dimanche 7 novembre 2021

Pourquoi Valenciennes s'est-elle mise à l'heure anglaise ?

Napoléon à Waterloo, par Jean-Baptiste Carpeaux - Musée des Beaux-Arts de Valenciennes
(image extraite du site Musenor)

Après la calamiteuse bataille de Waterloo (18 juin 1815), qui met un terme définitif aux Cent Jours de Napoléon Ier  et à ses rêves de retour aux affaires, les armées ennemies de notre empereur – hongrois, autrichiens, anglais, prussiens, russes – soucieuses de conforter Louis XVIII sur son trône, décident d’occuper le territoire français, notamment celui du Nord. 

 

Le roi Louis XVIII
(image extraite de Wikipedia)

Cette occupation militaire n’est pas belliqueuse. C’est une « occupation de garantie » : garantie pour le roi de France que les soutiens à l’empereur sont morts ; garantie pour les monarques européens qui nous entourent que les Français sont bien rentrés dans le droit chemin de la monarchie.

Les villes de la région (majoritairement royaliste) vont donc devoir accueillir tous ces régiments étrangers : à Valenciennes, ce sera les Anglais.

 

Sir Arthur Wellesley, duc de Wellington
(image extraite de Wikipedia)

Dès le 20 juin 1815, Wellington, basé à Cambrai, a fait connaître les règles du jeu : 

« Je fais savoir aux Français que j’entre dans leur pays à la tête d’une armée déjà victorieuse, non en ennemi mais pour les aider à secouer le joug de fer par lequel ils sont opprimés. En conséquence, j’ai donné des ordres à mon armée et je demande qu’on me fasse connaître tout infracteur. Les Français savent cependant que j’ai le droit d’exiger qu’ils se conduisent de manière que je puisse les protéger contre ceux qui voudraient leur faire du mal. Il faut donc qu’ils fournissent aux réquisitions qui leur seront faites, en échange pour des reçus en forme et ordre, qu’ils se tiennent chez eux paisiblement et qu’ils n’aient aucune correspondance avec l’Usurpateur [Napoléon Ier] ni avec ses adhérents. »

Les ordres de Wellington à ses troupes sont les suivants :

« Il est ordonné que rien ne soit pris, ni par les officiers, ni par les soldats sans paiement.

Les commissaires de l’armée pourvoiront aux besoins des troupes de la manière usitée, et il n’est pas permis aux officiers et soldats de l’armée de frapper des réquisitions.

Les commissaires seront autorisés ou par le maréchal [Wellington], ou par les généraux qui commandent les troupes, de faire les réquisitions nécessaires pour lesquelles ils donneront les reçus en règle, et ils doivent bien entendre qu’ils seront responsables pour tout ce qu’ils recevront par réquisition des habitants de la France, de la même manière que s’ils faisaient des achats pour le compte de leur gouvernement dans leur propre pays[1]. » 

 

Louis Emmanuel Rey
(image extraite de Wikipedia)

Valenciennes était tenue par Emmanuel Rey, gouverneur sous les Cent Jours. Le comte de Bourmont, qui commandait la 16edivision militaire, envoie un parlementaire le prier de céder sa place. Bernique, et le siège ennemi commença, avec son lot de bombardements, au grand désespoir des habitants. C’est presque une petite guerre civile qui se déroula à l’intérieur des murs, entre ceux qui défendaient la ville contre le siège, et ceux qui voulaient mettre fin aux bombardements au plus vite. Mais le général Rey, imperturbable, tint bon et interdit l’entrée de la ville à l’allié-ennemi.

Ce n’est qu’en janvier 1816 – une fois signé le second traité de Paris – que les soldats anglais, au nombre de 10.000, s’installèrent en ville. Pour eux, la municipalité (le maire était alors le royaliste François-Joseph Benoist) a acheté 600 poêles pour chauffer les casernes[2], évacué 200 vieillards de l’Hospice général (ils sont envoyés à Douai) ainsi que 200 orphelins (envoyés, eux, à Lille). Le général anglais Charles Colville est le nouveau gouverneur de Valenciennes, secondé par trois généraux : Power, Brisbane et Keane.

 

Sir Charles Colville
(image extraite de Wikipedia)

Colville est logé Place Verte dans une maison louée à M. Boursier. Tous les officiers sont logés en ville, tandis que la troupe s’installe dans la citadelle et dans l’Hôpital général, et que l’ancien couvent des Ursulines a été aménagé en hôpital militaire.

On aurait pu s’attendre à une cohabitation pacifique, puisque l’entretien et le ravitaillement des troupes d’occupation sont organisés au niveau national, sans réquisition locale.  D’ailleurs, les historiens soulignent la « bonne volonté » des Anglais, en tout cas celle des officiers qui participaient toujours aux fêtes officielles. Colville assista ainsi à un Te Deumchanté à Valenciennes pour fêter le deuxième anniversaire du retour de Louis XVIII dans sa capitale. De même, les musiques des régiments anglais exécutèrent plusieurs airs lors de la « fête du roi », la Saint-Louis, le 25 août 1816. Jusqu’à Wellington en personne qui, le 16 mai 1816, assista à une représentation théâtrale donnée par les officiers anglais devant un public enthousiaste, mêlant Anglais et Français[3]

Cette troupe d’officiers comédiens amateurs a d’ailleurs laissé ses statuts, 27 articles imprimés à Valenciennes chez J.B. Henry en 1816. Ses membres se proposaient de donner tous les quinze jours une représentation théâtrale alternativement avec un bal. Ils se réunissaient entre eux tous les mois pour un dîner, et pour un souper à chaque représentation. Un Français devait être « parrainé » par un Anglais pour assister aux représentations[4].

 

Un soldat anglais en 1815
(image extraite de Pinterest)

Mais 10.000 soldats anglais pour une population de 18.000 habitants, c’est beaucoup ! Et les heurts ne sont pas rares. Les rapports du sous-préfet gardent la trace des rixes entre soldats et habitants, d’une bagarre entre soldats et agents de police suivie de coups de baïonnette, d’un échange d’insultes entre un général et un garçon meunier, ou entre un cabaretier et des officiers, de l’agression d’un officier anglais à minuit par quatre bourgeois (dont l’un reçoit un coup de sabre), de nombreux vols commis chez les habitants par les militaires[5]

Les Valenciennois ne tardèrent pas non plus à se plaindre du prix des vivres. « Les domestiques employés pour faire les marchés de MM. les officiers de la garnison contribuaient par leur ignorance des usages ou par mauvais desseins à faire hausser les prix de toutes les denrées »[6]. Au point qu’il fallut, en avril 1817, acheter quatre mille hectolitres de blé étranger pour pallier la cherté des vivres.

Au titre des mauvais souvenirs, citons encore l’exécution de deux soldats anglais le 4 août 1817, au Fort Minique. Tout vêtus de blanc, ils furent pendus en présence d’un grand nombre de Valenciennois qui suivirent la cérémonie du haut des remparts[7]. L’histoire ne dit pas pour quel motif ils furent condamnés à mort.

Et puis, la présence des soldats britanniques a attiré en ville des commerçants anglais, des tailleurs, et… des prostituées. Elles furent très nombreuses, ces dames, et avec elles se sont multipliés les cas de maladies vénériennes. On comptera jusqu’à 120 soldats atteints simultanément.

 

En 2015, les Archives de Valenciennes ont organisé une exposition intitulée « 1815-1818 : Valenciennes à l’heure anglaise » ; la présentant dans le journal L’Observateur, notre archiviste Guillaume Broekaert n’a pas manqué de rappeler que l’occupation anglaise s’est également soldée par « la naissance de 74 bébés reconnus par des soldats britanniques … et des mariages entre des Britanniques et des dames valenciennoises.[8] » Il suffit en effet de tourner les pages des registres d’état-civil de cette période pour trouver sans effort des actes de mariage et de naissance. Je vous donne l’exemple de Monsieur et Madame Smith, qui se marient le 31 juillet 1816, puis donnent naissance à un petit Smith le 3 août 1817.

 

 


Archives du département du Nord, état-civil de Valenciennes

 

Je vous donne aussi l’exemple d’un enfant, Joseph, dont la naissance le 26 décembre 1817 est déclarée par les soldats Darlington, Patterson et Armstrong – le premier reconnaissant être le père.

 

Archives du département du Nord, état-civil de Valenciennes

 

L’occupation prit fin en novembre 1818, lorsque la France termina de payer les 700 millions dus aux Alliés en exécution du traité de Paris. Au soulagement de la population, on peut ajouter une certaine satisfaction car les Anglais « ont dépensé des sommes prodigieuses et apporté de l’aisance au commerce[9] ». Mais il est clair que cette occupation de presque trois ans a beaucoup contribué à développer une certaine anglophobie chez les Valenciennois de l’époque.

 

Aujourd’hui, force est d’admettre que c’est l’inverse ! Valenciennes parle l’anglais couramment, ses commerces vous allèchent in English, comme si ce langage allait vous inciter à sortir plus joyeusement votre porte-monnaie. Il suffit de se promener en ville pour le constater.

 






(photos personnelles)



[1] Textes cités par Aimé Leroy in « Fragments sur l’invasion du Nord de la France en 1815 », Archives historiques et littéraires de Nord de la France, tome 1, 1829.

[2] Cf. l’article de Jean-Louis Renteux dans la revue Valentiana n° 49, « Les Anglais à Valenciennes (1815-1818).

[3] Cf. « Valenciennes et l’occupation anglaise, 1816-1818 », librairie Lemaitre, 1900. Ce petit opuscule d'une dizaine de pages fut rédigé par mon grand-père, René Giard. Merci à la Bibliothèque municipale qui m’a permis de le consulter.

[4] Cité par René Giard, op. cit.

[5] Cf. Max Bruchet, « L’invasion et l’occupation du département du Nord par les Alliés (1814-1818) » in Revue du Nord, n° 25, février 1921.

[6] Cité par René Giard, op. cit.

[7] Cité par René Giard, op. cit.

[8] Cf. L’Observateur du Valenciennois du 29 septembre 2015.

[9] Cité par Bernard Ménager in « L’étranger au temps de l’occupation de 1815 à 1818 », L’image de l’autre dans l’Europe du Nord-Ouest à travers l’histoire, Institut de Recherches historiques du Septentrion.

lundi 6 septembre 2021

Qui sont ces trouvères oubliés au fond du Puy ?

Bien avant Ronsard, du Bellay et leurs petits camarades de la Pléïade, qui au XVIsiècle se donnèrent la mission de promouvoir et réglementer la langue française, notamment de lui donner la préférence par rapport au latin dans tous les écrits littéraires – bien avant eux, donc, les écrivains de Valenciennes réunis en confrérie organisaient pour leur plaisir des concours de versification en langue française. Oui, le français était la langue de cette ville, qui jamais ne parla le flamand ni l’espagnol. Un français ancien, certes, qui ressemble à celui de la célèbre Cantilène de Sainte-Eulalie[1] comme un fils ressemble à son père ; mais un français qui se prêtait à merveille aux jeux de cette confrérie d’écrivains.

On appelait ces confréries des « Puys », et on trouvait ces Puys dans la plupart des villes de la région : Arras, Douai, Lille, Tournai, Mons, Amiens et autres lieux. Valenciennes fut la première à se doter d’un cercle de ce genre, ce qui fait de son Puy le plus ancien de tous. Le Puy Notre-Dame, c’est son nom, a en effet reçu sa première charte, dit Simon Le Boucq[2], en 1229, sa création même remontant, selon lui, à une date antérieure à 1186. 

Chaque année, les confrères du Puy organisaient entre eux une sorte de joute littéraire, qui consistait à écrire de courtes œuvres sur un thème imposé puis à lire ces créations devant un « jury » qui distribuait des prix. La Pléïade ayant porté la forme du Sonnet au pinacle du fin du fin de ce qui se fait de mieux, on a aujourd’hui oublié les autres styles de poésies prisés par nos artistes du Moyen-âge : le Dit ou Ditié (avec une moralité), le Lai (récit d’aventures), le Virelai (chanson de trois couplets et un refrain), la Complainte (un triste sort), le Fabliau (des aventures inventées), le Servantois (supplique pieuse, ou supplique amoureuse), la Sotte Chanson (un servantois satyrique), le Sonez (une chanson), le Fatras ou la Fatrasie (une forme aux rimes entremêlées), la Ballade, le Rondeau, la Pastorale… Ces messieurs avaient de quoi s’amuser !

 

Peu d’auteurs, malheureusement, dont la renommée ait traversé les siècles. Jean Froissart (1337-1410) est le plus célèbre de ceux qui ont participé aux jeux du Puy de Valenciennes et qui y ont été primés. Après lui, Jean Molinet (1435-1508) qui fut considéré comme l’un des plus grands poètes de son temps.


Jean Froissart sur son piédestal valenciennois
(photo personnelle)

Jean Molinet
(image extraite du blog Textualités)


Mais avant ces deux-là, il faut citer un poète valenciennois aujourd’hui complètement oublié, mais qui fut quatre fois primé par la confrérie : le trouvère Jean Baillehaut. Des documents officiels valident son existence et celle de son épouse entre 1252 et 1274. Il est d’une famille de « bourgeois de Valenciennes », et j’ai lu quelque part[3] que c’est du nom de cette famille que la rivière Balhaut, au Faubourg de Paris, aurait été baptisée. Un de nos merveilleux érudits du XIXsiècle, Edouard Grar, s’est intéressé au sort de Jean Baillehaut dans les « Mémoires historiques sur l’arrondissement de Valenciennes » publiés par la Société d’Agriculture en 1868. Il regrette – nous aussi – que seules cinq chansons du trouvère aient été retenues par ceux qui les ont publiées à partir de manuscrits gardés à Paris. Les titres en sont Le Miex tumant (la plus orgueilleuse) de toute nos rivières (Sotte chanson couronnée), Sois tors (tordu) ou droit par faute de santé (Sotte chanson couronnée), Pleurez amant, car vraie amours et morte (Sotte chanson couronnée), La bele qui tant désir (Chanson), S’amours n’eust onques esté (Si l’amour n’avait jamais été) (Servantois couronné)[4]

 

Les savants qui de nos jours étudient la littérature moyenâgeuse racontent que, loin de se prendre au sérieux, ces jeux étaient bel et bien destinés à s’amuser. On récitait, en les scandant comme en était l’usage, les poèmes qu’on avait écrits, on tâchait de faire rire l’auditoire, de l’étonner, on répondait au concurrent qui venait de parler en le parodiant, en l’imitant, on improvisait, on relançait, on rimait – et les joutes se terminaient par un banquet où l’on ripaillait volontiers !

Le temps aidant, les hommes d’église ont commencé à s’intéresser à ces réunions et à leur donner une tournure beaucoup plus religieuse – une façon comme une autre de brider peut-être des excès de paillardise… Et petit à petit, le fol esprit du Puy va disparaître. Sans qu’on puisse poser une date précise, le Puy Notre-Dame est devenu la Confrérie de Notre-Dame du Puy, et les jeux poétiques sont devenus l’occasion d’exprimer la dévotion à la Vierge Marie. La confrérie même s’est organisée de plus en plus strictement, avec des règlements précis sur toutes sortes de sujets – une « usine à gaz » consignée dans un manuscrit de 1714 conservé à la Bibliothèque municipale[5]. En voici une des pages :

 

Manuscrit 492, gardé à la Bibliothèque municipale de Valenciennes
(photo personnelle)

On apprend dans ce texte que la fête annuelle avait lieu le dimanche après l’Assomption. Des affiches publiques invitaient les poètes et rhéteurs de la ville à composer quelques pièces en l’honneur de la Sainte Vierge du Puy : « ils étaient obligés de faire mention dans l’un des couplets… de son Assomption, qui était une condition essentielle sans laquelle on ne pouvait obtenir aucun prix. » La deuxième condition était de présenter les œuvres « avant le soleil couché de la veille du grand jour » sous peine d’être refusé. Les gagnants remportaient « une couronne d’argent pesant une once » en premier prix, un chapeau d’argent pesant une demi-once en deuxième prix, « ces prix étaient aux frais du premier prince ». Ces prix furent distribués pour la première fois en 1401, dit cette chronique, le « premier prince » étant le Comte Guillaume (Guillaume IV de Hainaut). Par « prince » il faut comprendre le président du jury, qui n’était pas forcément de la haute aristocratie. Le manuscrit poursuit sur plusieurs pages sa description des festivités, avant et après le « grand jour », les processions, les décorations, les dévotions ; il n’y a plus rien de littéraire là-dedans. Les femmes sont admises, elles paient trois sols seulement lorsque les hommes en paient soixante comme droit d’entrée. Le banquet existe toujours, chaque participant payant sa part – alors que jusqu’en 1434 c’était le « prince » qui invitait, mais cette dépense s’est avérée « trop fraieuse ».

 

A ce stade de notre histoire, surgit une incongruité qu’a bien relevée Edouard Grar dans l’article mentionné plus haut, à savoir que le Puy de Valenciennes a deux « sièges » : la chapelle de l’Hôtellerie, et une chapelle dans l’église Notre-Dame de la Chaussée – deux bâtiments relativement éloignés l’un de l’autre.

Dans son « Histoire ecclésiastique », Simon Le Boucq montre une vue de l’Hôtellerie.

 

(Bibliothèque municipale de Valenciennes)


Il légende son illustration avec précision : petit a (à droite), la Chappelle de lhostellerie ; petit b (au milieu) Chappelle des confrères de Notre dame du Puÿ ; petit c (à gauche) Ecolle dominicale ; petit d (au centre, sous l’auvent) cy fut la sacristie des confrères de N dame du Puÿ.

 

Un article paru le 4 mars 1859 dans Le Courrier du Nord indique : « la bonne maison de l’Hôtellerie est la plus ancienne des fondations charitables de Valenciennes. Sa chapelle fut longtemps la seule que possédassent les habitants. » Abandonnée, puis restaurée à la fin du XIsiècle, « l’église fut placée sous l’invocation de St Gilles, » poursuit l’article, qui décrit lui aussi les trois bâtiments : « Le premier édifice qui se présente à droite, c’est la chapelle […]. La partie suivante, annexée après coup, […] est une chapelle qu’ont fondée les membres de la célèbre confrérie de Notre-dame-du-Puy ; ils viennent ici à certaines époques faire leurs dévotions bien que le siège de leur société soit à l’église de Notre-Dame-de-la-Chaussée. »


Edouard Grar, toujours lui, dans son discours de 1856[6] sur « Les écrivains valenciennois depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours », s’attarde longuement sur le fonctionnement de la confrérie, qu’il décrit « à la fois religieuse et littéraire » ; plus tard, contrarié par cette histoire de double siège, il s’interrogera[7] : « ces contradictions… nous portent à croire qu’il y a eu à Valenciennes deux confréries littéraires portant le même nom. » Il se proposait d’examiner la question de près, mais, décédé en 1878, il n’a pas eu le temps de nous donner ses conclusions.

 

Le grand public, lui, n’aura bientôt même plus le souvenir de l’existence du Puy Notre Dame. Les concours ont pris fin au XVIIsiècle, et Valenciennes semble avoir ensuite donné la préférence à ses artistes peintres et sculpteurs plutôt qu’aux gens de plume. En 1887, le Courrier du Nord fait paraître, sous la signature de Paul Foucart, une sorte de biographie de l’artiste Antoine Pater, dans laquelle on lit : « Il y avait jadis à Valenciennes, dans l’église Notre-Dame de la Chaussée, une confrérie spéciale consacrée à Notre-Dame du Puy. » (Pater fut chargé de créer un reliquaire pour cette chapelle). Et l’article de s’interroger : qu’est-ce que ce Puy ? Est-ce la ville du même nom ? Est-ce un puits proche de l’église ? Pourquoi cette dévotion à Notre-Dame du Puy ? 

Force est de constater que la confrérie littéraire a complètement disparu des mémoires ! Les trouvères de Valenciennes – Baudouin de Condé († 1269) et son fils Jean de Condé († 1325), Jean Coppin et Engherrant Lefranc (dans les années 1480) avec leurs confrères dont on ne devine plus que les ombres – sont bel et bien tombés au fond du puits !



[1] Voir dans ce blog l’article « Qui est cette Eulalie qui chante à la Bibliothèque ? » posté en juin 2017.

[2] In « Histoire ecclésiastique de la ville et comté de Valenciennes », 1650, manuscrit conservé à la bibliothèque municipale.

[3] « En 1273, la comtesse Marguerite de Flandre concède la rivière Quinquernelle à Gillion Baillehaut afin de construire un moulin à huile sur le cours d’eau qui porte ensuite son nom (rivière Balhaut)… » in « Petite histoire des moulins de Valenciennes et de sa banlieue, du Moyen âge à aujourd’hui » par Lætitia Deudon, sur le blog escaut.hypotheses.org

[4] Gabriel Hécart est du nombre des éditeurs, sous le titre « Servantois et sottes chansons ». On trouve le livre, numérisé, sur internet.

[5] Manuscrit 492. C’est un cahier écrit de la main de Jacques-Michel Du Forest, intitulé « Histoire de la chapelle et confrérie de Notre-Dame du Puy ».

[6] Discours édité par la Société d’Agriculture de l’arrondissement de Valenciennes.

[7] Dans son article « Jean Baillehaut, trouvère » in « Mémoires historiques sur l’arrondissement de Valenciennes », op. cit.

dimanche 8 août 2021

Quel est cet art arachnéen qui est resté sur le carreau ?

Le 2 septembre 1777, en la paroisse Saint-Nicolas de Valenciennes (l’église dont on devine les ruines derrière le musée, pas celle des Jésuites), le maître perruquier Etienne Caffiaux, 31 ans, prend pour épouse la toute jeune Jeanne Cheval, qui vient d’avoir 17 ans. Elle n’avait pas 2 ans quand elle a perdu son père, qui tenait un cabaret rue de Hesques, établissement tenu dès lors par sa mère. En sa qualité d’orpheline (si j’ose parler de qualité), Jeanne a probablement fréquenté l’un de ces établissements tenus par les nombreux couvents de l’époque, où les jeunes enfants apprenaient un métier en même temps que l’écriture et le calcul. La dentelle faisant partie des apprentissages, Jeanne est devenue dentellière.

 

A Valenciennes, au XVIIIsiècle, pratiquer l’art de la dentelle n’était pas anodin. « La valenciennes », fabriquée aux fuseaux avec un fil de lin très fin, était réputée urbi et orbi pour son élégance et sa solidité. Elle a connu son apogée sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, la ville comptant à l’époque des milliers de femmes et filles cliquetant leurs bloquelets (les fuseaux) sur leurs carreaux (les coussins). La dentelle « garnit les jupes, les corsets, les tabliers, les souliers, les gants, on la porte en jabots, en barbes pleines, en coiffes, surtout en manchettes, objet de parure devenu indispensable, » note l’Abbé Cappliez dans son « Histoire des métiers de Valenciennes et de leurs saints patrons » en 1893.

 

Philippine d'Orléans (1714-1734) par Nattier (image extraite de Wikimedia)
Elle porte un "tablier" en dentelle de Valenciennes

Les messieurs aussi portaient la dentelle avec abondance
(costume du XVIIe siècle, image extraite du site aubalmasque.fr)

 

Les historiens peinent à situer un point de départ, une époque, une date, à la fabrication de la valenciennes. Ils s’accordent à dire que la dentelle est née, d’une part de la broderie et de ces travaux d’aiguille qui peu à peu ornementèrent de jours les tissus et les draps, d’autre part de la passementerie dont l’art consistait à entremêler et lacer des fils plus ou moins fins, plus ou moins serrés – deux activités très présentes à Valenciennes. L’Anglaise Fanny Bury-Palliser, qui fait figure de référence en la matière[1], explique que « en France, le mot dentelle n’existe pas dans les anciens vocabulaires ; il faut, pour l’y voir figurer, que la mode ait produit des passements dentelés », ce qui nous conduit aux années 1550.

Parallèlement, on sait que Valenciennes a de tout temps aimé les peintres et les sculpteurs, qu’elle accueillait à bras ouverts quand ils ne naissaient pas dans ses murs. Ces artistes sont aussi des dessinateurs, indispensables à la création des « patrons » : « Un dessinateur artiste, explique l’Abbé Cappliez (op. cit.), peignait sur une feuille de parchemin léger un dessin. Le vélin était remis à une piqueuse ; celle-ci piquait la carte en suivant le tracé de l’artiste, le parchemin piqué était remis au fabricant de dentelle, qui le prêtait à ses ouvrières. » La période dont on parle, 1550, est notamment celle où s’est rendu célèbre chez nous le miniaturiste Hubert Cailleau (1526-1579).

Par ailleurs n’oublions pas, toujours à cette époque, le nombre faramineux de couvents qui se trouvaient en ville[2], qui étaient entre autres chargés d’apprendre un métier aux enfants pauvres, orphelins ou abandonnés. Les « ouvroirs » de ces couvents ont beaucoup contribué à l’essor des arts de l’aiguille dans notre ville.

Dernier argument pour décrire le terreau favorable sur lequel a poussé la petite graine de la dentelle chez nous : la situation géographique de Valenciennes. Avant sa prise par Louis XIV, la ville fait partie du Hainaut français, donc des Flandres, donc des provinces des Pays-Bas régies par les Espagnols. Dès le XVIesiècle, Bruges, Gand, Malines, Anvers, Binche, produisent de la dentelle, donc « évidemment » Valenciennes aussi.

 

"La dentellière", de Vermeer, tableau peint vers 1670
(image extraite du site Artisan Gallery)

Les historiens « sérieux » récusent d’une pichenette l’assertion non prouvée qui attribue la paternité de la valenciennes à deux fabricants valenciennois, Pierre Chauvin et Ignace Herent. Si ces deux personnages ont bien existé, ils sont « trop verts » : ils vivaient au XVIIIsiècle seulement.

C’est Françoise Badar qui est reconnue comme la fondatrice de la première école de dentelle à Valenciennes. Née en 1624, elle se serait formée à Anvers, dans un couvent, vers 1640. Sa biographie posthume[3] indique : « Dieu me fit la grâce d’avoir de la disposition pour le travail auquel elles (les sœurs) s’occupaient, et comme … je le faisais assez bien sans l’avoir jamais appris, cela engagea plusieurs personnes à nous amener leurs filles pour être enseignées à faire toutes sortes de dentelles ».

Cette phrase, « sans l’avoir jamais appris », a fait tiquer Edmond Membré qui, en 1930, veut tirer l’affaire au clair. Il a ouvert la fameuse « Histoire ecclésiastique de Valenciennes » de Simon Leboucq, où il a lu que les Filles de Sainte-Agnès (qu’on appelle aussi les Sémériennes ou les Jésuitesses) avaient fondé en 1611 une « Ecole de Notre-Dame des Anges » rue Capron, où elles instruisaient la jeunesse gratuitement. En échange de cette gratuité, les religieuses demandaient régulièrement – mais en vain – à être exemptées de certaines taxes par le Conseil particulier de la ville. Et Edmond Membré cite cette phrase, que cite Simon Leboucq dans son travail d’historien, à propos d’une nouvelle requête des Sémériennes en 1617 : « vu le fruit qu’elles faisaient d’enseigner les filles à lire, écrire, faire dentelles et autres œuvres pieuses et chrétiennes… ». Oui, le mot dentelle est utilisé. En 1617, insiste Edmond Membré, soit sept ans avant la naissance de Françoise Badar, on enseignait la dentelle aux petites filles à Valenciennes. « Il y a tout lieu de croire, ajoute-t-il, que cette dernière (F. Badar) avait appris le maniement des fuseaux dans sa ville natale avant d’entreprendre son voyage à Anvers.[4] »

 

L'unique portrait de Françoise Badar, présenté dans sa biographie posthume

 

Si donc Françoise Badar n’a pas inventé la dentelle à Valenciennes, elle a cependant bien créé « la valenciennes ». En 1646 elle a installé son premier atelier en ville, rue de Tournai (aujourd’hui rue de Lille). Deux ans plus tard, succès aidant, elle ouvrait un établissement plus vaste à la Croix de la Tannerie (rue de l’Intendance, vers le Royal Hainaut), où elle logeait ses jeunes dentellières tout en en faisant travailler d’autres en ville. Enfin, dans les années 1660, elle fonda rue Capron son propre « couvent », une communauté qui prit le nom de Sainte-Famille puis celui de Badariennes.

 

 

Plan de Valenciennes en 1767, indiquant l'emplacement des deux couvents rue Capron,
Sumériennes (en haut du dessin) et Badariennes (à droite), près de l'église ND la Grande
(document personnel)


Je ne m’aventurerai pas, ignare que je suis, à tenter d’expliquer ce qui « fait » la valenciennes par rapport aux autres dentelles de la même époque. Antoine Cardier, dans son livre « Les valenciennes » publié en 1902, présente deux images qui montrent assez bien l’apport de Françoise Badar dans cet artisanat :


Une valenciennes du XVIIe siècle

Une valenciennes de l'école Badar
(photos extraites du livre d'Antoine Cardier)


Lui-même fabricant de dentelles, Antoine Cardier présente également toute une série de figures utilisées par les ouvrières, et baptisées par elles de noms évocateurs… ou faisant référence à leur vie quotidienne (et très chrétienne) :

 

Lorsque Françoise Badar meurt, en 1677, Valenciennes vient d’être prise par les Français. Et les sujets de sa gracieuse majesté Louis XIV s’avèrent très gourmands de la valenciennes ! Ils en achètent des quantités, ce qui, se félicite Malotet, « nous autorise à croire qu’elles se distinguaient déjà des dentelles de Flandre et de Brabant, qu’elles présentaient une certaine originalité. » 

Après le décès de Françoise Badar, tous les couvents de Valenciennes se mirent à faire de la dentelle, puis tous les couvents de la région : à Ath, Ypres, Avesnes, Le Quesnoy… Mais abondance de biens peut nuire, et les marchands de valenciennes virent bientôt leurs ventes diminuer. Colbert avait mis des taxes sur les « importations » des anciens Pays-Bas en France, ce qui bouchait ce marché ; il avait au contraire soutenu les entreprises françaises, comme la dentelle d’Alençon, ce qui faussait la concurrence ; et la « vraie valenciennes » peinait à se démarquer de la « fausse valenciennes » (celle qu’on fabriquait ailleurs qu’à l’intérieur des remparts) et à justifier son prix beaucoup plus élevé.

 

La valenciennes, c’est son défaut (un comble !), est très solide. Elle est faite d’un fil de lin, une plante cultivée, récoltée, filée dans la région. Ce fil, blanchi en Hollande, est très fin et très solide. Les dentelles sont donc « éternelles » – et on en vend moins. Deuxième défaut (toujours un comble !), la valenciennes étant très fine nécessite beaucoup de temps pour sa réalisation. Des centaines d’heures de travail sont nécessaires pour réaliser le moindre poignet de chemise, ce qui met l’objet hors de prix. Seuls les aristocrates et le haut clergé peuvent s’offrir des ornements vestimentaires en valenciennes vraie ; les autres se tournent vers des réalisations moins fines, moins solides, moins soignées, mais plus à la portée de leur bourse.

 

Ma Jeanne – car oui, Jeanne Cheval et Etienne Caffiaux font partie de mes ancêtres – a la chance de naître au moment où la valenciennes connaît ses meilleures années. Cette dentelle est portée jusqu’au-delà de nos frontières, la demande est forte et les dentellières sont très nombreuses en ville (on parle de trois à quatre mille). Plusieurs auteurs les font travailler dans les caves, eu égard à l’humidité nécessaire au travail du fil de lin ; j’avoue que j’ai des doutes. S’il est un travail qui nécessite d’y voir clair, c’est bien celui de la dentelle aux fuseaux. Et toutes les « cartes postales » qui illustrent ce métier montrent les dentellières installées sur le pas de leur porte, plutôt qu’à la cave…


Deux représentations de dentellières par Lucien Jonas

(images extraites de la réédition du Malotet par Guy Cattiaux)

 

Le port de la dentelle va disparaître avec la Révolution française, la fuite des aristocrates à l’étranger, l’absence de « froufrous » dans les costumes désormais, et l’appauvrissement considérable des populations dans les années qui ont suivi.

Après son veuvage (Etienne est mort en 1811), Jeanne Caffiaux-Cheval est indiquée dans les recensements de Valenciennes comme « Marchande de modes » : elle vendait peut-être des dentelles, mais elle ne les fabriquait plus.

Aujourd’hui quelques dames réunies dans des clubs perpétuent le savoir-faire de leurs aïeules valenciennoises. Mais ce sont désormais les machines de Calais et de Caudry qui attirent sur elles les projecteurs de la renommée – surtout depuis qu’une certaine Kate Middleton a choisi la dentelle cambrésienne pour le mariage du siècle !

(photo extraite du journal "Elle")


[1] Son « Histoire de la dentelle » est abondamment citée par la plupart des auteurs sur le sujet. J’ai consulté la version traduite par Madame de Clermont-Tonnerre, publiée à Paris en 1869.

[2] Arthur Malotet cite les Béguines, les Dames de Beaumont, les Brigittines, les Carmélites, les Clarisses ou Urbanistes, les Récollettines, les Ursulines, les sœurs de Sainte-Agnès ou Sémériennes (in « La dentelle à Valenciennes », 1927, réédité par Guy Cattiaux, 2017).

[3] « Histoire de la vie de Mademoiselle Françoise Badar », composée en 1689 d’après les mémoires qu’elle avait laissés, et imprimée à Liège en 1726.

[4] Cercle Archéologique et Historique de Valenciennes, Mémoires, vol. I. 1930.