vendredi 22 septembre 2023

Si on chantait ?

Voici ma sélection de chansons signées Claudin Lejeune, interprétées par d’excellents groupes vocaux dont j’ai péché les enregistrements sur YouTube. Je vous indique les liens pour écouter ces interprétations, et je vous ajoute les paroles pour que vous puissiez chanter en même temps !

Revecy venir du Printemps

https://www.youtube.com/watch?v=FeY7heBvE-Q

par Doulce Mémoire

(avec la partition)

 


 

Qu’est devenu ce bel œil

https://www.youtube.com/watch?v=7-0gi0l8-c0

par l’Ensemble vocal Philippe Caillard

(avec la partition)

 


 

Perdre le sens devant vous

https://www.youtube.com/watch?v=gMqW2BfA4Uw

par l’Ensemble vocal Philippe Caillard

(avec la partition)

 


 

Un gentil amoureux

https://www.youtube.com/watch?v=GSTfSmRFj0Y

par les King’s Singers

 


La belle gloire, le bel honneur

https://www.youtube.com/watch?v=n4JZFY7hpRw

par l’Ensemble vocal Bergamasque

 

 


Qui est ce musicien de la Renaissance aussi célèbre qu'inconnu ?

Parmi les personnalités ayant un lien avec la ville de Valenciennes, le site Wikipédia cite 23 sculpteurs et 27 peintres – ceux-là même qui ont fait la réputation de « l’Athènes du Nord » – mais seulement 7 compositeurs. Aucun de ces musiciens n’a d’ailleurs la célébrité d’un Watteau ou d’un Carpeaux, sauf peut-être le plus ancien d’entre eux : Claude (ou Claudin) Le Jeune (ou Lejeune). Et encore « célèbre » est-il un trop grand mot, pour cet homme connu surtout des choristes et des ensembles vocaux amateurs de musique ancienne.

Son unique portrait connu
(image extraite du site Wikipédia)

Alors, qui était Claudin Lejeune (j’adopte cette orthographe), et qu’a-t-il laissé comme héritage musical ?

 

On sait qu’il est né à Valenciennes, parce qu’il signe ses partitions en le précisant : psaumes « mis en musique par Claud. Le Jeune, natif de Valentienne ». Pourquoi cette précision, mystère. Les Valenciennois d’aujourd’hui pensent qu’il était fier d’être natif de cette ville, eu égard à sa prospérité et à sa puissance de l’époque. C’est peut-être s’avancer un peu, car l’époque en question est le XVIe siècle – on pense que Lejeune est né en 1530 – et la ville, qui fait partie des Pays-Bas espagnols (c’est l’époque de Charles Quint et de Philippe II), est au fil de ces années-là ravagée et dépeuplée par les guerres de religion.

 

Valenciennes en 1550, carte de J. van Deventer
(image extraite du site michel.blas.free.fr)

Né à Valenciennes, Claudin Lejeune quitte la ville dès l’enfance ; certains auteurs disent que c’est parce qu’il est protestant (pour échapper à la vindicte catholique), d’autres que c’est parce qu’il a suivi le parcours habituel des musiciens en intégrant une maîtrise d’église – le Hainaut et la Picardie en comptaient de très réputées, nous dit-on. Mais personne ne sait où il a reçu sa formation.

 

En 1552 il publie quatre chansons (chez un éditeur de Louvain), puis il disparaît à nouveau pendant douze ans. L’auteur de l’article consacré à Lejeune dans Wikipédia voit dans ces douze années une période propice à un « voyage en Italie », tel que les artistes le pratiquaient autrefois pour se former aux modus operandides grands noms de la musique, Palestrina par exemple. Aucune preuve, bien sûr. Et aucune hypothèse de ce genre chez Isabelle His, excellente spécialiste de Lejeune, lue et citée par tous ceux qui s’intéressent au personnage (1).

A partir de 1564, on peut mieux suivre les faits et gestes du musicien grâce aux « dédicaces » de ses œuvres. Ses Dix Pseaumes, édités en 1564 donc, sont offerts à François de la Noue et Charles de Téligny, deux gentilhommes de la chambre du Roi (Charles IX, 1560-1574) qui sont également beaux-frères et protestants.



Lejeune se dit « au service » de ces deux nobles personnes ; il enseignera même la musique au fils du premier, Odet de la Noue (né vers 1560), militaire et néanmoins poète, un homme qu’il fréquentera jusqu’à la fin de sa vie.

 

Odet de la Noue en 1592
(image extraite du site Wikipédia)

En novembre 1570, Jean-Antoine de Baïf fonde l’Académie de poésie et de musique à Paris. Il s’agit de permettre aux poètes et aux compositeurs de se rencontrer, d’échanger des idées, de collaborer sur des œuvres et d’organiser des concerts réservés à des mécènes et des nobles. On sait que Claudin Lejeune a été très tôt associé à cette académie, où il a pu côtoyer d’autres compositeurs. Il était proche de Baïf, et tous les deux ont fait savoir (toujours dans les dédicaces et autres avant-propos de leurs publications) quand ils ont collaboré sur telles et telles œuvres. 

Lejeune a-t-il composé pour le mariage du duc de Joyeuse, en septembre 1581 ? Ce personnage était un catholique, archi favori du roi Henri III (on l’appelait, dit-on, l’archimignon), qui épousa une princesse, demi-sœur de la reine. On pense que Lejeune a participé aux festivités, parce qu’il reçoit en janvier 1582 la somme considérable de 1800 livres, conjointement avec Nicolas de La Grotte, organiste et compositeur lui aussi.

 

Anne de Joyeuse
(image extraite du site Wikipédia)

Un autre de ses mécènes, à partir de 1575, est Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, par son mariage duc de Bouillon. C’est un protestant, qui s’est lié d’amitié avec Henri de Navarre (futur Henri IV), et qui vivait entouré de gentilshommes lettrés et cultivés. Lejeune lui offrira de nombreuses compositions, ainsi que, plus tard, à sa seconde épouse Elisabeth de Nassau, une fille de Guillaume d’Orange.

 

Portrait posthume du duc de Bouillon
(image extraite du site Wikipédia)


Le duc d'Anjou vers 1580
(image extraite du site Wikipédia)

On date de 1580 l’entrée de Claudin Lejeune au service du duc d’Anjou, le frère (“rebelle“) de Henri III (le dernier Valois, 1574-1589). Il est son maître de musique. Le duc d’Anjou fréquente la cour de Nérac animée par le couple Henri de Navarre – Marguerite de Valois, une cour qui rassemble artistes, lettrés, musiciens, et où catholiques et protestants vivent en bonne entente.

François d’Anjou s’allie avec Guillaume d’Orange pour combattre les Espagnols mais, en 1583, il échoue à prendre la ville d’Anvers et doit se retirer. Lejeune décide alors de passer au service de Guillaume d’Orange qui réside précisément à Anvers avec sa famille. Il enseigne alors la musique à Louise de Nassau, fille de Guillaume et sœur d’Elisabeth. Malheureusement, ces deux protecteurs, Anjou et Orange, disparaissent en 1584.

 

Claudin Lejeune est à Paris en 1589, lorsque Henri III est assassiné puis que les troupes d’Henri IV font le siège de Paris. Il sauve alors sa tête grâce à l’amitié de Jacques Mauduit, un compositeur parisien collaborateur de l’Académie de poésie et de musique fondée par Jean-Antoine de Baïf. Le huguenot Lejeune est condamné par les catholiques pour une Confession de foy signée de sa main, et emprisonné alors qu’il cherche à fuir Paris. Jacques Mauduit, catholique lui-même, réussit à le faire libérer, et à éviter que ses manuscrits non publiés soient jetés au feu.

 

Jacques Mauduit, 1557-1627
(image extraite du site Wikipédia)

Le roi est désormais Henri IV, premier Bourbon, protestant opportunément converti au catholicisme (on connaît sa phrase célèbre : « Paris vaut bien une messe »). Claudin Lejeune est nommé « Maître compositeur ordinaire de la musique de la Chambre du roi » à une date estimée entre 1594 et 1596. Le poste a été créé pour lui. Pour autant, il ne réside pas à Paris mais à La Rochelle, où ses protecteurs sont par exemple Agrippa d’Aubigné ou Odet de la Noue. La Rochelle était en ces temps une place protestante très sûre, refuge de nombreux huguenots, notamment des imprimeurs qui publieront le Dodécacorde, œuvre majeure de Lejeune, en 1598.

On pense qu’il est mort à Paris, puisque c’est là qu’il est enterré le 26 septembre 1600, au cimetière protestant de la Trinité. Ce cimetière a disparu en 1678.

 

Extrait du plan de Paris de Braun et Hogenberg, publié en 1572
(image extraite du site Wikipédia)

La sœur de Claudin Lejeune, Cécile, se chargera de faire publier l’ensemble de ses œuvres après sa mort. Elle et sa fille, Judith Mardo, feront précéder les volumes des dédicaces qui renseignent aujourd’hui sur les fréquentations de l’artiste.

 

Alors ces œuvres, quelles sont-elles ? 

Claudin Lejeune est auteur de musique sacrée : il compose une messe (Missa ad placitum) et plusieurs motets (chants religieux qui ne font pas partie du déroulé de la messe).

 

(image extraite du site Wikipédia)

Il a mis en musique une quantité extraordinaire de psaumes (des poèmes religieux qui composent toute une partie de la Bible), dont son recueil très connu : "Dodécacorde contenant douze pseaumes de David, mis en musique selon les douze modes, approuvez des meilleurs autheurs anciens et modernes, à 2, 3, 4, 5, 6 et 7 voix, par Claud. Le Jeune, compositeur de la musique de la Chambre du roy". Une réédition, en 1618, s'est permis une "correction" : "… sous lesquels ont été mis des paroles morales", et a remplacé les psaumes originaux par des paroles à la mode catholique.   


La Bibliothèque municipale de Valenciennes possède un exemplaire du Dodécacorde
qui a appartenu un temps à Edmond Membrée, autre compositeur valenciennois (1820-1882)


Enfin et surtout, Claudin Lejeune est l'auteur de centaines de chansons à plusieurs voix, quatre voix sont les plus classiques (soprano, alto, tenor, basse), ou bien "cinq, six, sept et huit parties".

Comme ce sont mes préférées, ce sont elles que je souhaite vous faire entendre. Il faut en effet entendre ce qu'il a écrit pour comprendre quelle était cette musique de la Renaissance, qui précéda la période baroque (Bach est né un siècle plus tard, en 1685). Claudin Lejeune s'est rendu célèbre par sa "musique mesurée" : tout comme les vers latins ou grecs qu'on psalmodiait avec des syllabes longues et des courtes, selon les voyelles utilisées, les chansons de Lejeune reprennent ce rythme long-court, qui les rend tellement modernes aujourd'hui. Le chapitre qui suit ("Si on chantait ?", posté ce même jour) propose quelques liens sonores. 


Aujourd’hui, que reste-t-il de Claudin Lejeune à Valenciennes ? On a donné son nom à un bâtiment de l’Université, sur le Mont Houy ; on l’a donné aussi à une rue, derrière le Jardin de la Rhônelle (il se partage le quartier avec Jean de Bonmarché, autre compositeur de la Renaissance) ; et une chorale porte son nom. Un article paru dans « La Presse de Valenciennes » le 28 décembre 1930, signé Ernest Laut, concluait sa présentation du musicien par ces mots – auxquels je souscris entièrement : « Valenciennes devrait lui élever une statue ».

 



[1] Voir « Claude Le Jeune (v. 1530-1600) Un compositeur entre Renaissance et baroque », par Isabelle His, Actes Sud, 2000.

mercredi 16 août 2023

Qui est ce bâtisseur de "châteaux" Art Déco ?

 Les amateurs d’architecture insolite connaissent tous, à Valenciennes, l’existence de cette villa “gréco-romaine“, située (de nos jours) entre tramway et supermarché, et que les spécialistes – notamment le Comité de sauvegarde du patrimoine valenciennois – appellent “Villa Pompéion“.

La "Villa Pompéion" (photo Philippe Anglade)

Ces mêmes amateurs racontent qu’elle est l’œuvre d’un architecte nommé Maxime Audhoin, qui l’aurait dessinée pour la présenter à l’Exposition internationale des Arts Décoratifs et Industriels de Paris en 1925. Elle aurait beaucoup plu à un couple de Valenciennois qui, donc, l’aurait fait construire rue Louise d’Epinay.
 
(photo Google Streets)

Sauf que cette information est invérifiable. Par exemple, Maxime Audhoin ne figure pas, malgré la beauté indiscutable de la maison, parmi les très nombreux lauréats ayant reçu un prix – même tout petit – lors de cette Exposition de 1925. Et on ne peut pas non plus entrer dans la propriété (privée) pour vérifier si l’architecte a signé et daté le bâtiment, comme il l’a fait pour d’autres constructions toujours présentes dans nos rues.

Ces autres constructions, j’en ai trouvé trois, bien avérées celles-là.
 
La première, boulevard Watteau. En 1931, il dessine une grande maison d’habitation pour Monsieur Marcel Belotte (qui est dit vice-président de l’Union Sportive Valenciennes-Anzin en 1937).
 
55 boulevard Watteau à Valenciennes (photo personnelle)

Les archives de la Cité de l’Architecture à Paris ont conservé les plans originaux, où l’on découvre une sorte de “Villa Cavrois“ (j’y vais fort, disons : un petit château) où chaque pièce est pensée pour le confort et l’agrément du propriétaire – sans oublier de quoi épater les visiteurs. 

Je vous fais visiter :

 

Mes dessins à partir des plans originaux : à gauche le Rez-de-chaussée, à droite le 1er étage.

Au rez-de-chaussée vous pénétrez dans la maison par un “Péristyle“ donnant directement sur le boulevard et ouvrant sur le “Vestibule“ ; au fond, dans l’axe, une fontaine lumineuse trône au pied du “Grand escalier“ qui mène à l’appartement. Au pied de cet escalier, une porte permet à la bonne d’accéder à ses quartiers ; sinon, l’entrée des domestiques se fait par le jardinet : passant sous un “Porche“, ils accèdent à l’office, à la cuisine, à la laverie, et à un escalier séparé qui mène à l’étage. Au fond du bâtiment enfin, se trouve le garage – semble-t-il pour deux voitures – flanqué d’un atelier, de mécanique je présume.

A l’étage le grand escalier débouche sur une “Galerie“ qui s’ouvre largement sur un immense “Studio“, très lumineux avec sa grande fenêtre. C’est un studio de photographe, je présume, puisqu’un cabinet tout proche est estampillé “Laboratoire photo“. Du côté du jardinet, un grand “Bureau fumoir“ n’est séparé des chambres que par l’escalier de service. Les plafonds sont lumineux et l’architecte a dessiné jusqu’aux jardinières des fenêtres.
Je n’ai pas trouvé le plan légendé du second étage. Mais à moins de prendre ses repas dans le bureau fumoir – le monte-plats est tout à côté – il manque à mes yeux une pièce essentielle dans cette maison…

Mais qu’importe mon point de vue, c’est celui de Marcel Belotte, le client, qui compte. Et celui-ci trouve les belles idées de Maxime Audhoin beaucoup trop chères ! Les archives de la Cité de l’Architecture ont conservé les courriers échangés entre l’entrepreneur (Bantégnies Frères à Valenciennes), l’architecte d’exécution (Bergeaud à Lille) et le spécialiste du béton armé (maison Hennebique à Paris), chacun enjoignant l’autre de baisser ses prix. Maxime Audhoin lui-même revoit ses plans, enlève des fioritures, réduit le nombre d’arrondis, simplifie des accès – mais garde la fontaine lumineuse !
Aujourd’hui le rez-de-chaussée est occupé par une compagnie d’assurances et sa façade ne ressemble plus du tout au dessin de Maxime Audhoin. Le jardinet a disparu, une grande allée mène désormais à un parking en sous-sol. Mais le reste est intact : la silhouette générale de la maison, le fronton décoratif, les colonnes couvertes de céramiques, les fleurs en bas-relief dans le béton.
 

Céramiques, bas-reliefs, voici pourquoi on appelait ce style Art Déco
(photos personnelles)

La décoration des murs, c’est aussi ce qui frappe dans le deuxième bâtiment signé Maxime Audhoin et toujours présent à Valenciennes. C’est un grand immeuble de cinq étages, situé avenue du Sénateur Girard. Il n’est plus photographiable, entièrement caché par les arbres et leur épais feuillage. Par chance, un contributeur du site « pss-archi.eu » a pu profiter un jour d’une opération d’élagage :

(Photo prise en 2020 par "Nekobasu" pour pss-archi.eu)

Vu de loin on se demande ce qu’il a d’Art Déco, mais vu de près on retrouve les fleurs en bas-relief dans le béton armé, et les parements non plus en mosaïques mais en briquettes. Sans oublier, bien sûr, la signature de l’architecte, qui date la construction de 1933.



31 avenue du Sénateur Girard (photo personnelle)

(photo personnelle)

La même signature apparaît encore (un peu effacée) sur le troisième immeuble toujours présent à Valenciennes, tout voisin de la Chambre de Commerce, à l’angle de l’avenue du Sénateur Girard et du boulevard Beauneveu. 


1 boulevard Beauneveu (photo personnelle)

Aucun bas-relief, aucune mosaïque, mais le style reste indéniablement Art Déco. Et il faut souligner la délicatesse de la ferronnerie sur la double porte à gauche :
 

Cette maison du boulevard Beauneveu est construite sur le “bras de décharge“ du canal de l’Escaut, c’est-à-dire sur l’ancien tracé du fleuve qui passe en ville, désormais sous le boulevard Froissart. Avant de commencer les travaux, Maxime Audhoin en demande l’autorisation, en octobre 1933, à la municipalité. Cela nous vaut – conservé par les Archives municipales – un échange de courriers entre les différentes administrations concernées (ville, voirie, voies navigables, ponts et chaussées), pour arriver six mois plus tard à la conclusion que le fleuve appartient à l’Etat, non à la ville, et qu’en respectant quelques règles tout propriétaire peut bâtir ce qu’il veut.
Cela nous vaut aussi de posséder un exemplaire de la signature manuscrite de l’architecte :
 
(Archives municipales de Valenciennes)

Voici donc apparaître l’homme derrière les maisons. Qui était-il ? J’ai mené ma petite enquête, et j’ai découvert un personnage extrêmement actif.

Il est né le 14 décembre 1883 à Saint-Amand-de-Boixe en Charente. Il n’a pas vingt ans, en 1902, quand il s’engage dans l’armée pour quatre ans, au 2régiment de Hussards à Senlis.
 
"Senlis - Quartier Ordener - 2e Hussards" 
(image extraite du site chtimiste.com)

"Hussards à cheval, début 1900"
(image extraite du site e-Bay.com)

Ses papiers militaires nous apprennent qu’il a les cheveux châtains, les yeux gris bleu, et qu’il mesure 1,74 m.
Il est nommé brigadier en 1903, puis brigadier-fourrier (chargé des écuries), puis maréchal-des-logis en 1904. La compagnie des chevaux ne va pas lui être de tout repos, car il va subir deux accidents durant cette période : en décembre 1904, sa jument se cabre, s’affale à terre, et « en se relevant elle envoya à ce sous-officier (Audhoin) un coup de pied en pleine figure qui lui brisa 3 dents. En outre il eut dans sa chute l’épaule droite démise
[1]. » En janvier 1905, à nouveau, le cheval dont il s’occupe « lance une violente ruade dans la direction du Mal des Logis Audhoin qui fut atteint de plaie contuse de la jambe droite[2]. » Il gardera une claudication suite à cette fracture.
Libéré en 1906, il sera rappelé lors de la mobilisation générale de 1914 et servira durant toute la guerre, jusqu’en 1919. Il fait partie du 19escadron du Train, basé à Paris, et s’occupe donc de ravitaillement. 
 
"Quartier du 19e Escadron du Train des Equipages Militaires.  Corps de Garde. Bâtiment B."
(image extraite du site amtcollections.fr)

Ce képi rouge vif du 19e ETEM date de 1909
(image extraite du site lefantassin.fr)

Dès 1914 il est nommé adjudant. En 1917 il connaît son troisième accident de cheval : sur un pavé rendu glissant par la pluie, sa monture « s’abattit entrainant dans sa chute l’adjudant qui fut atteint de contusions et entorse de l’épaule et du coude gauches.[3] » Enfin, il est « mis en congé de démobilisation illimitée » le 16 mars 1919.
 
Avant la guerre il a commencé son métier d’architecte dans la commune de L’Aigle, dans l’Orne. On le trouve cité dans le recensement de 1911 avec cette profession. C’est probablement à cette époque qu’il a travaillé pour les “Tréfileries et Laminoirs du Havre“ à Rugles, commune située dans l’Eure mais toute voisine de L’Aigle.
 
"Tréfileries & Laminoirs du Havre - Usine de Rugles - Groupe de W.-C. en Ciment armé avec fosse septique automatique. Maxime Audhoin, Architecte"
(image extraite du site alamyimages.fr)

C’est aussi à cette époque qu’il fait la connaissance de Louise Emélie Leclerc, qu’il épousera à Paris en 1914, juste à la veille de la guerre. Elle est née à L’Aigle le 17 juillet 1890. Sur le recensement de 1911, elle vit chez ses parents avec sa fille, Réjane Leclerc, née en 1909 ; après le mariage de sa mère, cette petite fille sera toujours appelée Marthe Audhoin…
En 1917 naît une deuxième fille, Jacqueline, à Suresnes, où la famille est domiciliée ; elle l’est toujours en 1919. Une question se pose alors, car l’histoire du “château de Famars“, près de Valenciennes, construit par un certain Henri Harpignies qui n’est pas le peintre, mentionne l’intervention de notre architecte. Par exemple, le site hainautpedia.vallibre.fr déclare : « En 1918, Henri Harpignies, sous la direction de l’architecte Maxime Audhoin, va commencer l’édification du château actuel. » Or, en 1918, Audhoin était sous les drapeaux et habitait Suresnes…
Ce n’est qu’en 1923 qu’un document un peu officiel indique que Maxime Audhoin est « architecte à Valenciennes » : il s’agit des résultats d’un concours organisé par l’Office municipal d’Habitations à bon marché, pour lequel une prime spéciale est attribuée à « Maxime Audhoin et Maurice Ricq, architectes à Valenciennes », eu égard à « la valeur exceptionnelle » de leur projet – et bien qu’ils n’aient pas gagné le premier prix
[4].
A partir de 1926, la famille Audhoin sera installée au 2bis rue du Rempart, dans le “nouveau quartier“ de la gare de Valenciennes. Une troisième fille y naîtra en 1928, Claudine.
 
Recensement de Valenciennes, 1931, rue du Rempart
(Archives départementales du Nord)

Entête de lettre, 1933
(Archives municipales de Valenciennes)

Ce quartier de la gare, Maxime Audhoin va s’y investir totalement. Nul doute que cet homme-là aimait la fête, car il se porte organisateur de nombreuses animations pour les habitants. Les festivités pouvaient durer trois jours, comme en 1929 où elles ont lieu les 20, 21 et 22 juillet. C’est toute une époque qui revit lorsqu’on lit le programme de ces journées, avec les démonstrations de gymnastique, les concours de jeu de boule, les courses de garçons de café, les concours de beauté, les jeux de dames vivants, les lancers de ballons surprises, et les concerts et les bals en veux-tu en voilà… En 1928 il est nommé président du Comité du quartier, et à ce titre se trouve au premier rang des officiels lorsqu’ont lieu des festivités. J’espérais trouver son portrait dans la presse, en vain ; je ne peux proposer que des hypothèses par recoupement (c’est le chapeau qui a retenu mon attention sur ces deux photos trouvées dans la presse ancienne, à la Bibliothèque municipale de Valenciennes) :
 


Les concours de beauté et les bals « par haut-parleurs » ne sont pas les seules occupations de Maxime Audhoin. L’homme est également féru de courses de vélo. Dès 1896 (il a 13 ans), il participe à un “concours de coloriage“ dont le grand prix est une bicyclette “New York“… qu’il ne gagne pas[5]. Le 30 avril 1901 (à 18 ans), il se voit accorder sa licence vélo par la Commission d’amateurisme. Mais tout cela c’est avant ses accidents de cheval. Désormais, il fait du vélo via les clubs, notamment l’Avenir Cycliste Valenciennois, club de cyclistes amateurs sur lequel je n’ai pas trouvé beaucoup d’informations, sinon que son siège se trouvait au Café de la Rotonde, place Cardon. « Le Guetteur » écrit même, le 4 juin 1927 : « Cette Société n’a plus besoin d’être présentée aux lecteurs ; elle est déjà trop connue dans la région pour que l’on ignore ses succès dans chaque course qu’elle organise. » Dommage pour les lecteurs du siècle suivant ! Reste que l’A.C.V. est un club très actif, qui en effet organise des courses à tire-larigot, notamment à chaque fête patronale en ville, ou entre Valenciennes et les villes alentours. Le club organise aussi des “premiers pas cyclistes“ (pour les athlètes qui n’ont encore jamais concouru) ainsi que le renommé “Grand Prix de l’Escaut“. Maxime Audhoin est cité président en 1933, 1934 et 1935. En 1935, il fait participer l’un de ses coureurs à une pré-sélection en vue des Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, lequel remporte la course !

("Le Grand Echo du Nord" du 12 octobre 1935)

Au-delà de son quartier, Maxime Audhoin s'est aussi engagé pour la ville. Son père et son grand-père furent maires de leur commune respective, en leur temps. C’est peut-être ce qui a poussé notre architecte (déjà conseiller municipal à Suresnes) à se présenter aux élections municipales valenciennoises de 1935. Il était en deuxième position sur une liste menée par un dissident exclu de la Fédération républicaine, Gérard Fourès.

(Archives municipales de Valenciennes)

Les Archives municipales de Valenciennes ont gardé les documents électoraux de ces candidats de la Liste d’Action Républicaine et Sociale, qui veulent protéger « la petite bourgeoisie et le monde du travail ». Leur programme compte des promesses que j’imagine signées de Maxime Audhoin : « Nous établirons un programme de fêtes et concerts dans la ville dans le but d’amener les étrangers pour le plus grand bien du commerce local » ; « mise en chantier immédiat du percement de l’Avenue de Lille » ; « création d’un bureau de poste auxiliaire dans le quartier de la Gare » ; « prolongement de la rue Tholozé » ; « nous laisserons aux propriétaires de terrains la liberté de construire suivant leurs goûts et leurs moyens en se conformant aux règlements en vigueur d’hygiène et de voirie. Nous abrogerons la Convention Municipale du 20 juin 1927 relative aux constructions à édifier sur le Boulevard Beauneveu.[6] »

Rien de cela ne séduira les Valenciennois. Sur plus de 9.000 suffrages exprimés, Maxime Audhoin ne récoltera que 637 voix (et Gérard Fourès 712). C’est le maire sortant, Léon Millot, qui sera réélu.
 
Maxime Audhoin quittera notre ville comme il y est arrivé : sans crier gare. On le retrouve après la seconde guerre mondiale parmi les architectes qui vont participer à la reconstruction d’Athis-Mons et de Juvisy, dans l’Essonne. Il est cité une dernière fois à Etampes, toujours dans l’Essonne, où il faut reconstruire le Casino : « Des plans sont présentés en mai 1950 et à nouveau en mars 1951, mais l’idée initiale d’un cinéma est abandonnée au profit d’un dancing-restaurant avec brasserie. Maxime Audhoin en est l’architecte.[7] »
Il approche là les 70 ans. Je perds sa trace et son ombre s’efface – personne ne sait même ni où ni quand il est décédé. Il nous reste ses maisons, ses “petits châteaux“, plus pérennes qu’une course de vélo, qu’une élection de reine de beauté, ou qu’une décision d’adjoint municipal. Sa marque en ville.



[1] Archives de la mairie de Paris – Registres matricules du recrutement (1887-1921)
[2] Idem.
[3] Idem.
[4] Information parue in « L’Architecture usuelle », 1923.
[5] « Le Journal » du 30 avril 1896.
[6] Archives municipales de Valenciennes.
[7] « Le cinéma miroir de la société étampoise » par Clément Wingler, Bulletin de la SHAEH, 2003, consultable sur le site http://www.corpusetampois.com/che-21-wingler2003cinema.html