartenant à la Prévosté de Nostre-Dame la Grande » (il trace même un pointillé entre les deux).

 

(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Pourquoi l’appelle-t-on “Maison du Prévôt“ ? Apparemment, par erreur. Ou plutôt, par confusion d’usage. Je m’explique : dès sa construction, l’église Notre-Dame-la-Grande a été confiée aux moines de l’abbaye Saint-Pierre d’Hasnon, qui logeaient dans un bâtiment attenant, devenu depuis notre Sous-Préfecture. Comme toutes les abbayes, celle d’Hasnon était dirigée par un abbé, qui déléguait ses pouvoirs à un prévôt “régnant“ sur les moines, les bâtiments, les terres, bref la prévôté de Valenciennes. On connaît les noms de ces prévôts successifs, Dom Machin, Dom Chose, c’était de véritables seigneurs qui n’allaient sûrement pas habiter la misérable bicoque dont nous parlons aujourd’hui. Or ils employaient aussi du personnel laïc, notamment un trésorier (un “receveur“), et c’est ce personnage qui, pense-t-on désormais, habitait ce logement. On peut même considérer qu’il s’agissait d’un logement de fonction, car on en connaît deux occupants à deux dates éloignées : Jean Dusart, receveur en 1518, et Mathieu Le Josne, receveur en 1657.

 

D’autres “explications historiques“ ont été fournies par les uns et les autres. Nombreux sont ceux qui, sans doute à cause du dessin de Leboucq, ont dit que la maison faisait partie du couvent des Sœurs Grises, ce qui n’est pas le cas ; en 1858, un Kervyn de Lettenhove y voit l’habitation de Froissart, sans aucune preuve ; jusqu’à un abbé Jules Dewez qui, en 1890, dans son « Histoire de l’abbaye Saint-Pierre d’Hasnon », écrit : « Primitivement, le prélat d’Hasnon était seigneur du neufbourg. Comme tel, il avait droit de haute, moyenne et basse justice. Il a exercé ce droit par un prévôt et des échevins dont le siège était au fond du grand-bruile ; les ruines de ce bâtiment étaient encore visibles du temps de S. Leboucq. » Et en note : « Ne serait-ce pas un reste de ce bâtiment, que ce vieux manoir qui existe encore, au coin des rues de Paris et de Notre-Dame, et qui porte le nom de maison du Prévôt de Notre-Dame-la-Grande ? »

 

Les historiens ont tenté, les uns après les autres, de fixer la date de construction de cette maison à partir de ses caractéristiques architecturales. 

Louis Serbat, en 1906[2], la décrit : « Située à l’angle de deux rues, elle est bâtie de brique et de pierre. […]. La tourelle d’escalier, suivant un procédé vraisemblablement importé de Bourgogne, mais rare dans la région, repose sur un cul-de-lampe formant de côté une sorte d’auvent à la porte du rez-de-chaussée… » Il conclut : « On date parfois du XIIIe siècle cette habitation qui est manifestement de la fin du XVe. »

 

Le "cul-de-lampe" de la tourelle et les "encorbellements"
Ce dernier terme me paraît exagéré pour une simple décoration en relief
(photo personnelle)

En 1992, Robert Duée[3] apporte des précisions : « il s’agit d’une structure en bois habillée de maçonnerie où se mêlent harmonieusement la brique, le grès et la pierre blanche. » Il cite quelques particularités, comme « son étage en encorbellement, réminiscence des constructions à pans de bois », et il s’interroge : les moines étant présents à Notre-Dame-la-Grande depuis 1202, ne se trouvait-il pas là une construction en bois antérieure ? Question sans réponse.

Robert Duée note encore « la présence sur sa façade d’une Croix de Saint-André en briques vernissées […] croix répétée au haut du pignon droit où elle somme une grande clef verticale stylisée, également de briques vernissées… » La croix de Saint-André c’est la Bourgogne, la clef c’est celle de Saint-Pierre. Aujourd’hui ces briques vernissées ont bien pâli et on les distingue à peine, mais Robert Duée voit dans les motifs qu’elles représentent une datation possible au temps de notre « période bourguignonne », comme il dit, soit entre 1433 et 1502, avec la présence à la tête de la prévoté de « deux abbés bourguignons influents » entre 1439 et 1485.

 

On devine plus qu'on ne voit les briques vernissées en haut du pignon
(photo personnelle)

Saint Pierre et ses clefs ont été ajoutés sur des vitraux posés au XIXe siècle, hommage aux armes de l’abbaye d’Hasnon et à son saint patron :

 

(photos personnelles)

Quant à la niche en pierre, au coin du bâtiment, elle reste tristement vide et l’écu qui la portait a été rendu illisible :

 

(photo personnelle)


Dans un article paru dans « L’Echo de la Frontière » le 4 septembre 1832, Arthur Dhinaux évoque cette niche. Il écrit : « L’angle du logis porte encore, au milieu d’enjolivements gothiques usés par les ans, une de ces niches destinées à recevoir une madone, au pied de laquelle brillait tous les soirs une lanterne ; ces pieuses illuminations, qui se représentaient à chaque carrefour, étaient le seul mode d’éclairage des villes de Flandre pendant les XVIe et XVIIe siècles. »

 

Confisquée et vendue à la Révolution française, occupée par divers habitants au fil des ans (notamment par la famille d’Edmond Membrée, 1820-1882, compositeur, auteur de plusieurs opéras – une plaque le rappelle sur la façade), la maison finit par être achetée par la municipalité au XXe siècle. En juillet 2024, l’adjoint au maire chargé de la culture et de la valorisation du patrimoine (Daniel Cappelle) m’a autorisée à y entrer et à la photographier. Après ma visite j’ai dessiné ce petit plan, qui n’est sans doute pas exact dans les dimensions mais qui ne cherche qu’à donner une idée de l’agencement des lieux. L’agencement est identique à l’étage. Comme disent les agents immobiliers : travaux à prévoir ! 

 

(toutes photos personnelles)

Que faire aujourd’hui de ce bâtiment ? Robert Duée dit avec ironie que la municipalité se pose la question depuis 1912… C’est la date à laquelle un comité s’est créé pour la sauvegarde de la maison. 

« L’Echo de la Frontière », en 1888, lui trouvait une utilisation qui a toujours ses adeptes de nos jours, celle d’en faire un “musée spécial“ : « Ce Musée, qui n’aurait pas besoin d’être grand, est tout trouvé : c’est la vieille maison de la rue de Paris, … que la ville aurait dû acheter depuis longtemps, … et où nous pourrions transporter tout ce qui rappelle Carpeaux et loger les toiles de Colier, etc. » Un musée d’accord, mais plutôt de “curiosités valenciennoises“ suggère « Le Courrier du Nord », qui estime que seul « notre grand Musée » peut accueillir les œuvres de Carpeaux. Bref, suggestions sans suite.

Pourtant, le 13 août 1943, le Conseil municipal décide d’acheter un terrain contigu à la maison (désormais classée), car « cette maison est destinée à l’aménagement d’un petit Musée d’art local ». Sans doute peut-on penser que la période était mal choisie.

La question reste donc posée : quels sont désormais les projets de la ville de Valenciennes pour garder en bon état l’une des plus anciennes maisons de la cité ? Une réponse est proposée par Daniel Cappelle, une idée qui est juste née et n’a pas encore été creusée : faire de la “Maison dite du Prévôt“ une résidence d’artistes, avec ateliers au rez-de-chaussée et logements à l’étage. C’est une perspective intéressante, que nous serons nombreux à suivre.



[1] Voir dans ce blog mon article « Quelle était cette église “grande“ sur si petite paroisse ? », publié le 7 novembre 2023.

[2] Louis Serbat, « L’église Notre-Dame-la-Grande à Valenciennes » in « Revue de l’art chrétien », 1906 (sur gallica.fr)

[3] Robert Duée, alors président du Cercle archéologique et historique de Valenciennes, « La maison dite “du prévôt de Notre-Dame“ à Valenciennes » in « Valentiana » n°9. Voir aussi le résumé qu’il en fait dans « Valentiana » n° 25-26 daté de juin 2000.

mercredi 15 mai 2024

Qui est ce sculpteur qui mérite une médaille ?

A Valenciennes, lorsque l’avenue de Verdun a été refaite en 2023 (chaussée, trottoirs, places de stationnement, etc.), la municipalité en a profité pour installer le long des habitations quantité de bacs à fleurs et à arbustes, et aussi une décoration dont l’objectif est double : rappeler les grands moments valenciennois de la guerre 14-18 (on n’est pas avenue de Verdun pour rien) et mettre à l’honneur un grand artiste de notre cru : Pierre-Victor Dautel, médailliste primé à de multiples reprises.

La nouvelle avenue de Verdun à Valenciennes, avec l'une des "médailles" de Dautel
(image extraite de la page Facebook du maire, Laurent Degallaix)


Portrait non daté
(en vente sur eBay)

Pierre-Victor Dautel est né à Valenciennes le 19 mars 1873. Sa maison natale, rue d’Audregnies, porte une plaque qui commémore l’événement – mais il faut lever le nez.

 

La maison natale de Dautel, et sa plaque : Pierre Victor DAUTEL - Grand Prix de Rome - graveur statuaire - est né en cette maison le 19 mars 1873
(photos personnelles)

Son acte de naissance est plus bavard que cette plaque.

 

(Archives départementales du Nord)

On y fait la connaissance de sa mère, Léocadie Lequime, qui décédera en octobre 1880 laissant quatre orphelins dont Pierre-Victor était le plus jeune. On y fait aussi la connaissance de son père, qui était déjà une personnalité à Valenciennes, ville dont il fut l’architecte d’arrondissement dès 1876. Monsieur Dautel père disparaîtra en 1906.

 

Léocadie et Pierre-Joseph Dautel-Lequime.
Médailles réalisées en 1907 et 1905 par leur fils
(images extraites de Musenor et du site MSK-Musée des Beaux-Arts de Gand)

Si je continue le chapitre de sa vie privée, j’apprends que Pierre-Victor Dautel s’est marié deux fois. La première fois en 1906, juste après le décès de son père, avec Marie Cordier, modiste à Paris (mais native d’Anzin), qui était déjà la mère d’une jeune Suzanne âgée d’une dizaine d’années et que l’artiste reconnaîtra alors. Ils divorcent en mars 1913, et Dautel épouse “dans la foulée“ (en avril) Léa Hainaut, native d’Ancenis en Loire-Atlantique, qui lui donnera un fils, Jean-Pierre Dautel (1917-2000).

 

Marie Cordier, médaille réalisée en 1905 - Léa Hainaut, médaille réalisée en 1926
(image Musenor et image extraite du livre "Sortir de sa réserve")

 

Jean-Pierre Dautel, médaille réalisée en 1930
(image Musenor)

C’est à Ancenis que Dautel finira ses jours, le 12 novembre 1951, après une vie artistique littéralement couverte de gloire. Il est enterré à Valenciennes, au cimetière Saint-Roch, dans le caveau de famille décoré du médaillon portant le profil de son père.

 

(image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine)

Pour raconter son enfance et sa formation, je me suis fiée aux souvenirs d’Emile Langlade, qu’il raconte dans le tome 4 de ses « Artistes de mon temps » paru en 1938 à Arras[1]

Pierre-Victor Dautel était inscrit “aux Académies“, comme on appelait la grande école fondée à Valenciennes en 1784 et qui forma tant d’artistes renommés. 

 

En 1934, Pierre-Victor Dautel réalisa la médaille du 150eanniversaire des Académies

(image Musenor)


A seize ans, il y suivait les cours d’Architecture, sur les traces de son père, et de Sculpture, par goût personnel. Il était l’élève de Charles Maugendre, tout juste arrivé comme professeur aux Académies de Valenciennes (1887) après une carrière de sculpteur à la Manufacture de Sèvres. Mais il semble que Dautel ne s’entendait pas très bien avec son professeur. Il aimait par-dessus tout, raconte Langlade, fréquenter l’atelier d’Edmond Lemaire, sculpteur sur bois rue de la Nouvelle-Hollande, le maître prodiguant volontiers ses conseils au jeune débutant.

Sa marraine, indique Langlade, était la fille de Jean-Baptiste Bernard, lui-même architecte du département et professeur aux Académies en son temps (il est mort en 1856), ses élèves s’appelant Constant Moyaux, Jean-Baptiste Carpeaux, Jules Batigny, Louis Dutouquet ou Emile Dusart ! C’est chez le mari de sa marraine, un Monsieur Lajoie, lui-même architecte, que Pierre-Victor Dautel trouva un petit travail de dessinateur technique, qui lui permit de quitter le foyer familial. « Un beau jour, » raconte Langlade, il partit pour Paris, où il se lia d’amitié avec les artistes valenciennois partis avant lui, et trouva à travailler, tantôt chez l’architecte Parent[2], tantôt chez le sculpteur Gauquié[3], pour finir par être admis à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris le 8 juillet 1893. Il y est inscrit à l’atelier de Barrias[4], lequel n’est pas très satisfait (comme Maugendre) des trop nombreuses absences de son élève, obligé par ailleurs de travailler pour gagner sa vie. Selon Langlade, Barrias incitait Dautel à s’inscrire chez Chaplain, médailliste réputé, mais Pierre-Victor refusait, préférant recevoir une formation “multiple“ : sculpture, peinture, architecture.

 

En 1902, Dautel fut admis à concourir pour le Prix de Rome, sur le sujet imposé du “Martyre de saint Sébastien“ (le saint fut attaché à un poteau et transpercé de flèches). Résultat : il remporte le Grand Prix en gravure en médaille, recevant alors les félicitations de son père, de Barrias et de Chaplain ! La presse se fait largement l’écho de ce succès, les feuilles septentrionales se frottant les mains : « Encore un Valenciennois ! » titre le “Grand Echo du Nord“ pour annoncer la nouvelle. C’est qu’en effet les artistes de Valenciennes raflent la mise, en 1902 : 

 

Le Petit Journal, 26 juillet 1902
(image Gallica)


Valenciennes, en ce temps-là, n’hésitait pas à sortir le grand jeu pour fêter ses artistes. C’est Langlade, encore, qui raconte : « Naturellement, Valenciennes … fêta comme il était de tradition, les succès de ses enfants : Dautel, Terroir et Brasseur. On leur avait dressé des arcs de triomphe ; tout le long du chemin qui mène à l’Hôtel de Ville, des bannières tricolores, du haut de leurs mâts, se balançaient sous la brise ; des guirlandes de feuillage égayaient les rues et l’indescriptible enthousiasme de la foule accompagna les « romains » de ses acclamations, jusqu’à l’estrade dressée sur la place d’Armes où le Maire, Devillers[5], vint les haranguer, leur donner l’accolade et fleurir leurs bras de superbes gerbes de fleurs dignes de leurs succès. »

 

Arc de triomphe dressé au coin de la place d’Armes et de la rue de Paris en 1902

(image photographiée dans le livre « Bienvenue dans l’Athènes du Nord[6] »)


Et les festivités se poursuivirent : « Cette réception fut suivie, le 27 septembre, d’un banquet offert par la municipalité de Valenciennes, l’Union valenciennoise de Paris et l’association des anciens élèves des Académies de Valenciennes, » ajoute Langlade.

 

Le banquet de 1902, image dessinée par Constant Moyaux
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Les éditeurs Giard, place d'Armes, publieront des cartes postales à l'effigie des Prix de Rome
(Archives municipales de Valenciennes)

Dautel séjournera à la Villa Médicis à Rome du 1er janvier 1903 au 31 décembre 1905. Il y travaille son art dans ce qui sera sa spécialité : les portraits. Par divers concours de circonstances, le musée de Valenciennes possède aujourd’hui une très grande quantité de ces médailles, que l’historien d’art Jean-Claude Poinsignon présente une à une dans son livre « Sortir de sa réserve[7] », avec pour chacune une courte biographie du personnage concerné. On comprend ainsi que Dautel a d’abord représenté les gens qui lui étaient proches : sa femme, son père datent des années romaines, mais aussi ses amis Lucien Brasseur, Elie Raset, ou encore les artistes séjournant à la Villa en même temps que lui : Edouard Monchablon, Louis Bouchard, Fernand Sabatté, et Eugène Guillaume, directeur de la Villa de 1891 à 1905.

 

 

Le peintre Lucien Jonas par le médailliste Pierre Dautel (1924, à gauche) et le médailliste Pierre Dautel par le peintre Lucien Jonas (1938, à droite). Les deux artistes étaient de grands amis
(images Musenor)


Pour la suite, tourner les pages du livre de Jean-Claude Poinsignon permet de comprendre que Dautel les a tous connus, ceux qui faisaient “la crème“ de la première moitié du XXe siècle, savants, artistes, élus, faisant carrière à Valenciennes ou à Paris. Il leur a gravé le portrait – de profil – pour l’éternité. Mais il a aussi créé des médailles pour des institutions : l’Union valenciennoise à Paris, le syndicat d’initiative de Nantes, la chambre de commerce du Mans, etc. ; et pour des entreprises : centenaire des papeteries d’Odet, Caisse d’épargne de Valenciennes… Il a travaillé pour des anniversaires, notamment pour les centenaires de Jean-Baptiste Carpeaux et de Gustave Crauk (1927), pour le 150anniversaire de la fondation des Académies de Valenciennes (1934), ou pour le sixième centenaire de la naissance de Froissart (1937).

 

Avers et revers de la médaille commémorant le sixième centenaire de la naissance de Froissart, 

réalisée à la demande de la ville de Valenciennes en 1937 

(images Musenor)

 Et n’oublions pas d’autres travaux, comme la réalisation de l’épée d’académicien d’Edouard Jordan[8] en 1935, celle du monument aux morts d’Ancenis, celle du monument aux Régiments de Valenciennes en 1937, ou la gravure du timbre consacré à Ronsard en 1924.

 

Au coin de la rue de Lille et de la place du Hainaut, le monument aux Régiments de Valenciennes 

réalisé par Pierre-Victor Dautel

(photo personnelle)


Le timbre signé Dautel pour célébrer le quatrième centenaire de Rossard
(image extraite du site timbres-de-france.com)

Si le Grand Prix de Rome fut son premier pas vers la renommée, d’autres récompenses vinrent régulièrement marquer son parcours artistique. Médaille d’honneur au Salon des Artistes français de 1927, Chevalier de la Légion d’Honneur en 1929, Officier de la couronne d’Italie, grand prix des Arts de la Société des Sciences de Lille en 1938, nommé Rosati d’honneur en 1930. Il sera aussi, chez les Rosati, membre du comité d’organisation professionnelle des arts graphiques et plastiques à partir de 1941.

 

Durant l’été 1951, Pierre Victor Dautel reçoit une commande de la municipalité de Valenciennes, dirigée alors par Pierre Carous. On lui demande de créer des médaillons représentant de grands artistes valenciennois, destinés à loger dans les cinq niches rondes situées sur la façade latérale côté rue des Incas. Dautel se met aussitôt au travail et envoie un projet au conseil municipal, une ébauche de dessin très précieusement gardée aux Archives et sur laquelle figurent les sculpteurs Hiolle, Crauk, Carpeaux, Lemaire et Fagel :

 

(Archives municipales de Valenciennes)

Le 5 novembre, une délibération municipale adopte ce projet ; il ne verra cependant jamais sa réalisation, car Pierre-Victor Dautel décède la semaine suivante, le 12 novembre 1951. Et les niches du musée sont restées vides.

 

(photo personnelle)


 

L’AVENUE DE VERDUN

 

Parmi les quelque 160 œuvres de Dautel conservées aujourd’hui par le musée de Valenciennes, tout un “lot“ fait référence à la guerre 14-18. Voilà qui nous ramène à l’avenue de Verdun, et au choix des médailles qui a été fait par l’actuelle municipalité à la fois pour raconter la guerre et pour honorer l’artiste. Voici les panneaux (photographiés sur place) qui les présentent au long du parcours :

           

David et Goliath, 1914

Cette médaille représente la victoire de David sur Goliath. Ce thème, d’origine biblique, est associé à la date de 1914 (MCMXIV). Cette œuvre prend alors tout son sens. La France s’identifie au jeune et courageux David qui tue le géant Goliath à l’aide de sa fronde.

Dès le 25 août 1914, la ville de Valenciennes est envahie et, contrairement aux espoirs, va connaître une occupation longue et dure pendant 1530 jours. Les soldats, partant la fleur au fusil, pensent alors la victoire facile et rapide.

 

Le Baiser maternel (Espérance), 1914

Au dos de la médaille représentant David et Goliath se trouve la représentation de l’Espérance sous les traits d’un baiser maternel. Cette médaille reprend le motif d’une autre médaille sculptée en 1904 lors de son séjour à Rome et s’inspirant probablement de la femme et de la fille de l’artiste.

La population se trouve isolée, coupée du reste de la France non occupée, sans possibilités de quitter la zone ni de partager des nouvelles aisément. Les habitants subissent très vite des brimades et vexations. Les réquisitions sont de plus en plus nombreuses et variées au fur et à mesure que la guerre se prolonge.

 

Gloria Victis, 1920

A leur retour, ces prisonniers sont exclus des honneurs rendus aux autres combattants. Cette médaille est une commande de l’Association des Prisonniers de Guerre. Elle représente un soldat français dans un camp sous l’inscription “Gloria Victis“ (Gloire aux Vaincus).

Si la Première Guerre mondiale est connue pour ses pertes humaines, environ 600 000 Français sont faits prisonniers de guerre en Allemagne et se retrouvent dans des camps. Valenciennes occupée accueille ainsi durant la guerre des prisonniers français. Ils ne rentrent chez eux qu’après l’armistice.

 

Aux Morts de la Guerre, 1917

Cette médaille sculptée en 1917 représente une jeune glaneuse découvrant un casque dans un champ de blé. Cette thématique sera courante sur les monuments aux morts et rappelle les nombreux soldats disparus.

La Première Guerre mondiale est à l’origine de millions de morts, dont 1 400 000 militaires et 300 000 civils français. Valenciennes, comme toutes les villes de France, a fortement souffert. Au sortir de la guerre, un hommage leur est rendu par un Monument aux Morts sculpté par Elie Raset. Il porte 871 noms de soldats morts pour la France.

 

Visite de l'American Legion en France (avers), 1927

Sous l’inscription “Pour toujours“, deux soldats se tendent les mains. Cette médaille rappelle le rôle primordial des alliés et, en particulier, des Américains dans la libération de la France.

En août 1918, la grande contre-offensive alliée fait reculer les troupes allemandes. Ce sont des Britanniques et des Canadiens qui libèrent Cambrai en octobre et se présentent aux portes de Valenciennes. Le 2 novembre, les Canadiens entrent dans Valenciennes. Les jours suivants, ces unités avec les Britanniques libèrent le Valenciennois.

 

Visite de l'American Legion en France (revers), 1927

En 1927, l’ “American Legion“, association des Anciens Combattants de l’armée des Etats-Unis, est accueillie en France. Une cérémonie a lieu en leur honneur qui se déroule à l’Arc de Triomphe. Cette médaille en bronze rappelle cet événement. Un exemplaire en or est offert au président des Etats-Unis tandis que des versions plus petites sont offertes aux anciens combattants américains.

En 1918, environ deux millions de soldats américains étaient sur le sol français et avaient répondu, à la suite du capitaine Stanton, “La Fayette, nous voilà !“

 



[1] « Artistes de mon temps » par Emile Langlade, 1938 : il aborde la vie de Pierre Dautel de la page 101 à la page 119 du tome 4.

[2] Henri Parent, né à Valenciennes (1819-1895) est l’un des concepteurs du musée de Picardie à Amiens, l’un des restaurateurs du château d’Ancy-le-Franc dans l’Yonne, l’un des candidats au concours pour la construction d’un Opéra à Paris (concours gagné par Charles Garnier).

[3] Henri Gauquié (1858-1927) fut l’élève de René Fache à l’Académie de Valenciennes. Il est entre autres l’auteur, à Paris, des candélabres du pont Alexandre III ou du monument à Antoine Watteau au Jardin du Luxembourg, et à Semur-en-Auxois du monument aux soldats du canton de Semur (Côte-d’Or).

[4] Louis-Ernest Barrias (1841-1905), Prix de Rome en 1865, est par exemple l’auteur de “La Défense de Paris“ (sculpture aujourd’hui sur le parvis de La Défense). En 1894 il succéda à Jules Cavelier comme professeur de sculpture aux Beaux-Arts de Paris.

[5] Charles Devillers fut maire de Valenciennes de 1899 à 1912.

[6] « Bienvenue dans l’Athènes du Nord » par Jean-Claude Poinsignon, éditions Spratbrow, 1998.

[7] « Sortir de sa réserve », Le fonds valenciennois de sculptures XIXe et XXe siècles au Musée des Beaux-arts de Valenciennes, par Jean-Claude Poinsignon, 1992. Une bible !

[8] Edouard Jordan, 1866-1946, historien et professeur d’université, nommé membre de l’Académie des Sciences morales et politiques en 1933.

mercredi 21 février 2024

Quels sont ces méandres qui clapotent sous la ville ?

 Le 23 décembre 1847, le conseil municipal de Valenciennes se penche sur une question intéressante : à qui appartiennent les cours d’eau qui traversent et sillonnent la ville ? En réalité, la réponse est simple et les conseillers municipaux votent la décision à l’unanimité : les rivières “naturelles“ (l’Escaut et la Rhonelle) appartiennent à l’Etat, et les canaux, qui furent tous creusés par l’homme, appartiennent à la ville.

Mais avant d’en arriver au vote, ces messieurs ont droit à une description précise des méandres suivis par tous ces cours d’eau, dont la plupart ont été recouverts pour des raisons de salubrité publique, et étaient donc déjà rendus presque tous invisibles à l’époque.

Grâce au site internet de Michel Blas (1), j’ai trouvé une carte de 1841 sur laquelle, en m’aidant d’autres sources documentaires, j’ai retracé le parcours des différents cours…


A tout seigneur tout honneur, commençons par l’Escaut. C’est une figure tutélaire, à Valenciennes, dont la statue trône en haut de la façade de l’Hôtel de ville. 


Photo personnelle

Sur les plans anciens il est qualifié de “rivière“ mais c’est un fleuve, dont la source se situe sur le territoire de Gouy (Aisne) et qui se jette dans la mer du Nord à Anvers. 

De nos jours, l’Escaut est un grand canal qui passe à l’ouest de la ville en évitant de s’intéresser à la vie intra muros. Ce canal mérite un article à lui tout seul, je m’y attèlerai sans tarder.

Pour autant, l’Escaut est toujours resté en ville, il faisait même partie de la vie quotidienne de la population. Le conseil municipal de 1847, dans sa “description exacte“, se contente de dire que «L’Escaut entre par la Citadelle, et sort par l’Abattoir» –  c’est dire si son tracé était connu de tous. Un autre texte (2), de 1869, donne des détails :

L’Escaut arrive sous les murs de la citadelle, « dans les fossés de laquelle il passe pour entrer en ville par l’écluse des Repenties, magasin aux fourrages, moulin de la citadelle, jusqu’au pont du Calvaire ; de là entre le parc aux boulets, le manège et le jardin des Chartriers, traverse la rue des Maillets. »


A : Ecluse des Repenties ; B : moulin de la citadelle ; C : jardins des Chartriers


Photo personnelle

Une photo de 2024 : je me trouve sur ce qui reste de l’Ecluse des Repenties (elle tient son nom d’un couvent du même nom), tournée vers le petit pont qui menait à la citadelle (disparue).


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine
Au premier plan le moulin de la citadelle (disparu), le petit pont qui menait à la citadelle, et au loin l’Ecluse des Repenties, dont il ne reste aujourd’hui que les piliers.


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine

Le pont du Calvaire, en cours de destruction à l’époque du démantèlement des remparts (1892).


Photo personnelle
Ce qui fut le manège de la cavalerie militaire, puis la caserne des pompiers, puis une boîte de nuit – juste avant sa démolition en 2023.


La description de 1869 se poursuit : L’Escaut traverse « la rue des Maillets (pont Gauchet), la rue Ferrand, sous les Académies (pont de Bois), cour du collège (pont du Collège), aux vannes du pont Sainte-Croix, derrière la cure de Saint-Nicolas, le pont Saint-Jacques, et les abreuvoirs des rues de l’Escaut et des Ilots ; traverse la rue de Lille grossi de la Rhonelle (pont Néron ou du Grand-Dieu), longe le marché aux poissons, ancien port de la navigation intérieure, passe au pont Neuf… »


A : les Académies (aujourd’hui le Conservatoire) et le collège des Jésuites ; B : l’église Saint-Nicolas. Place Joséphine = jardin devant l’église Saint-Géry (C). Marché aux herbes = actuelle place du Hainaut.


Lorsqu’on sort de l’église Saint-Géry aujourd’hui, on a du mal à imaginer que l’Escaut passait derrière les maisons qui nous font face, juste à quelques mètres. 


Image extraite du site Musenor
L’Escaut derrière les Jésuites, peint par A. Mahy en 1865.


Nous sommes pourtant là au cœur de ce que furent les prémices de Valenciennes, à l’emplacement du Castrum initial entouré de la toute première enceinte défensive. La Rhonelle, dont nous allons parler plus loin, rejoint le fleuve juste après le Marché aux herbes et avant le pont Néron : c’est à partir de cet endroit que l’Escaut devenait navigable, c’est donc là que s’est créé le port, bien utile au développement du commerce qui a fait la richesse de la ville.

Le pont Néron devait son nom, dit-on, à sa couleur noire. On l’appelait également le “pont du Grand Dieu“ parce que s’y trouvait un grand Christ en bronze, œuvre du fondeur Jacques Perdrix qui officiait sous le règne de Philippe II (16e siècle). Un beau jour de 1856, le curé-doyen de Saint-Géry, Louis Capelle, fit installer cette statue monumentale dans son église, où elle se trouve toujours.


Photo personnelle

L’Escaut termine alors son périple en ville : comme l’écrit Firmin Prignet, il « passe au pont Neuf, continue entre l’hospice général et l’abattoir (pont de l’Arc ou de l’Arche-à-la-Salle). L’Escaut sort de la ville par la poterne, traverse les fortifications où il reçoit le trop plein de la Rhonelle, passe le long du faubourg Saint-Roch… » et poursuit son chemin vers Anvers.


A : Caserne Ronzier ; B : Abattoir ; C : porte Poterne.


Photo personnelle
Ce n’est plus l’Escaut qui longe l’Hôpital Général de nos jours, mais une “coulée verte“ engazonnée qui veut rappeler le passage du fleuve à cet endroit.


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine
L’abattoir est à gauche sur la photo. Le Vieil Escaut était une sorte d’infâme cours d’eau qui sortait de la ville, les flots passant de préférence dans le canal. (Les cartes postales ne sont malheureusement pas datées).


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine
Le fleuve quittait la ville par la porte Poterne.


L’Escaut, vient-on de lire, reçoit le trop plein de la Rhonelle à sa sortie de ville. La voici cette Rhonelle qui au Moyen-âge s’appelait « Rivière Ointiel », mais que l’historien D’Oultreman a rebaptisée Rhonelle parce qu’il la trouvait tempétueuse comme le Rhône.

Elle aussi a l’honneur de figurer au fronton de l’Hôtel de ville. Ainsi les deux cours d’eau rappellent l’importance de leur union au cœur de la ville pour assurer son développement.


Photo personnelle

Si je reprends les deux descriptions, celle de 1847 et celle de 1869, j’arrive à ceci :

La Rhonelle entre en ville près de la porte du Quesnoy, « sous la tourelle de la Tierrée », traverse le Béguinage (pont de la Cense), le pont Delsaux, « le jardin de M. Delame » (il était marchand de toiles de batistes, rue des Foulons), derrière les jardins de la rue d’Oultreman, et se croise avec le canal Sainte-Catherine sous la rue des Foulons qu’elle traverse ; »


A : Tour de la Dodenne ; B : Béguinage ; C : pont et moulin Delsaux.


Il semble bien que la tour que ces messieurs du 19e siècle appelaient « la tourelle de la Thierrée » (ou du Thierret) soit notre « tour de la Dodenne » actuelle. Et c’est bien sous cette tour que l’eau de la Rhonelle entre en ville, une fois le trop plein évacué vers la porte Poterne comme on vient de le voir (l’eau passant sous la porte du Quesnoy).


Photo personnelle

La rivière est encore visible un peu plus loin en ville, au pont Delsaux (ici la photo est prise quelques mètres en amont du pont Delsaux) :


Photo Béatrice Bailleul, 2016


Et puis c’est tout ! Elle est ensuite entièrement couverte, et je vous fais grâce des photos des souterrains régulièrement arpentés par des chercheurs aventuriers qui s’étonnent de pouvoir parcourir autant de kilomètres sous la ville…

Les textes poursuivent cependant la description du tracé. La Rhonelle traverse la rue des Foulons (pont des Foulons), fait un coude et traverse la rue d’Oultreman sous la maison de M. Paillard (Charles Paillard était notaire rue d’Oultreman) ; de là au coin de la rue de l’Hospice (pont de l’Hospice), elle traverse la rue de Famars, passe derrière le Tribunal de Commerce, traverse la place de ce nom (pont de la Hamaïde) et forme là le bassin des Moulineaux avec les Viviers.


A : Hospice des orphelins ; B : Tribunal de Commerce ; C : moulin des Moulineaux.


Image extraite du site greffe-tc.com
La façade du Tribunal de Commerce. La Rhonelle passait derrière le bâtiment, tout contre.


Elle continue son cours derrière les maisons de la Place d’Armes, la rue de la Vieille-Poissonnerie, traverse la rue de Paris (pont de l’Hôtellerie), longe le Marché aux Herbes et se jette dans l’Escaut au « pont du Grand Dieu ».


L’Hôtellerie est le grand bâtiment qui se trouve, ci-dessus, sur la place du Marché aux Herbes. C’était un lieu qui accueillait les pauvres gens. Aujourd’hui il est remplacé par la Poste Principale, et le Marché est devenu la place du Hainaut.


Au 19e siècle, Valenciennes intra muros comptait quatre moulins à eau : celui de la Citadelle, qu'on a croisé tout à l'heure baigné par l'Escaut ; le moulin Delsaux et le moulin des Moulineaux, tous les deux emmenés par la Rhonelle ; le quatrième est le moulin Saint-Géry, que nous trouverons plus loin dans les eaux de la Rivière Sainte-Catherine.


A côté de nos deux “rivières“ naturelles, circulaient (et circulent toujours, mais sous nos pieds) de nombreux canaux, « creusés par l’homme » comme on dit, et – partant de l’Escaut et retournant à l’Escaut – détournant l’eau dans les différents quartiers pour les besoins de l’industrie et de l’artisanat. Sauf exception, ces canaux étaient appelés des “rivières“, eux aussi, et ils ont parsemé la ville d’une multitude de ponts : j’en ai nommé déjà plusieurs, j’en nommerai d’autres, les voici situés sur une carte éditée par Lydérick De Wever (3).



En amont des remparts, où l’eau est encore propre, on trouve un premier canal très utilisé par les blanchisseurs : la Rivière Balot, ou Baleau, ou Balhaut, ou Baillehaut. Elle porte le nom d’un bourgeois à qui, en 1273, la comtesse Marguerite a fait don de ce cours d’eau, qui précédemment s’appelait la Quinquernelle, parce qu'il voulait y construire un moulin. La Balot coule de l’Escaut à l’Escaut en traversant le Chemin des Planches, et en parcourant des prairies ou les blanchisseurs étalaient les pièces de drap pour les blanchir.



Au sud de la Balot circule la Rivière Sainte-Catherine, un très long canal qui remonte la rue de Famars presque jusqu’à l’église Notre-Dame de la Chaussée, mais bifurque vers l’est et parcourt toute la ville pour rejoindre l’Escaut au-delà du pont Néron.


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine
La rivière Sainte-Catherine à son entrée en ville.


Et grosse surprise : « grâce à un syphon », disent les textes, la rivière Sainte-Catherine « croise » la Rhonelle sous la maison de Monsieur Delame, le marchand de batistes de la rue des Foulons. 


A : l’endroit souterrain où se « croisent » la Rhonelle et la rivière Sainte-Catherine.


La rivière passe ensuite sous la rue Askièvre (pont Saint-Paul ou des Dominicains), longe la place des Wantiers (pont des Wantiers), passe derrière les maisons de la rue Nouvelle-de-Hollande,et  traverse la rue du Quesnoy (pont de pierre).



Ensuite, elle traverse la rue de la Viewarde, continue « jusque derrière la maison n° 41 de la rue de Mons » et là, fait une courbe à gauche, passe derrière la rue du Verger, traverse la rue Saint-Géry (pont Saint-Géry), et va au moulin Saint-Géry, maison n° 11 du marché aux poissons, où elle rejoint l’Escaut « derrière chez M. Berteau » (que je n’ai pas trouvé dans l’annuaire de 1857).


A : moulin de Saint-Géry. La « place St Géry » de ce plan est de nos jours le Square Froissart.


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine

Le marché aux poissons, derrière lequel coulait l’Escaut.


Tout à l’heure nous avons tourné vers l’est avec la rivière Sainte-Catherine, mais elle laissait aussi filer vers l’ouest un autre canal, beaucoup plus petit : l’Ordron (ou le Lordron). Le conseil municipal de 1847 ne le cite même pas. Pourtant, il passait par la rue des Cardinaux, gagnait la rue de l’Hôtel-Dieu (pont Grenière), passait sous la rue Notre-Dame en face de la Placette Sainte-Catherine, longeait des jardins de la rue de Famars, passait sous la rue des Viviers (pont des Ranniaux) et se déversait dans le bassin des Moulineaux. Ce canal est donc le seul qui n’allait pas de l’Escaut à l’Escaut.


Le bâtiment grisé, contre le rempart, est le couvent des Carmes déchaussés, qui deviendra l’Hôtel-Dieu.


Photo personnelle
Dans un square, le panneau du souvenir…


Le bassin des Moulineaux est alimenté, entre autres, par le canal des Viviers, lui-même né de la jonction du Grand Bruille et du Petit Bruille. Ces deux canaux naissent à hauteur de l’Ecluse des Repenties, et se séparent pour traverser l’Esplanade. Le Petit Bruille traverse alors la rue de Paris chez M. Gellé (Charles Gellé, fabricant de savons) jusque chez M. Ledieu (qui était brasseur rue Notre-Dame). Le Grand Bruille longe toute la rue qui porte son nom, traverse la Place Royale (pont Notre-Dame), suit la rue Notre-Dame jusqu’à la maison n° 50 (pont des Apôtres). C’est là que les Bruilles prennent le nom de canal des Viviers. Poursuivant son chemin, l’eau traverse la rue Capron (pont Saint-Arnould) et vient se verser au bassin des Moulineaux (pont de la Hamaïde).


La Place Royale est aujourd’hui la Place du 8 mai 1945, la Place St Vaast est devenue la Place du Neubourg.


Dans son texte de 1869, Firmin Prignet poursuit : « Le bassin des Moulineaux a deux déversoirs » ; mais il entre alors dans des explications qui ne collent plus avec les plans des cours d’eau que j’ai à ma disposition. « L’un, dit-il, longe la rue des Anges jusqu’à la rue des Sayneurs, traverse la rue des Récollets (pont derrière les Récollets) pour rejoindre le canal de ce nom près de l’église Saint-Géry. » L’autre, poursuit-il – et là c’est plus conforme au plan ! – longe la rue des Moulineaux, traverse la rue des Récollets sous le n° 10, et rejoint le canal des Récollets (pont de l’Hôtellerie) vers la rue de Paris. »


A : moulin des Moulineaux.


Le canal des Récollets va de l’Escaut à l’Escaut. Il sort du fleuve derrière le jardin des Chartriers, et file tout droit jusqu’à l’église Saint-Géry. Là il se divise en deux bras : l’un descend la place devant l’église jusqu’à l’Escaut, passant sous les maisons et se jetant dans le fleuve en aval du pont Sainte-Croix ; l’autre poursuit son chemin le long de l’église (pont Saint-François) jusqu’à la rue Saint-Jean qu’il traverse (pont des Lombards) pour recevoir les eaux du bassin des Moulineaux et rejoindre la Rhonelle (et l’Escaut) à hauteur de l’Hôtellerie.




Photo personnelle
Cette petite façade blanche, rue de Paris, c’est une maison construite sur la largeur du petit bras du canal des Récollets. Il allait se jeter dans l’Escaut qui passait derrière ces maisons.


Ultime canal de cette liste bien fournie, le canal des Carmes, qui porte le nom du couvent des Carmes chaussés, cette fois. Sans surprise, il va de l’Escaut à l’Escaut. Il démarre derrière l’église Saint-Nicolas, traverse la rue Saint-Jacques, poursuit vers la rue de Lille qu’il traverse au n° 65 (pont des Caseniers). Il longe l’Arsenal et remonte la rue de l’Intendance jusqu’à la maison n° 50, sous laquelle il passe pour rejoindre l’Escaut près de l’Hospice-général (pont de l’Arc ou de l’Arche-à-la-Salle).


A : église Saint-Nicolas ; B : Hôpital Général.


La séance du conseil municipal du 28 décembre 1847 s’est intéressée à la question de la propriété de ces rivières et canaux, parce que deux de nos concitoyens de l’époque voulaient construire une voûte sur le cours d’eau qui bordait leur maison. L’un, monsieur Rémi, possédait une maison rue du Grand Bruille et voulait donc couvrir le Grand Bruille devant (ou derrière) chez lui ; pas de problème, répond le conseil, puisque le canal appartient à la ville. Mais il devra payer 10 fr par mètre carré de couverture, reconstruire dans sa propriété – avec une porte sur la rue – l’escalier qui permet aux habitants du quartier d’aller puiser à la “rivière“, et prendre à sa charge l’entretien du mur de soutènement et de la voûte. J’ignore quelle suite Monsieur Rémi a donné à ces contraintes. L’autre demandeur est monsieur Danhiez, qui est marchand de chevaux à l’Enclos du Béguinage. Le pauvre voulait couvrir la Rhonelle : impossible, déclare le conseil, car la rivière appartient à l’Etat. Monsieur Danhiez est invité à « se pourvoir devant qui de droit » : là non plus, on ne sait pas s’il aura donné suite.


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(1) michel.blas.free.fr

(2) Firmin Prignet, "Recherches historiques sur Valenciennes ou revue rétrospective de ses anciens monuments", 1869. Mille mercis à David Taquet.

(3) Lydérick De Wever, "Valenciennes, la petite Venise du Nord : un titre usurpé ?", mémoire de stage, sans date.