lundi 6 septembre 2021

Qui sont ces trouvères oubliés au fond du Puy ?

Bien avant Ronsard, du Bellay et leurs petits camarades de la Pléïade, qui au XVIsiècle se donnèrent la mission de promouvoir et réglementer la langue française, notamment de lui donner la préférence par rapport au latin dans tous les écrits littéraires – bien avant eux, donc, les écrivains de Valenciennes réunis en confrérie organisaient pour leur plaisir des concours de versification en langue française. Oui, le français était la langue de cette ville, qui jamais ne parla le flamand ni l’espagnol. Un français ancien, certes, qui ressemble à celui de la célèbre Cantilène de Sainte-Eulalie[1] comme un fils ressemble à son père ; mais un français qui se prêtait à merveille aux jeux de cette confrérie d’écrivains.

On appelait ces confréries des « Puys », et on trouvait ces Puys dans la plupart des villes de la région : Arras, Douai, Lille, Tournai, Mons, Amiens et autres lieux. Valenciennes fut la première à se doter d’un cercle de ce genre, ce qui fait de son Puy le plus ancien de tous. Le Puy Notre-Dame, c’est son nom, a en effet reçu sa première charte, dit Simon Le Boucq[2], en 1229, sa création même remontant, selon lui, à une date antérieure à 1186. 

Chaque année, les confrères du Puy organisaient entre eux une sorte de joute littéraire, qui consistait à écrire de courtes œuvres sur un thème imposé puis à lire ces créations devant un « jury » qui distribuait des prix. La Pléïade ayant porté la forme du Sonnet au pinacle du fin du fin de ce qui se fait de mieux, on a aujourd’hui oublié les autres styles de poésies prisés par nos artistes du Moyen-âge : le Dit ou Ditié (avec une moralité), le Lai (récit d’aventures), le Virelai (chanson de trois couplets et un refrain), la Complainte (un triste sort), le Fabliau (des aventures inventées), le Servantois (supplique pieuse, ou supplique amoureuse), la Sotte Chanson (un servantois satyrique), le Sonez (une chanson), le Fatras ou la Fatrasie (une forme aux rimes entremêlées), la Ballade, le Rondeau, la Pastorale… Ces messieurs avaient de quoi s’amuser !

 

Peu d’auteurs, malheureusement, dont la renommée ait traversé les siècles. Jean Froissart (1337-1410) est le plus célèbre de ceux qui ont participé aux jeux du Puy de Valenciennes et qui y ont été primés. Après lui, Jean Molinet (1435-1508) qui fut considéré comme l’un des plus grands poètes de son temps.


Jean Froissart sur son piédestal valenciennois
(photo personnelle)

Jean Molinet
(image extraite du blog Textualités)


Mais avant ces deux-là, il faut citer un poète valenciennois aujourd’hui complètement oublié, mais qui fut quatre fois primé par la confrérie : le trouvère Jean Baillehaut. Des documents officiels valident son existence et celle de son épouse entre 1252 et 1274. Il est d’une famille de « bourgeois de Valenciennes », et j’ai lu quelque part[3] que c’est du nom de cette famille que la rivière Balhaut, au Faubourg de Paris, aurait été baptisée. Un de nos merveilleux érudits du XIXsiècle, Edouard Grar, s’est intéressé au sort de Jean Baillehaut dans les « Mémoires historiques sur l’arrondissement de Valenciennes » publiés par la Société d’Agriculture en 1868. Il regrette – nous aussi – que seules cinq chansons du trouvère aient été retenues par ceux qui les ont publiées à partir de manuscrits gardés à Paris. Les titres en sont Le Miex tumant (la plus orgueilleuse) de toute nos rivières (Sotte chanson couronnée), Sois tors (tordu) ou droit par faute de santé (Sotte chanson couronnée), Pleurez amant, car vraie amours et morte (Sotte chanson couronnée), La bele qui tant désir (Chanson), S’amours n’eust onques esté (Si l’amour n’avait jamais été) (Servantois couronné)[4]

 

Les savants qui de nos jours étudient la littérature moyenâgeuse racontent que, loin de se prendre au sérieux, ces jeux étaient bel et bien destinés à s’amuser. On récitait, en les scandant comme en était l’usage, les poèmes qu’on avait écrits, on tâchait de faire rire l’auditoire, de l’étonner, on répondait au concurrent qui venait de parler en le parodiant, en l’imitant, on improvisait, on relançait, on rimait – et les joutes se terminaient par un banquet où l’on ripaillait volontiers !

Le temps aidant, les hommes d’église ont commencé à s’intéresser à ces réunions et à leur donner une tournure beaucoup plus religieuse – une façon comme une autre de brider peut-être des excès de paillardise… Et petit à petit, le fol esprit du Puy va disparaître. Sans qu’on puisse poser une date précise, le Puy Notre-Dame est devenu la Confrérie de Notre-Dame du Puy, et les jeux poétiques sont devenus l’occasion d’exprimer la dévotion à la Vierge Marie. La confrérie même s’est organisée de plus en plus strictement, avec des règlements précis sur toutes sortes de sujets – une « usine à gaz » consignée dans un manuscrit de 1714 conservé à la Bibliothèque municipale[5]. En voici une des pages :

 

Manuscrit 492, gardé à la Bibliothèque municipale de Valenciennes
(photo personnelle)

On apprend dans ce texte que la fête annuelle avait lieu le dimanche après l’Assomption. Des affiches publiques invitaient les poètes et rhéteurs de la ville à composer quelques pièces en l’honneur de la Sainte Vierge du Puy : « ils étaient obligés de faire mention dans l’un des couplets… de son Assomption, qui était une condition essentielle sans laquelle on ne pouvait obtenir aucun prix. » La deuxième condition était de présenter les œuvres « avant le soleil couché de la veille du grand jour » sous peine d’être refusé. Les gagnants remportaient « une couronne d’argent pesant une once » en premier prix, un chapeau d’argent pesant une demi-once en deuxième prix, « ces prix étaient aux frais du premier prince ». Ces prix furent distribués pour la première fois en 1401, dit cette chronique, le « premier prince » étant le Comte Guillaume (Guillaume IV de Hainaut). Par « prince » il faut comprendre le président du jury, qui n’était pas forcément de la haute aristocratie. Le manuscrit poursuit sur plusieurs pages sa description des festivités, avant et après le « grand jour », les processions, les décorations, les dévotions ; il n’y a plus rien de littéraire là-dedans. Les femmes sont admises, elles paient trois sols seulement lorsque les hommes en paient soixante comme droit d’entrée. Le banquet existe toujours, chaque participant payant sa part – alors que jusqu’en 1434 c’était le « prince » qui invitait, mais cette dépense s’est avérée « trop fraieuse ».

 

A ce stade de notre histoire, surgit une incongruité qu’a bien relevée Edouard Grar dans l’article mentionné plus haut, à savoir que le Puy de Valenciennes a deux « sièges » : la chapelle de l’Hôtellerie, et une chapelle dans l’église Notre-Dame de la Chaussée – deux bâtiments relativement éloignés l’un de l’autre.

Dans son « Histoire ecclésiastique », Simon Le Boucq montre une vue de l’Hôtellerie.

 

(Bibliothèque municipale de Valenciennes)


Il légende son illustration avec précision : petit a (à droite), la Chappelle de lhostellerie ; petit b (au milieu) Chappelle des confrères de Notre dame du Puÿ ; petit c (à gauche) Ecolle dominicale ; petit d (au centre, sous l’auvent) cy fut la sacristie des confrères de N dame du Puÿ.

 

Un article paru le 4 mars 1859 dans Le Courrier du Nord indique : « la bonne maison de l’Hôtellerie est la plus ancienne des fondations charitables de Valenciennes. Sa chapelle fut longtemps la seule que possédassent les habitants. » Abandonnée, puis restaurée à la fin du XIsiècle, « l’église fut placée sous l’invocation de St Gilles, » poursuit l’article, qui décrit lui aussi les trois bâtiments : « Le premier édifice qui se présente à droite, c’est la chapelle […]. La partie suivante, annexée après coup, […] est une chapelle qu’ont fondée les membres de la célèbre confrérie de Notre-dame-du-Puy ; ils viennent ici à certaines époques faire leurs dévotions bien que le siège de leur société soit à l’église de Notre-Dame-de-la-Chaussée. »


Edouard Grar, toujours lui, dans son discours de 1856[6] sur « Les écrivains valenciennois depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours », s’attarde longuement sur le fonctionnement de la confrérie, qu’il décrit « à la fois religieuse et littéraire » ; plus tard, contrarié par cette histoire de double siège, il s’interrogera[7] : « ces contradictions… nous portent à croire qu’il y a eu à Valenciennes deux confréries littéraires portant le même nom. » Il se proposait d’examiner la question de près, mais, décédé en 1878, il n’a pas eu le temps de nous donner ses conclusions.

 

Le grand public, lui, n’aura bientôt même plus le souvenir de l’existence du Puy Notre Dame. Les concours ont pris fin au XVIIsiècle, et Valenciennes semble avoir ensuite donné la préférence à ses artistes peintres et sculpteurs plutôt qu’aux gens de plume. En 1887, le Courrier du Nord fait paraître, sous la signature de Paul Foucart, une sorte de biographie de l’artiste Antoine Pater, dans laquelle on lit : « Il y avait jadis à Valenciennes, dans l’église Notre-Dame de la Chaussée, une confrérie spéciale consacrée à Notre-Dame du Puy. » (Pater fut chargé de créer un reliquaire pour cette chapelle). Et l’article de s’interroger : qu’est-ce que ce Puy ? Est-ce la ville du même nom ? Est-ce un puits proche de l’église ? Pourquoi cette dévotion à Notre-Dame du Puy ? 

Force est de constater que la confrérie littéraire a complètement disparu des mémoires ! Les trouvères de Valenciennes – Baudouin de Condé († 1269) et son fils Jean de Condé († 1325), Jean Coppin et Engherrant Lefranc (dans les années 1480) avec leurs confrères dont on ne devine plus que les ombres – sont bel et bien tombés au fond du puits !



[1] Voir dans ce blog l’article « Qui est cette Eulalie qui chante à la Bibliothèque ? » posté en juin 2017.

[2] In « Histoire ecclésiastique de la ville et comté de Valenciennes », 1650, manuscrit conservé à la bibliothèque municipale.

[3] « En 1273, la comtesse Marguerite de Flandre concède la rivière Quinquernelle à Gillion Baillehaut afin de construire un moulin à huile sur le cours d’eau qui porte ensuite son nom (rivière Balhaut)… » in « Petite histoire des moulins de Valenciennes et de sa banlieue, du Moyen âge à aujourd’hui » par Lætitia Deudon, sur le blog escaut.hypotheses.org

[4] Gabriel Hécart est du nombre des éditeurs, sous le titre « Servantois et sottes chansons ». On trouve le livre, numérisé, sur internet.

[5] Manuscrit 492. C’est un cahier écrit de la main de Jacques-Michel Du Forest, intitulé « Histoire de la chapelle et confrérie de Notre-Dame du Puy ».

[6] Discours édité par la Société d’Agriculture de l’arrondissement de Valenciennes.

[7] Dans son article « Jean Baillehaut, trouvère » in « Mémoires historiques sur l’arrondissement de Valenciennes », op. cit.

dimanche 8 août 2021

Quel est cet art arachnéen qui est resté sur le carreau ?

Le 2 septembre 1777, en la paroisse Saint-Nicolas de Valenciennes (l’église dont on devine les ruines derrière le musée, pas celle des Jésuites), le maître perruquier Etienne Caffiaux, 31 ans, prend pour épouse la toute jeune Jeanne Cheval, qui vient d’avoir 17 ans. Elle n’avait pas 2 ans quand elle a perdu son père, qui tenait un cabaret rue de Hesques, établissement tenu dès lors par sa mère. En sa qualité d’orpheline (si j’ose parler de qualité), Jeanne a probablement fréquenté l’un de ces établissements tenus par les nombreux couvents de l’époque, où les jeunes enfants apprenaient un métier en même temps que l’écriture et le calcul. La dentelle faisant partie des apprentissages, Jeanne est devenue dentellière.

 

A Valenciennes, au XVIIIsiècle, pratiquer l’art de la dentelle n’était pas anodin. « La valenciennes », fabriquée aux fuseaux avec un fil de lin très fin, était réputée urbi et orbi pour son élégance et sa solidité. Elle a connu son apogée sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, la ville comptant à l’époque des milliers de femmes et filles cliquetant leurs bloquelets (les fuseaux) sur leurs carreaux (les coussins). La dentelle « garnit les jupes, les corsets, les tabliers, les souliers, les gants, on la porte en jabots, en barbes pleines, en coiffes, surtout en manchettes, objet de parure devenu indispensable, » note l’Abbé Cappliez dans son « Histoire des métiers de Valenciennes et de leurs saints patrons » en 1893.

 

Philippine d'Orléans (1714-1734) par Nattier (image extraite de Wikimedia)
Elle porte un "tablier" en dentelle de Valenciennes

Les messieurs aussi portaient la dentelle avec abondance
(costume du XVIIe siècle, image extraite du site aubalmasque.fr)

 

Les historiens peinent à situer un point de départ, une époque, une date, à la fabrication de la valenciennes. Ils s’accordent à dire que la dentelle est née, d’une part de la broderie et de ces travaux d’aiguille qui peu à peu ornementèrent de jours les tissus et les draps, d’autre part de la passementerie dont l’art consistait à entremêler et lacer des fils plus ou moins fins, plus ou moins serrés – deux activités très présentes à Valenciennes. L’Anglaise Fanny Bury-Palliser, qui fait figure de référence en la matière[1], explique que « en France, le mot dentelle n’existe pas dans les anciens vocabulaires ; il faut, pour l’y voir figurer, que la mode ait produit des passements dentelés », ce qui nous conduit aux années 1550.

Parallèlement, on sait que Valenciennes a de tout temps aimé les peintres et les sculpteurs, qu’elle accueillait à bras ouverts quand ils ne naissaient pas dans ses murs. Ces artistes sont aussi des dessinateurs, indispensables à la création des « patrons » : « Un dessinateur artiste, explique l’Abbé Cappliez (op. cit.), peignait sur une feuille de parchemin léger un dessin. Le vélin était remis à une piqueuse ; celle-ci piquait la carte en suivant le tracé de l’artiste, le parchemin piqué était remis au fabricant de dentelle, qui le prêtait à ses ouvrières. » La période dont on parle, 1550, est notamment celle où s’est rendu célèbre chez nous le miniaturiste Hubert Cailleau (1526-1579).

Par ailleurs n’oublions pas, toujours à cette époque, le nombre faramineux de couvents qui se trouvaient en ville[2], qui étaient entre autres chargés d’apprendre un métier aux enfants pauvres, orphelins ou abandonnés. Les « ouvroirs » de ces couvents ont beaucoup contribué à l’essor des arts de l’aiguille dans notre ville.

Dernier argument pour décrire le terreau favorable sur lequel a poussé la petite graine de la dentelle chez nous : la situation géographique de Valenciennes. Avant sa prise par Louis XIV, la ville fait partie du Hainaut français, donc des Flandres, donc des provinces des Pays-Bas régies par les Espagnols. Dès le XVIesiècle, Bruges, Gand, Malines, Anvers, Binche, produisent de la dentelle, donc « évidemment » Valenciennes aussi.

 

"La dentellière", de Vermeer, tableau peint vers 1670
(image extraite du site Artisan Gallery)

Les historiens « sérieux » récusent d’une pichenette l’assertion non prouvée qui attribue la paternité de la valenciennes à deux fabricants valenciennois, Pierre Chauvin et Ignace Herent. Si ces deux personnages ont bien existé, ils sont « trop verts » : ils vivaient au XVIIIsiècle seulement.

C’est Françoise Badar qui est reconnue comme la fondatrice de la première école de dentelle à Valenciennes. Née en 1624, elle se serait formée à Anvers, dans un couvent, vers 1640. Sa biographie posthume[3] indique : « Dieu me fit la grâce d’avoir de la disposition pour le travail auquel elles (les sœurs) s’occupaient, et comme … je le faisais assez bien sans l’avoir jamais appris, cela engagea plusieurs personnes à nous amener leurs filles pour être enseignées à faire toutes sortes de dentelles ».

Cette phrase, « sans l’avoir jamais appris », a fait tiquer Edmond Membré qui, en 1930, veut tirer l’affaire au clair. Il a ouvert la fameuse « Histoire ecclésiastique de Valenciennes » de Simon Leboucq, où il a lu que les Filles de Sainte-Agnès (qu’on appelle aussi les Sémériennes ou les Jésuitesses) avaient fondé en 1611 une « Ecole de Notre-Dame des Anges » rue Capron, où elles instruisaient la jeunesse gratuitement. En échange de cette gratuité, les religieuses demandaient régulièrement – mais en vain – à être exemptées de certaines taxes par le Conseil particulier de la ville. Et Edmond Membré cite cette phrase, que cite Simon Leboucq dans son travail d’historien, à propos d’une nouvelle requête des Sémériennes en 1617 : « vu le fruit qu’elles faisaient d’enseigner les filles à lire, écrire, faire dentelles et autres œuvres pieuses et chrétiennes… ». Oui, le mot dentelle est utilisé. En 1617, insiste Edmond Membré, soit sept ans avant la naissance de Françoise Badar, on enseignait la dentelle aux petites filles à Valenciennes. « Il y a tout lieu de croire, ajoute-t-il, que cette dernière (F. Badar) avait appris le maniement des fuseaux dans sa ville natale avant d’entreprendre son voyage à Anvers.[4] »

 

L'unique portrait de Françoise Badar, présenté dans sa biographie posthume

 

Si donc Françoise Badar n’a pas inventé la dentelle à Valenciennes, elle a cependant bien créé « la valenciennes ». En 1646 elle a installé son premier atelier en ville, rue de Tournai (aujourd’hui rue de Lille). Deux ans plus tard, succès aidant, elle ouvrait un établissement plus vaste à la Croix de la Tannerie (rue de l’Intendance, vers le Royal Hainaut), où elle logeait ses jeunes dentellières tout en en faisant travailler d’autres en ville. Enfin, dans les années 1660, elle fonda rue Capron son propre « couvent », une communauté qui prit le nom de Sainte-Famille puis celui de Badariennes.

 

 

Plan de Valenciennes en 1767, indiquant l'emplacement des deux couvents rue Capron,
Sumériennes (en haut du dessin) et Badariennes (à droite), près de l'église ND la Grande
(document personnel)


Je ne m’aventurerai pas, ignare que je suis, à tenter d’expliquer ce qui « fait » la valenciennes par rapport aux autres dentelles de la même époque. Antoine Cardier, dans son livre « Les valenciennes » publié en 1902, présente deux images qui montrent assez bien l’apport de Françoise Badar dans cet artisanat :


Une valenciennes du XVIIe siècle

Une valenciennes de l'école Badar
(photos extraites du livre d'Antoine Cardier)


Lui-même fabricant de dentelles, Antoine Cardier présente également toute une série de figures utilisées par les ouvrières, et baptisées par elles de noms évocateurs… ou faisant référence à leur vie quotidienne (et très chrétienne) :

 

Lorsque Françoise Badar meurt, en 1677, Valenciennes vient d’être prise par les Français. Et les sujets de sa gracieuse majesté Louis XIV s’avèrent très gourmands de la valenciennes ! Ils en achètent des quantités, ce qui, se félicite Malotet, « nous autorise à croire qu’elles se distinguaient déjà des dentelles de Flandre et de Brabant, qu’elles présentaient une certaine originalité. » 

Après le décès de Françoise Badar, tous les couvents de Valenciennes se mirent à faire de la dentelle, puis tous les couvents de la région : à Ath, Ypres, Avesnes, Le Quesnoy… Mais abondance de biens peut nuire, et les marchands de valenciennes virent bientôt leurs ventes diminuer. Colbert avait mis des taxes sur les « importations » des anciens Pays-Bas en France, ce qui bouchait ce marché ; il avait au contraire soutenu les entreprises françaises, comme la dentelle d’Alençon, ce qui faussait la concurrence ; et la « vraie valenciennes » peinait à se démarquer de la « fausse valenciennes » (celle qu’on fabriquait ailleurs qu’à l’intérieur des remparts) et à justifier son prix beaucoup plus élevé.

 

La valenciennes, c’est son défaut (un comble !), est très solide. Elle est faite d’un fil de lin, une plante cultivée, récoltée, filée dans la région. Ce fil, blanchi en Hollande, est très fin et très solide. Les dentelles sont donc « éternelles » – et on en vend moins. Deuxième défaut (toujours un comble !), la valenciennes étant très fine nécessite beaucoup de temps pour sa réalisation. Des centaines d’heures de travail sont nécessaires pour réaliser le moindre poignet de chemise, ce qui met l’objet hors de prix. Seuls les aristocrates et le haut clergé peuvent s’offrir des ornements vestimentaires en valenciennes vraie ; les autres se tournent vers des réalisations moins fines, moins solides, moins soignées, mais plus à la portée de leur bourse.

 

Ma Jeanne – car oui, Jeanne Cheval et Etienne Caffiaux font partie de mes ancêtres – a la chance de naître au moment où la valenciennes connaît ses meilleures années. Cette dentelle est portée jusqu’au-delà de nos frontières, la demande est forte et les dentellières sont très nombreuses en ville (on parle de trois à quatre mille). Plusieurs auteurs les font travailler dans les caves, eu égard à l’humidité nécessaire au travail du fil de lin ; j’avoue que j’ai des doutes. S’il est un travail qui nécessite d’y voir clair, c’est bien celui de la dentelle aux fuseaux. Et toutes les « cartes postales » qui illustrent ce métier montrent les dentellières installées sur le pas de leur porte, plutôt qu’à la cave…


Deux représentations de dentellières par Lucien Jonas

(images extraites de la réédition du Malotet par Guy Cattiaux)

 

Le port de la dentelle va disparaître avec la Révolution française, la fuite des aristocrates à l’étranger, l’absence de « froufrous » dans les costumes désormais, et l’appauvrissement considérable des populations dans les années qui ont suivi.

Après son veuvage (Etienne est mort en 1811), Jeanne Caffiaux-Cheval est indiquée dans les recensements de Valenciennes comme « Marchande de modes » : elle vendait peut-être des dentelles, mais elle ne les fabriquait plus.

Aujourd’hui quelques dames réunies dans des clubs perpétuent le savoir-faire de leurs aïeules valenciennoises. Mais ce sont désormais les machines de Calais et de Caudry qui attirent sur elles les projecteurs de la renommée – surtout depuis qu’une certaine Kate Middleton a choisi la dentelle cambrésienne pour le mariage du siècle !

(photo extraite du journal "Elle")


[1] Son « Histoire de la dentelle » est abondamment citée par la plupart des auteurs sur le sujet. J’ai consulté la version traduite par Madame de Clermont-Tonnerre, publiée à Paris en 1869.

[2] Arthur Malotet cite les Béguines, les Dames de Beaumont, les Brigittines, les Carmélites, les Clarisses ou Urbanistes, les Récollettines, les Ursulines, les sœurs de Sainte-Agnès ou Sémériennes (in « La dentelle à Valenciennes », 1927, réédité par Guy Cattiaux, 2017).

[3] « Histoire de la vie de Mademoiselle Françoise Badar », composée en 1689 d’après les mémoires qu’elle avait laissés, et imprimée à Liège en 1726.

[4] Cercle Archéologique et Historique de Valenciennes, Mémoires, vol. I. 1930. 

vendredi 9 avril 2021

Quelles sont ces fleurs qui prirent racine sur le terrain militaire ?

Je vous racontais l’autre jour l’histoire de l’hospice pour miséreux transformé en hôtel de luxe[1] ; voici aujourd’hui celle du champ de manœuvres militaire changé en parc floral. Décidément, Valenciennes sait prendre des décisions radicales !

Le grand champ de manœuvres se trouvait sous les remparts,
aujourd'hui remplacés par les boulevards Watteau, Pater, Eisen, etc.
(document personnel)

La Plaine de Mons, comme l’appellent mes concitoyens, a longtemps résonné d’une connotation militaire. Du temps des remparts, c’est la Plaine de Mons qu’on inondait lorsqu’on voulait éloigner l’ennemi de nos murs. Une fois les remparts rasés, c’est encore la Plaine de Mons qui servait de terrain aux exercices des militaires. La paix aidant, ce grand terrain en ville accueille aussi de temps en temps les « grands événements », sert de base arrière aux défilés spectaculaires (comme celui qu’on organisa pour Napoléon III en 1853[2]), reçoit les cirques ambulants – notamment celui de Buffalo Bill en 1905[3].

C’est donc là que vont s’épanouir, en 1954, les grandes Floralies Valenciennoises encore si vives dans la mémoire de ceux qui s’y sont rendus.

 

Les Floralies sont des événements très prisés dans nos contrées septentrionales. Les Belges en particulier sont des champions de ce genre de manifestation. Les Floralies ne sont pas un simple marché aux fleurs ni un banal salon du jardinage. C’est un spectacle. C’est une succession de mises en scène florales, de décors végétaux, de bouquets multicolores, dont l’unique objectif est d’épater le visiteur. Les tableaux doivent vous laisser bouche bée, sinon c’est raté.

Mais tout en épatant le visiteur, les obtenteurs sont aussi là pour présenter aux gens de métier leurs nouveautés, leurs créations, leurs hybridations – derrière des Floralies se cache un marché professionnel d’horticulture et de motoculture. Dans les coulisses du spectacle, on signe des contrats.

 

Les grandes Floralies Valenciennoises de 1954 ne sont pas les premières que la ville organise. D’ailleurs, ce n’est pas la ville qui les organise, c’est la Société d’Horticulture, dont la création remonte à 1876[4]. C’est dans l’enceinte du lycée Wallon que la Société proposera, du 14 au 18 juillet 1921, au cours des fêtes célébrant le bicentenaire de la mort d’Antoine Watteau, les premières Floralies Valenciennoises. En 1924, du 14 au 22 juin, des Floralies se tiendront place Poterne. En 1926, du 26 juin au 5 juillet, c’est la Cité des Cheminots qui accueillera les « Floralies du Cinquantenaire » (il s’agit des cinquante ans de la Société d’Horticulture qui s’est, depuis la fin de la première guerre, ouverte aux jardins ouvriers).

 

(image extraite du site Rakuten.com)

Enfin, le champ de manœuvres verra l’établissement des Floralies en 1930, du 21 au 30 juin, et elles y reviendront en 1934, du 20 au 29 octobre.

 

"Les IIIes Floralies Valenciennoises furent placées sous la très haute présidence
de S.M. le Roi des Belges et de M. Doumergue, président de la République
et sous la présidence d'honneur de M. le Président du Conseil et des ministres
des Affaires étrangères, de l'Instruction publique et des Beaux-Arts,
du Travail, du Commerce et de l'Industrie,
et sous la présidence effective de M. Fernand David, ministre de l'Agriculture."
(extrait du site Bachybouzouk.free.fr)


(image extraite du site Rakuten.com)


Toutes ces manifestations, dont le souvenir s’est noyé dans l’oubli, ont été mises en œuvre par le même couple : Marceau Plumecocq (1888-1956) et son épouse Zélia née Clinquart (1888-1973). Marceau Plumecocq, qui n’était à l’époque qu’un directeur de succursale de banque à Saint-Amand, s’est vu confier les rênes de la Société d’Horticulture en 1920, avec la mission de relancer ses activités après la première guerre mondiale – sa femme continuant son œuvre après son décès. Le couple rencontrera le succès dans toutes ses initiatives, à la grande satisfaction du conseil d’administration de la Société, alors toujours présidé par le maire.

Lorsque ce maire fut Pierre Carous (élu de 1947 à 1988), il forma plusieurs vœux : que de grandes Floralies se tiennent au printemps 1954, qu’elles aient lieu sur la Plaine de Mons, et qu’ensuite une partie de l’exposition soit transformée en jardin public, à demeure. Il fallait être culotté pour choisir l’année 1954, quand on sait que Valenciennes fut gravement défigurée pendant la deuxième guerre mondiale et que sa reconstruction ne fut terminée et « inaugurée » par le Général de Gaulle qu’en 1959.

Mais soit. Va pour une grande exposition florale internationale sur la Plaine de Mons. Elle aura lieu du 23 avril au 2 mai 1954. L’affiche, qui reprend le visuel de 1934, déjà repris d’une peinture de Lucien Jonas, tente d’annoncer les milliers et les millions de ci et de ça qui vont à coup sûr vous éblouir :


(image extraite du site Vintagepostersnyc.com)

"80.000 m2 fleuris par des exposants de 18 pays, avec des millions
de plantes et arbustes, 10.000 rosiers et 800.000 tulipes et jacinthes" !
(image extraite de la revue Valentiana n° 17)


Line Renaud, aussi célèbre à l’époque qu’aujourd’hui, vient en personne couper le cordon de l’inauguration.

 

(image extraite du site Rakuten.com)


Martine Carol donne de sa personne, déguisée comme la belle dame de l’affiche, pour mettre en valeur la première « rose bleue », une obtention de François Dorieux baptisée « Floralies de Valenciennes » :

 

(image extraite du site Rakuten.com)
Ce rosier grimpant très parfumé s'est vendu à plus de 10.000 exemplaires par an
entre 1954 et 1965.

 

Et un magnifique banquet fut offert à MM. les membres de la presse et du jury international, sous la présidence de Philippe Olmi, bien oublié Secrétaire d’Etat à l’Agriculture.

 

(image extraite du site Rakuten.com)




(Ces quatre photos extraites de la page Facebook de Richard Lemoine)


Ces grandes Floralies furent un triomphe. On aurait compté quatre millions de visiteurs ! Les abonnés de la page Facebook de Richard Lemoine (intitulée « Amoureux de Valenciennes ») se souviennent encore de leur éblouissement soixante ans plus tard : « J’y étais ! » « J’avais le choix entre le cinéma ou les Floralies ; grâce à ma grand-mère j’ai fait les deux » « Je me souviens y avoir été l’année où il y a eu la première rose bleue exposée » « J’y suis allée avec l’école » « J’y suis allé avec mon grand-père » « C’était magnifique ! » « Un émerveillement ! » « J’habitais rue des Glacis, il y avait un monde fou ! » Etc, etc, etc. On voit les yeux briller dans ces commentaires !

 

Zélia et Marceau Plumecocq
(image extraite de la revue Valentiana n° 17)
                                                                                     

Ce succès fut aussi celui du couple Plumecocq. Marceau fut surnommé par la presse « le Napoléon des fleurs » ! 

Zélia se vit dédicacer une rose, « Madame Plumecocq » (obtention Gaujard) ; elle donnera aussi son nom à un rhododendron et à un hortensia. 

(image extraite du site Flickr.com)

Mais surtout, en « récompense » du succès phénoménal des Floralies de 1954 et du coup de projecteur positif que la manifestation a braqué sur la ville, Marceau Plumecocq est nommé Officier dans l’ordre de la Légion d’Honneur (Zélia le sera en 1961), il reçoit le diplôme du Prestige de la France, et il se voit confier la présidence active de la Société d’Horticulture, en cumul avec son rôle d’administrateur-directeur. Mais il est déjà au bout du chemin : la mort l’emporte le 2 mai 1956, dans sa 68année.

 

Le jardin public souhaité par la municipalité sur l’emplacement des Floralies est créé en 1957. Tout naturellement, on lui donne le nom de « Square Marceau Plumecocq ». Ce square a bien failli disparaître, au milieu de l’urbanisation grandissante, choisi dans un premier temps par le maire actuel pour y construire une maison de retraite. Tout bien considéré – et riverains menaçant de devenir méchants ! – le square est resté in situ, et a même été rénové, agrémenté de statues et copies d’œuvres du Musée des Beaux-arts de Valenciennes. Il a perdu son nom de « Square Marceau Plumecocq » et même de « Jardin des Floralies » pour prendre celui de « Jardin des Prix de Rome ». Du moins, c’était prévu avant que Jacques Chirac ne trépasse car il s’appelle désormais « Jardin Jacques Chirac ». 


(photo personnelle)


Il a gardé deux souvenirs des Floralies : le Rieur, nom de la statue qui vous accueille à l’entrée du parc (une fontaine due au ciseau de Félix Desruelles), et le buste de Marceau Plumecocq, discrètement installé sur une pelouse, signé Albert Patrisse.

 

(photo personnelle)

 

Pouvait-on imaginer plus beau, plus grandiose, plus magnifique, plus exceptionnel spectacle que ces Floralies Valenciennoises de 1954 ? Eh bien oui ! En 1962, Zélia Plumecocq a réussi le tour de force d’organiser des Floralies Valenciennoises encore plus extraordinaires que celles de 1954 ! A nouveau, la presse a trouvé les superlatifs les plus grandioses pour saluer la manifestation ; à nouveau, les Valenciennois ont les yeux qui brillent lorsqu’ils évoquent les souvenirs de leur visite des lieux.

Et puis, plus rien. Fini, les grandes expositions-spectacles. Le champ de manœuvres a disparu sous les lotissements et les terrains de sport. Le temps a effacé l’effervescence et l’enchantement. Désormais, place à l’avenir !

 

(image Google Maps)




[1] Voir dans ce blog mon article « Quel est cet hôpital qui ne soignera plus jamais ? » édité le 8 mars 2021.

[2] Voir dans ce blog mon article « Quel est cet empereur qui prit le train incognito ? » édité le 27 janvier 2020.

[3] Voir dans ce blog mon article « Qui sont ces Peaux rouges au pays des Gueules noires ? » édité le 14 juin 2017.

[4] Pour le détail de l’histoire de la Société d’Horticulture, voir l’article de Bernadette Dupont-Carpentier dans Valentiana n° 13 et 17.