dimanche 26 janvier 2025

Qui sont ces dames qui nous accueillent le jour de notre mariage ?

1875-2025 : la France célèbre cette année le 150e anniversaire de ses lois constitutionnelles. Après le vote, à une seule voix de majorité, de "l'amendement Wallon" qui met fin dans notre pays au régime de la monarchie et de l'empire, c'est la République qui s'installe, déjà la troisième du nom, mais cette fois dotée d'une Constitution dont les fondements sont toujours en vigueur cent cinquante ans plus tard.

Dans les mairies, une figure va représenter cette République : la Marianne. Dès 1875, les sculpteurs sont sollicités pour créer des bustes féminins, tantôt sévères et guerriers, tantôt maternels et nourriciers. Ces commandes seront d'ailleurs pour les artistes une manne financière bienvenue — comme le seront plus tard, et moins joyeusement, les monuments aux morts de la première guerre mondiale.

Grâce à Jean-Claude Poinsignon — grand érudit, puits de savoir sur les artistes valenciennois, que je remercie infiniment de ses informations — j'ai pu remonter le défilé des Marianne qui se sont succédé à Valenciennes.

La République (plâtre) par Injalbert, à l'Hôtel de ville de Valenciennes
(photo personnelle)
Portrait d'Injalbert sur www.herault-tourisme.com

La plus ancienne à Valenciennes est celle de Jean Antoine Injalbert (1845-1933), réalisée sur commande de l'Etat en 1889 pour le centenaire de la Révolution française. Elle a connu un grand succès et il en existe de très nombreuses copies. Virginie Inguenaud, du Centre national des arts plastiques (www.cnap.fr), explique : "L'Etat, en juillet 1889, a passé commande à Injalbert de trois bustes de la République de trois grandeurs différentes, pour qu'ils soient ensuite déclinés en plusieurs exemplaires et matériaux (en marbre, en biscuit de Sèvres, mais surtout en fonte ou en plâtre) par d'autres praticiens afin de connaître une large diffusion."
Pour autant les municipalités restaient libres d'acquérir puis d'installer, ou non, un buste de Marianne dans leur salle du conseil. Virginie Inguenaud s'interroge alors sur les raisons du succès de l'oeuvre d'Injalbert. Voici une Marianne "innovante", se félicite-t-elle, qui arbore le bonnet phrygien symbole de liberté (en 1871, explique-t-elle, Adolphe Thiers avait interdit la représentation de ce couvre-chef considéré comme "emblème séditieux") et dont la cuirasse est ornée d'un mufle de lion (plutôt que d'une tête de méduse), "symbole de la force populaire".

Un article de notre journal local, "La Voix du Nord", daté de mai 2001, mentionne la présence à l'Hôtel de ville de Valenciennes, en 1988, de la Marianne de Pierre-Marie Poisson (1876-1953).

La République (plâtre) par Poisson. Musée de Niort
(image extraite du site alienor.org)
Portrait de Poisson sur paris1900.lartnouveau.com

Cette Marianne, jeune paysanne aux joues rebondies, porte un bonnet phrygien et n'est plus vêtue d'une armure mais d'un corsage plissé. L'ornement entre les seins est un "faisceau de licteur", un petit fagot de branchettes réunies par des lanières, symbolisant l'union et la force des citoyens.
C'est le sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-arts Jean Mistler qui, en 1932, a commandé ce buste à Pierre-Marie Poisson, pour remplacer, précisément, le buste officiel d'Injalbert. L'oeuvre était destinée à être copiée, en plâtre et en bronze.
Je n'ai pas vu cette statue à l'Hôtel de ville, et j'ignore si elle fait toujours partie des collections municipales.

Pas vu non plus celle de Victor Fulconis (1851-1913), citée également dans l'article de 2001. Mais l'explication en est simple : cette Marianne a été volée, "disparue depuis un bout de temps" écrit "La Voix du Nord" dans son article. Je n'en ai pas non plus trouvé d'image, pas même parmi la collection de bustes de Marianne du Sénat. Tant pis.
Car ces Marianne sont, si l'on ose dire, celles de tout le monde. Or Valenciennes possède ses propres Marianne, figures créées à deux époques différentes par deux artistes différents, pour symboliser la République.

La première est celle de Bottiau.
Alfred Bottiau est né à Valenciennes en 1889, il y est décédé en 1951. De 1946 à sa mort, il a dirigé les Ecoles Académiques de la ville (les locaux sont aujourd'hui ceux du Conservatoire, rue Ferrand). Il avait lui-même été élève de ces Académies de 1903 à 1908 avant de rejoindre à Paris l'Ecole des Beaux-arts, dans l'atelier de devinez qui : Injalbert.

(image extraite du livre de JC Poinsignon, "L'humble ymagier Alfred Bottiau")

Le service militaire puis la première guerre mondiale interrompirent ses études, mais en 1919 Bottiau obtint un Premier Second Prix de Rome qui le lança dans une brillante carrière de sculpteur. Professeur à Paris, il revint à Valenciennes en 1937 et enseigna la sculpture dans l'école où il avait appris son métier — avant, donc, de diriger ladite école.

La République (bronze) par Bottiau, à l'Hôtel de ville de Valenciennes
(photo personnelle)
Portrait de Bottiau sur artdecoceramicglasslight.com

Après la seconde guerre mondiale, il a fallu procéder à la reconstruction de Valenciennes, y compris de son hôtel de ville ravagé en 1940 par un gigantesque incendie. La municipalité, conduite par Pierre Carous, a eu le bon goût de demander pour sa Salle des Conseils une Marianne "maison". Elle choisit un buste de "La République" que Bottiau avait réalisé en plâtre, le fit exécuter en bronze et l'acheta en 1952-53.
Dans les années 1970, lorsque la ville de Denain se lança dans la réfection de son hôtel de ville, elle plaça dans sa propre Salle des Conseils un moulage en plâtre teinté de ce buste, qui fut ensuite transféré au musée municipal.

Poursuivant en quelque sorte cette tradition d'hommage à l'histoire artistique de la ville, la municipalité de Valenciennes a commandé une autre Marianne à un autre artiste, au début des années 2000, pour remplacer celle de Fulconis qui avait disparu de la Salle des Mariages.
C'est la Marianne de Jean Menjaud.

Marianne (bronze) de Menjaud, à l'Hôtel de ville de Valenciennes
(photo personnelle)
Portrait de Jean Menjaud, sur un document transmis par JC Poinsignon

Jean Menjaud est né en 1926 à Autun, et décédé à Mareil-les-Meaux en 2017. Il fait toutes ses études à Autun, mais après la deuxième guerre mondiale il rejoint sa famille à Artres, où son père dirige la sucrerie. Il entre alors aux Académies de Valenciennes, d'abord dans une classe de peinture puis — incroyable, mais ça ne s'invente pas — dans la classe de sculpture de Bottiau ! Puis il est admis à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-arts et, en 1953, obtient (comme Bottiau) un Premier Second Grand Prix de Rome. Ce n'est pas à Rome qu'il partira, mais à Madrid, ayant gagné une pension de deux ans à la Casa Velasquez (l'équivalent espagnol, si l'on peut dire, de la Villa Medicis).
A son retour, les temps sont durs et pour gagner son pain Jean Menjaud va se tourner vers le cinéma et la télévision qui cherchent des sculpteurs pour concevoir et réaliser les décors des émissions et des films. La prochaine fois que vous regarderez "Charade" de Stanley Donen, avec Audrey Hepburn et Cary Grant, ayez une pensée pour Jean Menjaud ! Il travaille aussi pour l'ORTF et réalise par exemple les décors de "Dom Juan" de Molière, avec Michel Piccoli. Il devient un artiste du polystyrène expansé ! Il terminera sa carrière comme professeur d'expression artistique à l'Ecole technique de la Chambre de Commerce de Paris.
En 2018, donc après sa mort, deux de ses oeuvres entreront au musée de Valenciennes grâce à l'association des Amis du musée : un bronze, et le bas-relief qui lui avait permis de séjourner à Madrid.

Sa Marianne, aujourd'hui bien en vue dans la Salle des Mariages de l'Hôtel de ville de Valenciennes, est coiffée du bonnet phrygien. Son sein dénudé fait d'elle une République nourricière. Ce portrait n'est pas celui d'une vedette de cinéma, mais celui de sa petite-fille. Ce buste est aussi la première commande publique passée à l'artiste par la ville de Valenciennes, en août 2000. Jean Menjaud l'a "livré" en mai 2001.

Menjaud élève de Bottiau, Bottiau élève d'Injalbert, et nous avons leurs trois Marianne. J'ai toujours aimé les histoires de familles.

vendredi 1 novembre 2024

Qui est cette célèbre artiste, oubliée dès avant son décès ?

« L’an mil huit cent quatre vingt seize, le neuf février à six heures du matin, acte de décès de : Julie Aimée Josèphe Vansteenkiste dite Dorus, âgée de quatre vingt dix ans, rentière, née à Valenciennes (nord), décédée en son domicile rue de Londres 7, hier soir à trois heures, fille de père et mère dont les noms ne nous sont pas indiqués. Veuve de Simon Victor Gras. Dressé par nous… etc. » 

(Archives de Paris)

C’est le décès d’une presque anonyme, d’une quasi inconnue, que l’on consigne dans le registre de la mairie du 9e arrondissement de Paris en ce mois d’hiver 1896. Les déclarants ont donné dans l’ultra-discret : la défunte est “rentière“, sans année de naissance, sans noms et prénoms de ses parents, et son défunt mari n’a pas de profession. Pourtant, ces déclarants la connaissent bien, puisque ce sont ses neveux : Hippolyte Rabaud, professeur au Conservatoire de musique, et Camille Gras, “pharmacien de première classe“. Ils devaient bien savoir, ces deux-là, que Julie Vansteenkiste-dite Dorus-veuve Gras était cinquante ans plus tôt l’une des plus grandes cantatrices soprano que la scène musicale européenne ait connues. L’équivalent, de nos jours, de Cecilia Bartoli, au moins ! On reste abasourdi devant l’inconsistance de la renommée. Celle de Julie Dorus-Gras semble être retournée en poussière bien avant son décès… 

Julie Vansteenkiste était née à Valenciennes, “rue de la Barre“ dit son acte de naissance, le 21 Fructidor An 13, soit le 8 septembre 1805. De sa mère, Catherine Lionnet, d’origine nancéienne, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle était la deuxième épouse de son père, Aimé Vansteenkiste, alors “professeur de musique“. Né en 1772 à Valenciennes (paroisse Notre-Dame de la Chaussée), Aimé Ghislain Vansteenkiste a exercé plusieurs métiers : il fut marchand graissier, il servit comme canonnier bourgeois durant le siège de 1793 (à l’âge de 21 ans), il s’enrôla dans les armées de Napoléon où il atteignit le grade de Lieutenant, il fut ensuite chef d’orchestre au théâtre de Valenciennes, directeur de la musique de la ville et c’est lui qui apprit la musique à deux de ses enfants, Julie et son frère Vincent (qui, flûtiste renommé, se fera appeler Louis Dorus). 
Un petit souci est que, si Julie est née en 1805 “rue de la Barre“, on devrait la trouver mentionnée lors du recensement de 1806. Mais ce n’est pas le cas. 


La jeune Victoire, 10 ans, est la fille aînée d’Aimé Vansteenkiste (“Emé“), née en 1795 de son premier mariage. Où est Julie, qui serait née l’année précédant ce recensement ? 

Au passage, autre question : pourquoi ces Vansteenkiste se font-ils appeler Dorus ? Pour le magazine Le Ménestrel, dans un article qui annonce le décès de Julie, il s’agit « du nom de sa mère, qu’elle avait adopté en prenant le théâtre ». Pas du tout. Le Grand Écho du Nord  reprend pour sa part une explication souvent donnée par les biographes : Aimé avait un oncle nommé Isidore, capitaine aux Canonniers, qui se faisait appeler Isidorus, d’où Dorus ; « trouvant son nom peu euphonique pour un musicien, [Aimé] prit le nom de Dorus porté par son parent le capitaine, et les autres membres de la famille en firent autant. » Mais le site Geneanet, par le travail d’un descendant des Vansteenkiste, indique que l’adoption du pseudonyme est bien antérieure : ce nom de Dorus était déjà porté par l’arrière-grand-père d’Aimé, Theodorus Vansteenkiste, 1677-1755, « bourgeois forain de Courtrai, fripier à Valenciennes ». 

Toutes les biographies de Julie s’accordent en tout cas sur un point : c’est son père qui lui a appris la musique. Et tous ses biographes – qui sont aussi bien souvent des hagiographes – s’émerveillent de son talent précoce et de la beauté de sa voix. Et en effet, ses premiers concerts donnés à Valenciennes font monter sa réputation jusqu’aux oreilles du Conseil municipal qui, dans sa séance de mai 1821, décide de lui accorder une bourse. 

(Archives municipales de Valenciennes)

Délibération 91 : Pension à Madelle Dorus Elève musicienne 
Melle Dorus née en cette ville d’un artiste musicien et qui a déjà du talent, ne pourrait se perfectionner par les soins de son père. 
Melle Dorus quoiqu’elle ne soit âgée que de 15 ans annonce des talents si extraordinaires que le Conseil désire la mettre en état de profiter de l’école des grands maîtres de Paris. 
Le Conseil se détermine à voter une pension annuelle de 600 francs pendant 3 ans. 

Dès 1822 la pension est montée à 800 francs : 

Délibération 80 : Pension de Melle Dorus Elève musicienne 
On voit au Budget précédent ce qui a motivé la pension de Melle Dorus, les progrès que fait cette infortunée et intéressante musicienne déterminent à lui continuer cette pension et à la porter à 800 francs parce qu’on n’a pu obtenir de la placer à moins à Paris et qu’il serait impossible à sa famille de fournir à ce supplement. 

Julie entre donc au Conservatoire à Paris, où elle obtient dès 1823 un premier prix de chant et un second prix de vocalisation. Ainsi, à dix-huit ans, elle se retrouve « attachée à la musique de la chapelle du roi » (le roi étant Louis XVIII), c’est-à-dire intégrée aux chœurs chargés de chanter les messes pour le roi. Mais elle tient, disent les biographes, à perfectionner sa technique en poursuivant ses études au Conservatoire. 

Elle fait ses débuts de chanteuse d’opéra à Bruxelles, au théâtre de la Monnaie ; c’est le succès mais un sérieux incident va précipiter son retour à Paris : elle fait partie de la distribution qui chante « La Muette de Portici » de Daniel Auber le 25 août 1830, avec le fameux air « Amour sacré de la patrie » dont le public s’empare en rugissant pour lancer tous les Belges dans une révolution qui les mènera à l’indépendance. On imagine l’émotion et la frayeur de la jeune Julie sur scène… 
Mais Paris l’attendait. Elle est aussitôt engagée à l’Opéra, situé alors rue Le Pelletier à Paris, où elle va enchaîner les rôles et les succès. Je vous fais grâce de la liste de ses rôles, année après année. J’ai trouvé plus amusant de vous présenter quelques-uns de ses costumes de scène : 





On n’a bien sûr pas d’enregistrements d’elle, et on ne connaît pas le son de sa voix. D’elle, on a des portraits (dessins, gravures, bustes), aujourd’hui précieusement gardés dans les musées et les collections privées. 

Portrait par Rochard, gravé par Riffaut, vers 1850
(sur le site de vente aux enchères www.enghien-svv.com)

Buste par Dantan le Jeune, vers 1836, musée Carnavalet à Paris

 
Buste en plâtre par Crauk, 1851, musée de Valenciennes

Cette œuvre a été commentée en son temps par un critique de L’Echo de la Frontière, dans un article qui mérite d’être mentionné : 

« Valenciennes, 18 août 1851. 
L’exposition faite à l’Hôtel-de-Ville des portraits, esquisses peintes et bustes envoyés à la Société d’agriculture pour former la Galerie valenciennoise, contient plusieurs œuvres remarquables. […] M. Gustave Crauck, aujourd’hui en loge, où il concourt pour le grand prix de Rome, a envoyé deux bustes : ceux de madame Dorus-Gras et de M. Abel de Pujol. C’était une bonne fortune pour l’artiste d’avoir à reproduire les traits aimables de notre grande cantatrice : A-t-il parfaitement réussi ? Nous en doutons. Pour qui connaît la finesse gracieuse des traits de notre concitoyenne, sa représentation laisse quelque chose à désirer. Les cheveux aussi sont trop plats et semblent avoir été mouillés. On sait toute la difficulté qu’il y a à rendre, par l’art plastique, les traits d’une femme, aussi faut-il tenir compte des obstacles que le jeune stagiaire a dû vaincre. » 

Figurine en "céramique Staffordshire", 1847, Victoria & Albert Museum à Londres

Cette figurine anglaise représente la cantatrice sous les traits de Lucia di Lammermoor (opéra de Donizetti), un de ses rôles préférés disent les biographes. C’est précisément à Londres, à Drury Lane en 1847, qu’elle a chanté ce rôle sous la direction de Berlioz, qui fut enthousiasmé par sa prestation. A l’époque elle avait quitté l’Opéra de Paris, excédée par les jalousies d’une certaine Rosine Stoltz, soprano comme elle. Elle reviendra à Londres en 1849, cette fois à Covent Garden, pour chanter – elle n’est pas rancunière – « La Muette de Portici ». 

Il faut dire, à ce sujet, qu’elle avait appris à maîtriser les incidents de scène. On dit qu’elle racontait volontiers, pour amuser ses amis, une représentation catastrophique de « Robert le Diable » où le décor s’effondrait par morceaux et où deux chanteurs disparurent inopinément dans un trou de trappe. 
Elle avait aussi appris, s’il fallait insister sur son professionnalisme, à remplacer au pied levé une collègue défaillante. Elle l’a fait deux fois : en 1841 pour remplacer Rosine Stoltz, malade, dans le rôle d’Anna de « Don Juan » (rôle appris en quelques jours, et notre Julie n’est décidément pas rancunière !), et en 1832 pour répondre aux supplications du compositeur Ferdinand Hérold qui voyait son opéra « Le Pré aux Clercs » privé de représentations à cause de la défection d’une diva (rôle appris en 48 heures, nous dit-on). 
Côté indiscrétions de coulisses, on apprend encore que Madame Dorus aimait, avant d’entrer en scène, dévorer des viandes froides qu’elle apportait au théâtre dans une boîte en fer blanc. Le plein de protéines, en quelque sorte. 

En avril 1833 à Paris, Julie épouse le premier violon de l’orchestre de l’Opéra de Paris, Victor Gras, prenant alors le nom de Gras-Dorus (et non Dorus-Gras comme nous l’appelons tous). Le couple restera sans enfant. 

Signature de Julie "Gras Dorus" (1857)
(sur le site de vente aux enchères ader-paris.fr)

Sur leurs vieux jours, ils éliront domicile à Etretat, station balnéaire alors très prisée des artistes en tout genre, où Louis Dorus (Vincent Vansteenkiste) possède déjà une villa. De nos jours existe d’ailleurs à Etretat une “rue Dorus“ (et une “rue Dorus-Gras“ à Valenciennes). Julie continuera, après le décès de son époux en 1876, de se rendre l’été à Etretat, demeurant à Paris l’hiver. 

Elle vécut une retraite tranquille, ayant eu soin, comme dit l’un de ses biographes, « sur ses appointements de l’Opéra […] de se ménager des ressources qui lui créèrent une situation indépendante » — d’où le qualificatif de “rentière“ de son acte de décès. Elle n’a jamais eu d’élèves, se refusant à se livrer au professorat (sa seule exception fut sa nièce Juliette). A ce propos, il faut quand même souligner que le Conseil municipal de Valenciennes, en 1821, nourrissait des arrière-pensées très intéressées lorsqu’il accorda sa pension à l’élève musicienne. J’ai coupé plus haut la délibération 91, en voici la fin : [Le Conseil] envisage surtout dans cette généreuse application des fonds de la commune l’expectative de procurer à cette ville une artiste capable d’instruire, ce qui manque absolument à cette ville. Vaine expectative, donc. 

A Paris, elle aimait se rendre au Salon des Artistes, comme celui où l’ont rencontrée les journalistes du Figaro, en 1886 : « Le jour du vernissage de cette année, nous l’avons aperçue, comme à chaque ouverture du Salon du reste, arpentant gaillardement les salles malgré ses soixante-treize ans, et s’arrêtant longtemps devant quelques toiles sur lesquelles elle s’exprimait en termes qui annonçaient un goût artistique très fin et expérimenté. Mme Dorus Gras est, en effet, une assidue des expositions de peinture. » 
Dans ce même article (cité par L'Echo de la Frontière, 14 septembre 1886) on trouve une allusion à sa surdité, un handicap dont je n’ai trouvé mention nulle part ailleurs : « Il y a tantôt une quarantaine d’années qu’elle a disparu du monde musical ; la surdité l’a obligée à quitter l’Opéra en plein succès… » 

Certes, le monde du silence est le monde de l’oubli pour une chanteuse. Même France Musique ignore aujourd’hui qui elle est, lorsqu’un chroniqueur nous invite à entendre déchiffrée pour la première fois une “cadence“ écrite à son nom sur un livre d’or. 

(site internet de France Musique Radio France)

Voici le lien : 

https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/tendez-l-oreille/une-trouvaille-romantique-rendue-accessible-par-un-descendant-7126954 

« Donc j’ai feuilleté un peu, raconte le chroniqueur, et j’ai trouvé une cadence, composée exprès pour ce livre d’autographes en 1844, par une soprano belge, Julie Vansteenkiste, née en 1805, chanteuse à la Monnaie de Bruxelles et à l’Opéra de Paris. Cette nuit je l’ai jouée au piano et j’ai fait un petit montage pour intégrer cette cadence à l’opéra favori de cette Julie Vansteenkiste, « Lucia di Lamermoor ». Tendez l’oreille, donc, je vous fais entendre aujourd’hui une cadence oubliée de 1844. » (minutage : 03 : 42 à 04 : 21) 
Vanne-stenne-kiss-teu.

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Mes sources :
Le Ménestrel, journal de musique, édition du 8 mars 1896 (sur gallica.bnf.fr)
Le Grand Echo du Nord, article du 17 mai 1902 (sur gallica.bnf.fr)
Geneanet : arbre de Arnaud Aurejac
L'Echo de la Frontière, Bibliothèque municipale de Valenciennes
Revue du Nord, numéro de janvier 1896 (sur gallica.bnf.fr)

mardi 3 septembre 2024

Que faire du vieux manoir des moines ?

Ils sont nombreux les Valenciennois qui connaissent la “Maison du Prévôt“, de vue ou de nom, curieuse bâtisse posée au coin de la rue Notre-Dame et de la rue des Déportés-du-train-de-Loos, précédemment rue de Paris, ou même rue Pissotte si l’on remonte aux origines.

Le bâtiment en septembre 2024
(photo personnelle)

Elle n’a pas toujours été aussi pimpante ! Ci-dessous, la voici photographiée au début du XXe siècle (le cachet de la poste semble dire 1903) sans sa tourelle qui fut reconstituée en 1988 lors d’un grand chantier de rénovation mené par Etienne Poncelet, alors architecte en chef et inspecteur général des monuments historiques :

 

(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Monument historique, oui, la “Maison du Prévôt“ l’est depuis 1923, classée pour ses façades et ses toitures. Voici une autre vue, non datée, qui fait frémir devant l’état, précisément, des façades et des toitures :

 

(image extraite du site Monumentum)

Un auteur a fait remarquer au passage que l’un des pignons à redents – celui du coin de la rue – avait dû être arasé tout à la fin du XIXe siècle : c’est ici bien visible. Il a lui aussi été reconstitué.

 

L’image la plus ancienne est celle qu’en donne Simon Leboucq dans son Histoire ecclésiastique de Valenciennes, dans le chapitre qu’il consacre aux Sœurs grises ou “Sœurs pénitentes de Saint-François“. Celles-ci, en 1462, s’installent en face de l’église Notre-Dame-la-Grande[1] dans une demeure qui appartenait à leur supérieure. En 1650 (date de son manuscrit), lorsque Simon Leboucq dessine la demeure en question, il dessine aussi la maison voisine : la Maison du Prévôt. Il précise bien que ces bâtiments sont séparés : petit a, monastère des sœurs pénitentes de St-François ; petit b, « maison appartenant à la Prévosté de Nostre-Dame la Grande » (il trace même un pointillé entre les deux).

 

(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Pourquoi l’appelle-t-on “Maison du Prévôt“ ? Apparemment, par erreur. Ou plutôt, par confusion d’usage. Je m’explique : dès sa construction, l’église Notre-Dame-la-Grande a été confiée aux moines de l’abbaye Saint-Pierre d’Hasnon, qui logeaient dans un bâtiment attenant, devenu depuis notre Sous-Préfecture. Comme toutes les abbayes, celle d’Hasnon était dirigée par un abbé, qui déléguait ses pouvoirs à un prévôt “régnant“ sur les moines, les bâtiments, les terres, bref la prévôté de Valenciennes. On connaît les noms de ces prévôts successifs, Dom Machin, Dom Chose, c’était de véritables seigneurs qui n’allaient sûrement pas habiter la misérable bicoque dont nous parlons aujourd’hui. Or ils employaient aussi du personnel laïc, notamment un trésorier (un “receveur“), et c’est ce personnage qui, pense-t-on désormais, habitait ce logement. On peut même considérer qu’il s’agissait d’un logement de fonction, car on en connaît deux occupants à deux dates éloignées : Jean Dusart, receveur en 1518, et Mathieu Le Josne, receveur en 1657.

 

D’autres “explications historiques“ ont été fournies par les uns et les autres. Nombreux sont ceux qui, sans doute à cause du dessin de Leboucq, ont dit que la maison faisait partie du couvent des Sœurs Grises, ce qui n’est pas le cas ; en 1858, un Kervyn de Lettenhove y voit l’habitation de Froissart, sans aucune preuve ; jusqu’à un abbé Jules Dewez qui, en 1890, dans son « Histoire de l’abbaye Saint-Pierre d’Hasnon », écrit : « Primitivement, le prélat d’Hasnon était seigneur du neufbourg. Comme tel, il avait droit de haute, moyenne et basse justice. Il a exercé ce droit par un prévôt et des échevins dont le siège était au fond du grand-bruile ; les ruines de ce bâtiment étaient encore visibles du temps de S. Leboucq. » Et en note : « Ne serait-ce pas un reste de ce bâtiment, que ce vieux manoir qui existe encore, au coin des rues de Paris et de Notre-Dame, et qui porte le nom de maison du Prévôt de Notre-Dame-la-Grande ? »

 

Les historiens ont tenté, les uns après les autres, de fixer la date de construction de cette maison à partir de ses caractéristiques architecturales. 

Louis Serbat, en 1906[2], la décrit : « Située à l’angle de deux rues, elle est bâtie de brique et de pierre. […]. La tourelle d’escalier, suivant un procédé vraisemblablement importé de Bourgogne, mais rare dans la région, repose sur un cul-de-lampe formant de côté une sorte d’auvent à la porte du rez-de-chaussée… » Il conclut : « On date parfois du XIIIe siècle cette habitation qui est manifestement de la fin du XVe. »

 

Le "cul-de-lampe" de la tourelle et les "encorbellements"
Ce dernier terme me paraît exagéré pour une simple décoration en relief
(photo personnelle)

En 1992, Robert Duée[3] apporte des précisions : « il s’agit d’une structure en bois habillée de maçonnerie où se mêlent harmonieusement la brique, le grès et la pierre blanche. » Il cite quelques particularités, comme « son étage en encorbellement, réminiscence des constructions à pans de bois », et il s’interroge : les moines étant présents à Notre-Dame-la-Grande depuis 1202, ne se trouvait-il pas là une construction en bois antérieure ? Question sans réponse.

Robert Duée note encore « la présence sur sa façade d’une Croix de Saint-André en briques vernissées […] croix répétée au haut du pignon droit où elle somme une grande clef verticale stylisée, également de briques vernissées… » La croix de Saint-André c’est la Bourgogne, la clef c’est celle de Saint-Pierre. Aujourd’hui ces briques vernissées ont bien pâli et on les distingue à peine, mais Robert Duée voit dans les motifs qu’elles représentent une datation possible au temps de notre « période bourguignonne », comme il dit, soit entre 1433 et 1502, avec la présence à la tête de la prévoté de « deux abbés bourguignons influents » entre 1439 et 1485.

 

On devine plus qu'on ne voit les briques vernissées en haut du pignon
(photo personnelle)

Saint Pierre et ses clefs ont été ajoutés sur des vitraux posés au XIXe siècle, hommage aux armes de l’abbaye d’Hasnon et à son saint patron :

 

(photos personnelles)

Quant à la niche en pierre, au coin du bâtiment, elle reste tristement vide et l’écu qui la portait a été rendu illisible :

 

(photo personnelle)


Dans un article paru dans « L’Echo de la Frontière » le 4 septembre 1832, Arthur Dhinaux évoque cette niche. Il écrit : « L’angle du logis porte encore, au milieu d’enjolivements gothiques usés par les ans, une de ces niches destinées à recevoir une madone, au pied de laquelle brillait tous les soirs une lanterne ; ces pieuses illuminations, qui se représentaient à chaque carrefour, étaient le seul mode d’éclairage des villes de Flandre pendant les XVIe et XVIIe siècles. »

 

Confisquée et vendue à la Révolution française, occupée par divers habitants au fil des ans (notamment par la famille d’Edmond Membrée, 1820-1882, compositeur, auteur de plusieurs opéras – une plaque le rappelle sur la façade), la maison finit par être achetée par la municipalité au XXe siècle. En juillet 2024, l’adjoint au maire chargé de la culture et de la valorisation du patrimoine (Daniel Cappelle) m’a autorisée à y entrer et à la photographier. Après ma visite j’ai dessiné ce petit plan, qui n’est sans doute pas exact dans les dimensions mais qui ne cherche qu’à donner une idée de l’agencement des lieux. L’agencement est identique à l’étage. Comme disent les agents immobiliers : travaux à prévoir ! 

 

(toutes photos personnelles)

Que faire aujourd’hui de ce bâtiment ? Robert Duée dit avec ironie que la municipalité se pose la question depuis 1912… C’est la date à laquelle un comité s’est créé pour la sauvegarde de la maison. 

« L’Echo de la Frontière », en 1888, lui trouvait une utilisation qui a toujours ses adeptes de nos jours, celle d’en faire un “musée spécial“ : « Ce Musée, qui n’aurait pas besoin d’être grand, est tout trouvé : c’est la vieille maison de la rue de Paris, … que la ville aurait dû acheter depuis longtemps, … et où nous pourrions transporter tout ce qui rappelle Carpeaux et loger les toiles de Colier, etc. » Un musée d’accord, mais plutôt de “curiosités valenciennoises“ suggère « Le Courrier du Nord », qui estime que seul « notre grand Musée » peut accueillir les œuvres de Carpeaux. Bref, suggestions sans suite.

Pourtant, le 13 août 1943, le Conseil municipal décide d’acheter un terrain contigu à la maison (désormais classée), car « cette maison est destinée à l’aménagement d’un petit Musée d’art local ». Sans doute peut-on penser que la période était mal choisie.

La question reste donc posée : quels sont désormais les projets de la ville de Valenciennes pour garder en bon état l’une des plus anciennes maisons de la cité ? Une réponse est proposée par Daniel Cappelle, une idée qui est juste née et n’a pas encore été creusée : faire de la “Maison dite du Prévôt“ une résidence d’artistes, avec ateliers au rez-de-chaussée et logements à l’étage. C’est une perspective intéressante, que nous serons nombreux à suivre.



[1] Voir dans ce blog mon article « Quelle était cette église “grande“ sur si petite paroisse ? », publié le 7 novembre 2023.

[2] Louis Serbat, « L’église Notre-Dame-la-Grande à Valenciennes » in « Revue de l’art chrétien », 1906 (sur gallica.fr)

[3] Robert Duée, alors président du Cercle archéologique et historique de Valenciennes, « La maison dite “du prévôt de Notre-Dame“ à Valenciennes » in « Valentiana » n°9. Voir aussi le résumé qu’il en fait dans « Valentiana » n° 25-26 daté de juin 2000.