lundi 27 janvier 2020

Quel est cet empereur qui prit le train incognito ?

C’est l’effervescence à Valenciennes en cette fin septembre 1853. Les rues sont encombrées de chantiers, on cloue, on peint, on pavoise et la presse bougonne : « des bois de charpente, des forêts de sapins verts, des décors de tout genre encombrent partout la voie publique… »[1]C’est que se prépare un grand événement, un de ces épisodes municipaux au cours duquel toute la ville veut donner le meilleur de ses exceptionnels talents : la visite officielle et en grande pompe de l’Empereur Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie. Et en effet, cette visite restera dans les annales.

(image extraite du site babelio.com)
L’architecte de la ville, Casimir Pétiaux, a été chargé d’imaginer, créer et mettre en place toutes les décorations qui égayeront le parcours des souverains, depuis la gare (la station de chemin de fer, comme on dit alors) jusqu’à l’Hôtel de Ville. Né à Raismes en 1807, Casimir Pétiaux est architecte de Valenciennes depuis 1836, chargé de l’entretien des bâtiments publics. C’est sous son administration que le beffroi s’est effondré en 1843, mais c’est lui aussi qui a restauré la façade de l’hôtel de ville ; lui qui a créé et installé, avec le sculpteur Henri Lemaire, le très beau monument à Froissart en 1851-56 ; lui enfin qui a construit les Ecoles Académiques en 1862-64.

Portrait de Casimir Pétiaux par Gustave Housez
(image extraite du site webmuseo.com)
Pour la visite impériale, Pétiaux a imaginé une succession d’arcs de triomphe plus somptueux les uns que les autres. Un petit livret conservé à la Bibliothèque municipale de Valenciennes nous en montre les croquis[2]. Voici tout d’abord le parcours, long de 1.200 mètres :

 

A leur descente du train, à midi et demie ce vendredi 23 septembre, Napoléon III et Eugénie, dont l’arrivée sera annoncée au son du canon, seront accueillis sous une tente majestueuse par le Sous-Préfet, le maire, ses adjoints et tout le conseil municipal.


Après quelques échanges de politesses et quelques serrements de mains, les souverains suivis de tout un cortège de personnalités descendront lentement la rue de Lille dans une voiture découverte tirée par des chevaux, en passant sous la première décoration, l’Arc de la Navigation, près du bureau de l’octroi.


Le Courrier du Nord en donne cette description : « Aux côtés d’un immense portique, et s’appuyant sur deux grands mâts garnis de leurs agrès, s’étendent majestueusement deux colossales figures en grisaille représentant l’Escaut et la Rhônelle. Au milieu, un beau médaillon sur lequel sont artistement peints les portraits de l’Empereur et de l’Impératrice. Une inscription peinte autour du portique indique à LL. MM. que cette belle décoration est un hommage de la Navigation de l’Escaut. »

Quelques mètres plus loin, le cortège sera accueilli par « une élégante flotille couvrant à gauche et à droite les immenses nappes d’eau qui s’étendent aux côtés de la Porte de Lille. »


Le cortège atteindra alors la Porte de Lille, sur laquelle « règne une grande décoration militaire. Au milieu de faisceaux et d’allégories et s’appuyant sur une colonne que surmonte une statue de la gloire, apparaît la majestueuse figure de Napoléon-le-Grand à cheval, et dans l’attitude historique du passage des Alpes. » (La peinture, se désole le journaliste, a été réalisée un peu à la va-vite, mais bon, c’est l’intention qui compte.)


En passant la Porte de Lille, les souverains franchiront les remparts et entreront en ville. Et les arcs de triomphe vont désormais célébrer les talents des habitants.


Voici d’abord celui des Académies : « un véritable et magnifique temple d’ordre romain, avec sa longue file de colonnes aux chapiteaux dorés… Quatre grandes figures représentant la Peinture, la Sculpture, l’Architecture et la Musique complètent la décoration, au-dessous de laquelle la Société Chorale de Valenciennes attend l’heure de rappeler par ses chants des souvenirs bien doux à l’Empereur. »
Ici le Courrier du Nord fait allusion au répertoire choisi par la chorale en question, qui interprétera pour les souverains une œuvre écrite par la reine Hortense, la mère de Napoléon III. 

Quelques trots de chevaux plus loin, s’élève l’arc de triomphe des Hospices : « C’est la manifestation des pauvres de Valenciennes, en style demi-ogival surmonté de la figure vénérée de St-Vincent de Paul et orné (l’arc) d’attributs religieux. »


Au chapitre du religieux, il faut noter que, le 23 septembre tombant un vendredi, l’archevêque n’a pas manqué d’accorder à la ville de Valenciennes, « sur la demande faite de concert par l’autorité civile et ecclésiastique » précise le Courrier du Nord, dispense du précepte de l’abstinence, pour ce vendredi seulement. Il est vrai qu’un jour comme celui-là, on ne va pas se contenter de manger du petit poisson !


Après les orphelins, voici les sciences, les arts et l’agriculture. L’arc de triomphe a été financé par les membres de la Société du même nom, sur souscription. Posé sur la place du Marché aux Poissons, il « s’appuie d’un côté sur une vaste ruche, emblème du travail utile et persévérant … » Le Courrier du Nord ajoute : « La Société agricole des chanteurs de Saultain, placée au premier étage de la ruche, attend le passage du cortège pour entonner un chœur de circonstance », une cantate écrite par Gustave Hamoir, qui les dirige.

Et le cortège arrive Place d’Armes, qui apparaît comme rassemblant le summum de toutes les beautés dont la ville de Valenciennes veut éblouir ses visiteurs.

 

Sur l’aquarelle de Pétiaux ci-dessus, on voit à droite la façade de l’hôtel de ville dont la décoration enthousiasme le journaliste du Courrier : « En voyant ces croisées bariolées de mille couleurs, ces nombreux écussons, aux couleurs éclatantes, ces tentures découpées, cette forêt de drapeaux, de guirlandes et de trophées, on se croirait transporté devant ce palais de l’Alhambra, dont Grenade la Maure montre encore orgueilleusement les magnifiques et brillantes peintures. »
Au fond de l’image, l’arc de triomphe est celui de la Société des Incas, la grande société charitable de Valenciennes [3]. Ce monument vaudrait à lui tout seul un article particulier, tant il donne dans la démesure. Un soleil, des trônes, des officiers, des drapeaux citant les grandes victoires de l’Empire, ajoutez Louis XIV et François Ier, les cygnes de Valenciennes [4], des guirlandes, des trophées, des bannières, n’en jetez plus ! « Cet arc est d’un effet merveilleux », écrit l’Echo de la Frontière. Il éclipse presque les deux autres « monuments » érigés eux aussi sur la place, celui du charbon – avec une véritable machine à vapeur installée sur des tas de charbon destinés à être distribués aux pauvres après les festivités (300 hectolitres, offerts par la Compagnie d’Anzin) – et celui du sucre qui présente les matières premières et les instruments du raffinage.


Lorsque les souverains arrivent sur la Place d’Armes, c’est peu dire qu’une « foule immense » les attend pour les acclamer. L’illustrateur envoyé par le journal L’Illustration s’est fait le témoin de cet engouement (cette fois, l’Hôtel de Ville est à gauche) : 

"Le défilé des mineurs sur la place de Valenciennes".
(image extraite d'une gravure sur eBay.fr)
A l’intérieur, le bâtiment de la mairie a été entièrement redécoré et meublé à neuf ; des œuvres des grands sculpteurs valenciennois ont été disposées ici et là ; une « salle du trône » a été installée dans la salle de bal, et tous les salons réquisitionnés pour y placer les officiers, les sénateurs, les demoiselles chargées de guirlandes et de fleurs, et pour le confort des souverains.

Le temps de remettre au maire de Valenciennes, Honoré Carlier-Mathieu, la décoration de la Légion d’Honneur, l’Empereur et l’Impératrice prennent place sur le balcon de l’Hôtel de Ville pour assister au grand défilé : d’abord les médaillés de la Société d’agriculture, les corporations d’ouvriers, les sociétés de secours mutuel ; puis 8.000 ouvriers mineurs en costume de travail, accompagnés de tambours, musiques et bannières ; puis… patatras, la pluie s’invite à la fête ! Une vraie pluie de septembre, qui s’installe pour durer, et qui met fin au défilé. « Un grand nombre de députations, se désole le Courrier du Nord, restées sur la Plaine de Mons (où tout le monde attendait son tour), n’ont pu se présenter devant l’empereur. » Même le feu d’artifice prévu pour le soir même a dû être annulé, reporté à un autre jour.

Au total, les souverains seront restés à Valenciennes « environ une heure trois-quarts », constate le Courrier du Nord, la ville étant une simple étape d’un périple qui les menait ensuite à Douai et à Lille puis, le lendemain, dans les ports de Dunkerque, Calais et Boulogne. Même pas deux heures, donc, alors que la préparation de l’événement a demandé des jours et des nuits de travail. C’est ce qu’indique Casimir Pétiaux dans un courrier adressé au maire quelques jours plus tard pour remercier de leur efficacité toutes les personnes ayant travaillé sur les chantiers : « J’ai trouvé chez tous les artistes valenciennois, chez tous les entrepreneurs, un concours actif et dévoué à la réussite des travaux et à leur achèvement ; tous les ouvriers m’ont aussi secondé non seulement par leur travail de jour, mais aussi par un travail assidu pendant la nuit, sur des travaux difficiles, dangereux même et exécutés souvent à des hauteurs considérables. »

Il termine sa lettre en demandant que les entrepreneurs, ouvriers, fournisseurs soient payés rapidement : la note finale, pour la municipalité, s’élève à quelque 40.800 francs ! Les Archives municipales ont conservé le dossier comptable de l’événement, où sont consignées les moindres dépenses : les bouteilles de vin, les clous et les boulons, la paille pour les chevaux, la location de sapins (pour décorer les rues), les factures pour « détérioration de matériel » ou « objets qui ont été perdus », une petite note de frais pour « chopes aux soldats qui ont sorti les objets du magasin », une autre pour payer « trois ouvriers pour avoir été chercher des branches d’arbre à la caserne de cavalerie », et je retrouve dans la liste mon ancêtre Amédée Giard qui a fourni pour 103 Fr 10 de couleurs. Mais pas de problème pour la municipalité : ces 40.800 francs seront demandés au Sous-Préfet avec mission de les demander au Préfet, en précisant que « la plupart des fournisseurs réclament avec instance ce qui leur est dû ». Les Archives n’ont pas la réponse du Préfet…

Les comptes rendus de l’époque indiquent que Napoléon III souhaitait vivement visiter la ville de Valenciennes, qui en effet ne se trouve pas sur l’itinéraire le plus direct entre Arras et Lille. La visite de 1853 est présentée comme la première, une autre aura lieu en 1867. Pourtant…
Pourtant celui qui fut Louis-Napoléon Bonaparte ne peut sûrement pas oublier la journée du 25 mai 1846 et son évasion du Fort de Ham. Une évasion rocambolesque, digne d’un roman d’Alexandre Dumas (ou, de nos jours, de Carlos Ghosn) ! Déguisé en ouvrier, l’attention de ses gardiens détournée par son valet, il se cache le visage derrière une planche qu’il porte sur l’épaule, se sent dévisagé par toutes les sentinelles qu’il croise dans le Fort, mais parvient à sortir ! Il n’est cependant pas encore tiré d’affaire. « Il fallait maintenant, raconte Paul Guériot [5], gagner la gare de Valenciennes pour prendre un train sur Bruxelles. Trente bonnes lieues à couvrir en voiture. » Son valet en avait loué une à Ham, qui les conduisit à Saint-Quentin. Là, Louis-Napoléon se débarrasse de ses vêtements d’ouvrier et contourne la ville, à pied, jusqu’à la route de Valenciennes où son complice doit lui amener une « chaise de poste ».

Une chaise de poste du XIXe siècle
(image extraite du site les-charles.net)
Celui-ci tarde tellement que Louis-Napoléon, inquiet, demande à un voyageur en cabriolet venant en sens inverse s’il ne l’a pas croisé. Un voyageur bien aimable, d’ailleurs, dont on apprendra plus tard qu’il s’agissait du procureur du roi ! Bref, la chaise de poste arrive, les deux compères filent à la gare de Valenciennes et là… ils doivent attendre le train pour Bruxelles durant deux heures. Ces deux heures d’attente incognito, faux passeport anglais en poche, Louis-Napoléon Bonaparte ne peut pas les avoir oubliées. Ni cette ultime péripétie : dans la gare, le valet s’entend soudain appeler par son nom ! Il a été reconnu ! Mais c’est juste « un ancien gendarme de Ham devenu employé de chemin de fer, qui vient faire un bout de conversation », raconte Paul Guériot. Ces émotions passées, tous deux prirent le train et passèrent en Belgique, où le prince était libre.
Et je me pose la question : le 23 septembre 1853, en posant son impérial pied sur le quai de la gare de Valenciennes, Napoléon III peut-il n’avoir eu aucune pensée pour le fuyard de 1846 ? 


[1]« Le Courrier du Nord », 22 septembre 1853. Mes citations seront ensuite tirées du « Courrier du Nord » et de « L’Echo de la Frontière » du 24 septembre 1853.
[2]« Voyage de LL. MM. II. dans le Nord de la France. Visite faite à Valenciennes le 23 septembre 1853 », Ms1100. Toutes mes images des aquarelles de Pétiaux sont extraites de ce livret.
[3]Voir dans ce blog l’article « Qui sont ces emplumés qui paradaient dans les rues ? » publié en juin 2017.
[4]Voir dans ce blog l’article « Quels sont ces cygnes qui sifflent sur nos têtes ? » publié en juin 2017.
[5]Paul Guériot, « Napoléon III », tome 1, chapitre 2.

lundi 9 décembre 2019

Qui est ce prince qui charma Carpeaux ?

« L’Annuaire de l’arrondissement de Valenciennes » dans son édition de 1876-1877 [1] contient un texte signé Louis Legrand, tout à la gloire de Jean-Baptiste Carpeaux qui vient de mourir (le 12 octobre 1875). Dans un style très « bourgeois fin XIXesiècle », il fait ronfler ses phrases de belles envolées lyriques : « Si le ciseau s’est échappé pour toujours, hélas ! de ta main désormais inerte, tu laisses cependant assez d’œuvres impérissables pour faire de ton nom un de ceux que la postérité ne saurait plus oublier. » De son vivant déjà, Carpeaux était très célèbre parmi les statuaires français, Grand Prix de Rome en 1853, sculpteur à la cour de Napoléon III, exposant avec succès aux Salons des artistes dès 1863. Né en 1827 à Valenciennes, il avait suivi ses parents à Paris en 1838 mais était toujours resté fidèle à sa ville natale. La municipalité lui a d’ailleurs organisé des funérailles grandioses – troisièmes funérailles comme on verra, mais n’allons pas trop vite.

Les funérailles de Carpeaux à Valenciennes, dans le journal "L'Illustration", 1875
(image extraite du site qcmtest.fr)

Louis Legrand, dans son éloge funèbre, écrit : « Sa longue agonie fut heureusement entourée des soins les plus délicats par un généreux Mécène. La Ville de Valenciennes est unanime pour remercier le prince Stirbey de cette noble et magnanime hospitalité envers le génie mourant. » Tiens ? Qui donc est ce prince Stirbey, et comment est-il entré dans la vie de l’artiste ?

Le "monument à Carpeaux" réalisé par Félix Desquelles en 1912
(photo personnelle)
La vie de l’artiste Carpeaux, pour tout dire, est un véritable roman, avec des rebondissements en veux-tu en voilà, des épisodes de gloire et d’autres de profonde misère. L’homme avait du caractère, et la brouille lui venait facilement : il s’est fâché avec sa famille, avec ses amis, même avec ses clients car il ne supportait pas la critique et brisait les œuvres qui ne lui attiraient pas de compliments.
Les belles années n’ont pas manqué, au début de sa carrière. A Rome, il a fait la connaissance du marquis Eugène d’Halwin de Piennes (1825-1911), un diplomate qui l’a pris en amitié. Lorsque le marquis sera nommé, en 1863, chambellan de l’Impératrice Eugénie, il introduira Carpeaux à la cour des Tuileries.

Le Marquis de Piennes, premier protecteur de Carpeaux
(photo extraite du site fr.geneawiki.com)

L’une de ses premières œuvres pour la famille impériale sera le buste de la princesse Mathilde. Cette cousine de Napoléon III était la maîtresse du comte Alfred de Nieuwerkerke (1811-1892), surnommé « Le beau Batave » parce qu’il était d’origine hollandaise. Ce comte était surtout directeur général des musées nationaux puis impériaux, intendant des Beaux-Arts en 1853, surintendant dix ans plus tard. C’est lui qui était chargé de l’organisation des Salons et des achats publics.

Le Comte de Nieuwerkerke, aquarellé par la princesse Mathilde
(photo extraite du site histoire-image.org)

Ces deux précieux personnages, qui ont beaucoup fait pour la renommée du statuaire, disparaîtront de la scène française – et de la vie de Carpeaux – avec la chute de l’Empire, en septembre 1870. Carpeaux lui-même a séjourné quelques mois à Londres lors de cette période troublée, ne revenant à Paris qu’en 1872. Mais son étiquette de « sculpteur de l’Empire » lui ferme cette fois bien des portes.
A la fin de 1873, le sculpteur commence à beaucoup souffrir du cancer de la vessie qui finira par l’emporter. Il s’est séparé de son épouse, qu’il s’est imaginé lui être infidèle. Son atelier, situé à Auteuil, est confié à un gérant tandis qu’il part séjourner à la campagne chez son ami Alexandre Dumas fils – avec qui il se brouillera quelque temps plus tard. Pour l’heure, c’est grâce à Dumas que Carpeaux fait la connaissance de « Madame Gustave Fould » comme l’appelle Louise Clément-Carpeaux, la fille de l’artiste, dans son livre « La vérité sur l’œuvre et la vie de J.-B. Carpeaux » [2]. Valérie Fould est la veuve de Gustave Fould, député des Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes de Haute-Provence) et fils de l’ancien ministre des Finances de Napoléon III Achille Fould ; elle a deux filles, Consuelo (filleule du prince Stirbey) et Achille. Valérie Fould, née Simonin, a d’abord mené une carrière d’actrice, puis elle est devenue sculpteur et romancière sous le pseudonyme de Gustave Haller.
En apprenant que Carpeaux, très malade, souhaite se reposer au soleil de l’Italie, elle se tourne vers son ami (et amant) le prince Stirbey, le priant d’accueillir l’artiste dans sa propriété de Nice. Carpeaux n’est pas un inconnu pour ce prince, qui a acheté au Salon de 1874 la dernière statue de marbre du statuaire, « L’Amour blessé ». 

L'Amour blessé représente Charles Carpeaux, fils aîné de Jean-Baptiste.
(photo extraite du site wikimedia)

A la mi-février 1875, il installe le sculpteur dans une petite maison attenante à sa propriété de Nice, sur la Promenade des Anglais [3]. Carpeaux y restera jusqu’au mois de juin, descendant sur la plage chaque jour malgré une météo exécrable – le soleil d’Italie n’était pas au rendez-vous ! Le prince propose aussi de s’occuper en direct des affaires de Carpeaux « pour le délivrer de tout souci », et se fait remettre une procuration de mandataire général. Sur ce point, la rancœur de Louise Clément-Carpeaux est sans borne ! Pour elle, cette procuration est la mainmise manifeste d’un collectionneur cupide sur les œuvres d’un génial artiste.

Portrait de Louise Carpeaux en 1894, publié dans son livre op. cit.

Toujours est-il que le prince s’occupe maintenant de faire revenir Carpeaux à Paris, en louant pour lui une petite maison à Courbevoie, près du château de Bécon où lui-même réside. Il décrit le logement dans une lettre : « un petit gîte indépendant, spacieux, sain, en plein soleil, avec de la verdure, et voisin (3 minutes) de ma propre demeure ». Carpeaux s’y installe à la mi-juin 1875. Mais il est à bout de force : il est « un cadavre vivant par extraordinaire » écrit sa fille. Ses derniers jours vont s’écouler dans d’horribles souffrances, dont il parle dans les quelques courriers qu’il adresse à ses derniers amis.

Autoportrait tiré des Carnets de dessins, publié par la revue Valentiana n° 19.

Au mois d’août, le prince Stirbey, sentant la fin proche, active les démarches pour faire remettre à l’artiste la croix d’officier de la Légion d’Honneur. Le ministre des Arts et de l’Instruction publique, qui n’est autre que Henri Wallon, d’origine valenciennoise lui aussi, viendra en personne, le 6 août, accrocher les insignes au veston du mourant.
Le 12 octobre 1875, à six heures du matin, Carpeaux rend son dernier soupir. Le prince organise aussitôt des funérailles à Courbevoie, attirant une foule immense. La veuve de Carpeaux, écartée de la cérémonie de Courbevoie, fait à son tour célébrer un service funèbre, à Auteuil où se trouve l’atelier du sculpteur. Et la ville de Valenciennes, comme on l’a vu, procédera à des obsèques en grande pompe, le 29 novembre 1875, sous la neige, avec chapelle ardente, cortège funèbre [4], inhumation au cimetière Saint-Roch, tout cela dans une grande émotion populaire.

Les funérailles de Carpeaux à Valenciennes, par le peintre Constant Moyaux
(image extraite du site muzeo.com)

Alors, ce prince Stirbey ? Qui était-il vraiment ? Un mécène providentiel ou un geôlier impitoyable ? 

Le prince Georges Stirbey, portrait réalisé par un photographe de Constantinople en 1866.
Photo publiée dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de l'Art français, op. cit.
Il est d’origine roumaine [5], né à Bucarest le 1er avril 1832. Sa famille fait partie de l’élite dirigeante du pays – la Roumanie a été créée en 1859 par l’union de deux principautés, la Valachie et la Moldavie. Son père a été élu prince régnant de Valachie par deux fois, entre 1849 et 1856. La famille fait partie de cette « haute société » qui aime la culture occidentale et parle français couramment. Georges Stirbey est ainsi envoyé à Paris à l’âge de 12 ans, pour étudier au collège Rollin puis au lycée Louis-le-Grand où il passe son Bac en 1847. Etudes à la faculté de Droit et à l’Ecole d’administration militaire, puis il retourne en Valachie où il est nommé Ministre de la Justice de son père, pour quelques mois. Je vous fais grâce de tous les événements politiques qui se sont succédé en Valachie-Moldavie-Roumanie au milieu du XIXe siècle, il suffit de savoir que Stirbey y a activement participé, jusqu’à l’arrivée sur le trône roumain de Charles de Hohenzollern-Sigmaringen (1839-1914). Ne pouvant obtenir auprès de ce souverain le poste de premier ministre qu’il convoitait, il quitte son pays et s’installe définitivement à Paris en 1869, puis dans son château de Bécon à Courbevoie à partir de 1871.

Le château de Bécon à Courbevoie
(photo extraite du site collections.chateau-sceaux.fr)
Le prince s’est longuement attardé sur la description de ce château dans ses Mémoires [6], c’était assurément un lieu où il aimait résider. « Les grilles mêmes du parc, a-t-il écrit, sont faites avec la grille des Tuileries, vendue après la Commune. » C’est la résidence d’un collectionneur : il s’entoure d’objets précieux, « étoffes orientales, yatagans turcs et caftans suspendus aux murs, narguilés sur des petites tables incrustées de nacre » ; des œuvres d’art signées de grands maîtres couvrent ses murs, terrasses et pergolas entourant la demeure étaient ornées de sculptures – s’y trouve notamment « L’Amour blessé » de Carpeaux [7].
Après la mort du sculpteur, Stirbey eut maille à partir avec la veuve de Carpeaux, qui s’était sentie lésée par ses diverses initiatives pour délivrer l’artiste « de tout souci ». Pour en finir, il a décidé de léguer aux Musées nationaux la totalité des dessins dont il s’était porté acquéreur. « De cette grande collection, explique-t-il dans une lettre le 29 décembre 1881, j’ai fait trois parts : la première pour Valenciennes […] ; la seconde est destinée au musée du Louvre […] ; je voudrais faire hommage de la troisième part à l’Ecole des Beaux-Arts… »
Naturalisé français en 1888, il épousait la même année son amie Valérie Fould et adoptait ses deux filles, qui porteront son nom : Fould-Stirbey. Pratiquant la peinture toutes les deux, elles seront encouragées par le prince qui fera pour elles l’acquisition de plusieurs pavillons de l’Exposition universelle de 1878 (celui de la Suède, de la Norvège, puis de l’Inde), pour les installer dans son parc de Courbevoie et les transformer en ateliers d’artiste. Ces pavillons sont aujourd’hui un musée Roybet Fould, Ferdinand Roybet ayant été un des professeurs d’art des deux demoiselles.
Georges Stirbey est mort le 14 août 1925 à Paris, il est inhumé au cimetière du Père Lachaise aux côtés de sa femme décédée en 1919. Aucun de ses parents roumains, indique Gabriel Badea-Päun, pourtant nombreux à cette époque à Paris ou à Bucarest, n’a assisté aux obsèques. Fils de Dimitri Barbu Bibesco, prince Stirbey, et d’Elisabeth Cantacuzène, Georges avait deux sœurs, Elise (1827-1890, mariée en 1848) et Helena (1831-1864) et deux frères, Alexander (1837-1895, marié en 1869) et Dimitri (né en 1842), eux aussi princes Stirbey. 

Les parents de Georges Stirbey
(photos extraites du site stirbey.com)
Parmi la descendance, on trouve notamment des producteurs de vin. Leur activité remonterait au XVIIIe siècle, à Dragasani. Expropriée par les Communistes en 1945, la famille a retrouvé ses terres après 1989 et la chute du rideau de fer. Aujourd’hui, le domaine s’étend sur trente hectares, plantés de sauvignon et cabernet sauvignon, mais surtout de cépages autochtones (negru de Dragasani, tamaioasa romanesca, etc.). « On boit des vins Prince Stirbey, se félicite le site « invino.ca », sur tous les vols de 1classe de la compagnie Lufthansa, partout dans le monde. »

Affiche publicitaire des années 1920.
(image extraite du site stirbey.com)
Et si vous voulez accueillir un peu de Prince Stirbey chez vous, vous pouvez choisir de planter dans votre jardin le rosier buisson qui porte son nom, créé en 1871 par Joseph Schwartz : sa rose couleur fuschia est très parfumée, et sa floraison est très remontante.

Le rosier "Prince Stirbey"
(photo extraite du site roseraie-ducher.com)
Il n’existe pas, à ma connaissance, de rose Carpeaux…






[1] Annuaire édité chaque année par George Giard, libraire-éditeur place d’Armes. Merci à l’ami qui a déniché celui-ci aux puces de Bordeaux !
[2] « La Vérité sur l’œuvre et la vie de J.-B. Carpeaux », par Louise Clément-Carpeaux, Paris, 1934 (tome 1) et 1935 (tome 2). La fille de Carpeaux mène dans cet ouvrage une charge sévère contre Madame Fould, le prince Stirbey et leurs divers « comparses ». Ainsi, page 194 : « Tout est bon à ces gens perfides pour arriver à leurs fins. »
[3] La villa du prince, 39 Promenade des Anglais à Nice, a été vendue après la guerre 14-18. Elle est aujourd’hui démolie, remplacée par d’autres constructions.
[4] Voir après ces notes la composition de l'impressionnant cortège.
[5] Voir l’article « Le prince Georges B. Stirbey (1832-1925), mécène et collectionneur de Carpeaux » par Gabriel Badea-Päun in Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, année 2009.
[6] « Feuilles d’automne et feuilles d’hiver » par Georges B. Stirbey, Paris, 1916.
[7] Il se séparera de cette sculpture en 1921, pour en faire don au musée de Valenciennes.


* * *

Ville de Valenciennes

Funérailles de Carpeaux

« Le maire de Valenciennes arrête les dispositions suivantes pour les funérailles de Carpeaux :

« Le dimanche 28 novembre 1875, l’Administration municipale accompagnée du Conseil académique se transportera à (…) heures à la gare pour recevoir avec le clergé de la paroisse Saint-Nicolas les restes mortels de Carpeaux et les escorter jusqu’aux Acamédies, où une chapelle ardente sera disposée à cet effet. Le public sera admis à visiter cette chapelle.

« Les personnes invitées se réuniront le lundi 29 novembre, à 11 heures du matin, à l’Hôtel de Ville. De là, elles partiront pour aller chercher le corps aux Académies et l’accompagner à l’église Notre-Dame, où un service solennel sera célébré à 11 heures et demie.

Ordre du Cortège.

« Départ des Académies en suivant la rue de Paris, la place d’Armes, la rue du Quesnoy jusqu’à l’église Notre-Dame.
Un peloton de Cavalerie,
Bannière de deuil aux initiales de Carpeaux,
Députation des Ecoles,
Le collège de la Ville,
4 tambours,
la Musique communale,
les canonniers de Valenciennes,
la compagnie des pompiers,
la Croix et le Clergé de la paroisse Notre-Dame.
Le Char funèbre traîné par 4 chevaux caparaçonnés de noir.
Les cordons du poêle seront tenus par le maire de la Ville, le Général, un conseiller général de Valenciennes, le Vice-Président du Conseil Académique,
La famille du défunt,
La députation de Paris,
Le Sous-Préfet,
Le Tribunal de 1reInstance,
Le Tribunal de Commerce.
Le Conseil municipal
Le Commandant de place et les officiers des Régiments
Le Juge de Paix
La Chambre de Commerce
Le Conseil des Académies de Peinture, Sculpture, Architecture et Musique
Les Professeurs et les Elèves des Académies avec leur drapeau
Les Médaillistes des Académies
La Commission des hospices, le Bureau de Bienfaisance et les Commissaires de quartier
La Société d’Agriculture
La Société des Incas
Les huit sociétés de Secours Mutuels avec leur bannière
Les Orphéonistes et la Société Chorale
La haie sera formée par la troupe de ligne
La marche sera fermée par un détachement des Canonniers de Valenciennes.

« Le Cortège en sortant de l’église Notre-Dame reprendra le même ordre. Il suivra la rue du Quesnoy et la rue de Mons jusqu’au cimetière, où le corps sera déposé dans son caveau.
Les habitants de la place d’Armes et des rues où passera le cortège sont invités à arborer à la façade de leurs maisons le drapeau national garni d’un crêpe. »

mardi 12 novembre 2019

Qui sont ces frères qui avaient les livres dans la peau ?

Dans le quartier ancien de la place de la Barre, à Valenciennes, derrière la rue de Famars, des panneaux indiquent depuis quelque temps la mise en œuvre de la « requalification de l’îlot Onésyme Leroy ». Par îlot entendez pâté de maisons ; par requalification, opération de réhabilitation, reconstruction, abattage ou nettoyage de bâtiments abandonnés depuis trop longtemps. Cette requalification est financée par nos impôts via diverses institutions spécialisées dans le logement, et entreprise sous la houlette des HLM de Valenciennes qui se sont adjoint les services d’un cabinet d’architectes, « Tandem + ». Ce cabinet montre, sur son site internet, différentes vues de son projet, où l’îlot Onésyme Leroy sort transfiguré de sa chirurgie esthétique (cliquez ici).

(photo personnelle)
Et puisque la ville tire ce pâté de maisons hors de son oubli et de sa déchéance, je souhaite également remettre à la lumière celui qui lui a prêté son nom : Onésyme Leroy (ou Onésime, car on trouve son prénom écrit des deux façons).

(photo personnelle)
Il est né à Valenciennes le 30 juillet 1788, dans la maison de ses parents, Jéronime et Casimir Leroy, lequel était brasseur rue du Grand Bruille. La famille venait d’une lignée de paysans dont la ferme se situait à Wargnies-le-Grand. Le jeune Onésyme commence ses études au collège de Valenciennes, et les poursuit à Paris, au collège Sainte-Barbe puis au Lycée Napoléon – c’est-à-dire au Lycée Henri IV. Son père aurait voulu qu’il devienne avocat, mais Onésyme se sent une autre vocation : il écrit des pièces de théâtre. Ses œuvres se succèdent : six pièces en une dizaine d’années [1], en vers ou en prose, toutes montées et représentées avec succès sur des scènes parisiennes. Une septième, Caton le Censeur, ne fut jamais terminée.

Onésyme Leroy par Henri Coroenne
(photo extraite du site webmuseo.com)
Les intrigues sont celles des comédies légères, où les pères ont des vues opposées à celles de leurs filles en âge de prendre mari. Ces pièces sont cependant le support à d’amusantes critiques de la société de l’époque – et même, en vérité, de la société d’aujourd’hui tant les personnages sont typés. L’esprit de Labiche n’est pas loin, les claquements de portes de Feydeau non plus.
Pourtant peu virulentes, deux des pièces d’Onésyme Leroy ont vu leurs représentations arrêtées sur ordre de la police : L’Esprit de parti, dans laquelle un des personnages retourne sa veste politique selon les opportunités, « a été retiré par ordre à cause des querelles que les opinions représentées soulevaient au parterre où l’on en vint même aux voies de fait. » [2] Et Les Deux Candidats, malgré un succès « prodigieux », furent censurés en France après 26 représentations à cause d’une curieuse histoire de perruque… mais continuèrent leur carrière en Belgique.
La Femme juge et partie est une réécriture d’une pièce du même nom, écrite en 1669 par Montfleury, qui connut – en plein règne de Molière – « un succès extraordinaire » [3]. La mouture d’Onésyme Leroy fut jouée au Théâtre-Français (la Comédie Française) notamment par la célèbre comédienne Mademoiselle Mars. 

La comédienne Mademoiselle Mars par Jean-François Strasbeaux
(photo extraite du site report-tableaux.com)
Pourtant notre auteur n’en était pas satisfait. Cité par Joseph-Marie Quérard dans « La France littéraire » [4], il déclare : « Le Théâtre-Français sera digne de servir de modèle à tous les autres, quand il aura répudié ses productions efféminées ou licencieuses (la Femme juge et partie, par exemple, qui, malgré mes corrections, n’en est guère plus sage, et s’est trop prodiguée à Paris et dans les départements. Quelque préjudice que me porte ce vœu, puissent nos théâtres s’épurer assez pour que cette pièce en disparaisse à jamais). »
Curieuse idée que de vouloir « nettoyer » les œuvres produites par les dramaturges du passé ! Mais Onésime suivait là les traces de son idole, sa star, son dieu : Jean-François Ducis, le poète et dramaturge versaillais (1733-1816). Celui-ci se fit en effet une spécialité de réécrire les œuvres de Shakespeare, sans beaucoup se soucier des originaux dit-on, mais rencontrant à cet égard un grand succès public. 
Jean-François Ducis
(photo extraite du site academie-francaise.fr)
En 1823, Onésime Leroy cesse toute activité théâtrale. A en croire Quérard, il aurait souffert « d’une longue maladie ». Il quitte Paris, s’installe à Senlis puis à Passy. On sait aussi qu’il s’est marié, que son épouse s’appelle Adèle, sans autres détails. Son activité intellectuelle est restée dynamique, puisqu’en 1832 il édite un ouvrage qui sera couronné du grand prix de littérature de l’Académie française : Etudes morales et littéraires sur la personne et les écrits de J.-Fr. DucisIl y examine toutes les facettes de son auteur de prédilection, « avec conscience et goût » estime Quérard. [5]
Cette somme fut suivie de plusieurs autres études sur la littérature et les littérateurs, sur le langage et la linguistique, ouvrages « admis par l’Université, dit l’auteur de l’article paru dans la Revue agricole, comme propres à être donnés en prix aux élèves des lycées et des collèges. » 
En 1841, l’une de ces études si sérieuses et édifiantes lui valut le prix Monthyon, doté de 1.500 francs ! Il consacra tout cet argent à la fondation à Valenciennes d’une bibliothèque de prêt, avec son frère Aimé Leroy.

Aimé est aussi une personnalité peu banale. Il est né le 11 février 1793, toujours rue du Grand Bruille à Valenciennes. Son père voulait un avocat dans la famille : puisque Onésyme a renoncé, ce sera Aimé. Après des études primaires dans sa ville natale, il part faire son droit à Bruxelles puis à Paris, où il passe sa thèse en 1815. Revenu à Valenciennes, il se marie (sa femme s’appelle Victoire Paillot), commence à avoir des enfants (il en aura trois : Victorine, Louise et Edmond, 1817-1888, qui sera lui aussi avocat), peine à gagner sa vie. Il se bat et se débat pour ne pas entrer dans l’armée et échapper à un interminable service militaire, finit par se faire avoué en 1817, entre au conseil municipal de Valenciennes, le quitte en 1830. Avec des amis il fonde fin 1821 le journal « Petites Affiches de Valenciennes », qui deviendra « L’Echo de la Frontière », et en 1829 il crée avec les mêmes les merveilleuses « Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique », aujourd’hui inépuisable mine d’informations sur notre région. En 1831 Aimé Leroy est nommé juge de paix à Maubeuge… et démissionne aussitôt après avoir dû faire la levée d’un cadavre. A Valenciennes la place de bibliothécaire est vacante : il l’occupe, elle est faite pour lui.

Si un homme a jamais aimé les livres, c’est Aimé Leroy. Sa devise était : « Mes livres font ma joie » ! Au fil des ans, il a accumulé une collection de 12.000 volumes traitant des sujets les plus divers et variés : la mort, les épitaphes, les tombeaux ; les femmes, le mariage, l’égalité des sexes ; des traductions de Virgile ; etc. 
Un de ces livres braqua sur lui les trompettes de la renommée – mal embouchées, comme on sait. Alors qu’il était étudiant à Paris, il apprit le décès de l’abbé Delille, poète et traducteur de Virgile. Ce 1ermai 1813, il a l’occasion d’entrer dans la salle où l’on embaumait le corps du poète, et réussit à emporter deux morceaux de l’épiderme du défunt homme. Il a raconté la suite lui-même [6] : « Voici ce que je fis plus tard de cet épiderme : je me procurai un bel exemplaire de l’admirable traduction des Géorgiques de Virgile par Delille ; un habile relieur de Paris ajusta, sous mes yeux et avec adresse, mes deux morceaux d’épiderme sur le plat de cet exemplaire, et lorsqu’une écaille légère et transparente les eut recouverts, j’emportai mon volume qui depuis lors a pris rang parmi les objets dont j’aime à récréer et ma vue et mon âme. » Il faut bien avouer que la démarche n’est pas banale. Elle a valu à Aimé Leroy la réputation de l’homme qui possédait « une reliure en peau humaine », avec commentaires assortis : comble du maladif, sadique de la bibliophilie, adoration de décadence littéraire… Lui-même ne semblait pas s’en formaliser : « vous pouvez rire de mes reliques », répondait-il. Ses descendants, eux, prennent sa défense plus ardemment. Ainsi René Paillot (1860-1937), son neveu, raconte avoir souvent contemplé le livre en question : « Il est orné de vignettes en parfait état. La reliure est en maroquin vert garni d’or. Au centre des plats, sont ménagés deux médaillons qui renferment sous une mince feuille de mica les deux menus fragments d’épiderme du poète de chacun trois centimètres carrés environ. » [7] Ce livre étonnant serait resté propriété de la famille Leroy.
L'abbé Delille
(photo extraite du site britannica.com)
Aimé est mort le premier, en 1848 ; le statuaire Laurent Grandfils, professeur de sculpture à l’Académie de Valenciennes, a exécuté son buste de souvenir. 

Le buste d'Aimé Leroy, moulé par Grandfils sur son lit de mort
(photo de Jean-Claude Poinsignon, extraite du livre "Sortir de sa réserve")

Grandfils a également réalisé une statuette assise d’Onésyme, qui est au musée de Valenciennes. Onésyme, chevalier de la Légion d’Honneur, est décédé à Raismes le 14 février 1875.



[1] Pour lire les pièces, cliquez sur le titre :
Le Méfiant (1813) L’Esprit de parti (1817), L’Irrésolu (1819), La Femme juge et partie (1821), Les deux candidats (1821), la Fantasque et le Méfiant (1822).
[2] « Onésime Leroy, littérateur » in Revue agricole, industrielle et littéraire du Nord, 1857.
[3] Article Montfleury in theatre-documentation.com
[4] La France littéraire, tome 5, Paris 1833.
[5] Op. cit.
[6] Petites Affiches de Valenciennes, n° 253, 1ermai 1824.
[7] Bulletin des séances de la Société des sciences, de l’agriculture et des arts de Lille, années 1927-1928.