mercredi 21 février 2024

Quels sont ces méandres qui clapotent sous la ville ?

 Le 23 décembre 1847, le conseil municipal de Valenciennes se penche sur une question intéressante : à qui appartiennent les cours d’eau qui traversent et sillonnent la ville ? En réalité, la réponse est simple et les conseillers municipaux votent la décision à l’unanimité : les rivières “naturelles“ (l’Escaut et la Rhonelle) appartiennent à l’Etat, et les canaux, qui furent tous creusés par l’homme, appartiennent à la ville.

Mais avant d’en arriver au vote, ces messieurs ont droit à une description précise des méandres suivis par tous ces cours d’eau, dont la plupart ont été recouverts pour des raisons de salubrité publique, et étaient donc déjà rendus presque tous invisibles à l’époque.

Grâce au site internet de Michel Blas (1), j’ai trouvé une carte de 1841 sur laquelle, en m’aidant d’autres sources documentaires, j’ai retracé le parcours des différents cours…


A tout seigneur tout honneur, commençons par l’Escaut. C’est une figure tutélaire, à Valenciennes, dont la statue trône en haut de la façade de l’Hôtel de ville. 


Photo personnelle

Sur les plans anciens il est qualifié de “rivière“ mais c’est un fleuve, dont la source se situe sur le territoire de Gouy (Aisne) et qui se jette dans la mer du Nord à Anvers. 

De nos jours, l’Escaut est un grand canal qui passe à l’ouest de la ville en évitant de s’intéresser à la vie intra muros. Ce canal mérite un article à lui tout seul, je m’y attèlerai sans tarder.

Pour autant, l’Escaut est toujours resté en ville, il faisait même partie de la vie quotidienne de la population. Le conseil municipal de 1847, dans sa “description exacte“, se contente de dire que «L’Escaut entre par la Citadelle, et sort par l’Abattoir» –  c’est dire si son tracé était connu de tous. Un autre texte (2), de 1869, donne des détails :

L’Escaut arrive sous les murs de la citadelle, « dans les fossés de laquelle il passe pour entrer en ville par l’écluse des Repenties, magasin aux fourrages, moulin de la citadelle, jusqu’au pont du Calvaire ; de là entre le parc aux boulets, le manège et le jardin des Chartriers, traverse la rue des Maillets. »


A : Ecluse des Repenties ; B : moulin de la citadelle ; C : jardins des Chartriers


Photo personnelle

Une photo de 2024 : je me trouve sur ce qui reste de l’Ecluse des Repenties (elle tient son nom d’un couvent du même nom), tournée vers le petit pont qui menait à la citadelle (disparue).


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine
Au premier plan le moulin de la citadelle (disparu), le petit pont qui menait à la citadelle, et au loin l’Ecluse des Repenties, dont il ne reste aujourd’hui que les piliers.


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine

Le pont du Calvaire, en cours de destruction à l’époque du démantèlement des remparts (1892).


Photo personnelle
Ce qui fut le manège de la cavalerie militaire, puis la caserne des pompiers, puis une boîte de nuit – juste avant sa démolition en 2023.


La description de 1869 se poursuit : L’Escaut traverse « la rue des Maillets (pont Gauchet), la rue Ferrand, sous les Académies (pont de Bois), cour du collège (pont du Collège), aux vannes du pont Sainte-Croix, derrière la cure de Saint-Nicolas, le pont Saint-Jacques, et les abreuvoirs des rues de l’Escaut et des Ilots ; traverse la rue de Lille grossi de la Rhonelle (pont Néron ou du Grand-Dieu), longe le marché aux poissons, ancien port de la navigation intérieure, passe au pont Neuf… »


A : les Académies (aujourd’hui le Conservatoire) et le collège des Jésuites ; B : l’église Saint-Nicolas. Place Joséphine = jardin devant l’église Saint-Géry (C). Marché aux herbes = actuelle place du Hainaut.


Lorsqu’on sort de l’église Saint-Géry aujourd’hui, on a du mal à imaginer que l’Escaut passait derrière les maisons qui nous font face, juste à quelques mètres. 


Image extraite du site Musenor
L’Escaut derrière les Jésuites, peint par A. Mahy en 1865.


Nous sommes pourtant là au cœur de ce que furent les prémices de Valenciennes, à l’emplacement du Castrum initial entouré de la toute première enceinte défensive. La Rhonelle, dont nous allons parler plus loin, rejoint le fleuve juste après le Marché aux herbes et avant le pont Néron : c’est à partir de cet endroit que l’Escaut devenait navigable, c’est donc là que s’est créé le port, bien utile au développement du commerce qui a fait la richesse de la ville.

Le pont Néron devait son nom, dit-on, à sa couleur noire. On l’appelait également le “pont du Grand Dieu“ parce que s’y trouvait un grand Christ en bronze, œuvre du fondeur Jacques Perdrix qui officiait sous le règne de Philippe II (16e siècle). Un beau jour de 1856, le curé-doyen de Saint-Géry, Louis Capelle, fit installer cette statue monumentale dans son église, où elle se trouve toujours.


Photo personnelle

L’Escaut termine alors son périple en ville : comme l’écrit Firmin Prignet, il « passe au pont Neuf, continue entre l’hospice général et l’abattoir (pont de l’Arc ou de l’Arche-à-la-Salle). L’Escaut sort de la ville par la poterne, traverse les fortifications où il reçoit le trop plein de la Rhonelle, passe le long du faubourg Saint-Roch… » et poursuit son chemin vers Anvers.


A : Caserne Ronzier ; B : Abattoir ; C : porte Poterne.


Photo personnelle
Ce n’est plus l’Escaut qui longe l’Hôpital Général de nos jours, mais une “coulée verte“ engazonnée qui veut rappeler le passage du fleuve à cet endroit.


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine
L’abattoir est à gauche sur la photo. Le Vieil Escaut était une sorte d’infâme cours d’eau qui sortait de la ville, les flots passant de préférence dans le canal. (Les cartes postales ne sont malheureusement pas datées).


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine
Le fleuve quittait la ville par la porte Poterne.


L’Escaut, vient-on de lire, reçoit le trop plein de la Rhonelle à sa sortie de ville. La voici cette Rhonelle qui au Moyen-âge s’appelait « Rivière Ointiel », mais que l’historien D’Oultreman a rebaptisée Rhonelle parce qu’il la trouvait tempétueuse comme le Rhône.

Elle aussi a l’honneur de figurer au fronton de l’Hôtel de ville. Ainsi les deux cours d’eau rappellent l’importance de leur union au cœur de la ville pour assurer son développement.


Photo personnelle

Si je reprends les deux descriptions, celle de 1847 et celle de 1869, j’arrive à ceci :

La Rhonelle entre en ville près de la porte du Quesnoy, « sous la tourelle de la Tierrée », traverse le Béguinage (pont de la Cense), le pont Delsaux, « le jardin de M. Delame » (il était marchand de toiles de batistes, rue des Foulons), derrière les jardins de la rue d’Oultreman, et se croise avec le canal Sainte-Catherine sous la rue des Foulons qu’elle traverse ; »


A : Tour de la Dodenne ; B : Béguinage ; C : pont et moulin Delsaux.


Il semble bien que la tour que ces messieurs du 19e siècle appelaient « la tourelle de la Thierrée » (ou du Thierret) soit notre « tour de la Dodenne » actuelle. Et c’est bien sous cette tour que l’eau de la Rhonelle entre en ville, une fois le trop plein évacué vers la porte Poterne comme on vient de le voir (l’eau passant sous la porte du Quesnoy).


Photo personnelle

La rivière est encore visible un peu plus loin en ville, au pont Delsaux (ici la photo est prise quelques mètres en amont du pont Delsaux) :


Photo Béatrice Bailleul, 2016


Et puis c’est tout ! Elle est ensuite entièrement couverte, et je vous fais grâce des photos des souterrains régulièrement arpentés par des chercheurs aventuriers qui s’étonnent de pouvoir parcourir autant de kilomètres sous la ville…

Les textes poursuivent cependant la description du tracé. La Rhonelle traverse la rue des Foulons (pont des Foulons), fait un coude et traverse la rue d’Oultreman sous la maison de M. Paillard (Charles Paillard était notaire rue d’Oultreman) ; de là au coin de la rue de l’Hospice (pont de l’Hospice), elle traverse la rue de Famars, passe derrière le Tribunal de Commerce, traverse la place de ce nom (pont de la Hamaïde) et forme là le bassin des Moulineaux avec les Viviers.


A : Hospice des orphelins ; B : Tribunal de Commerce ; C : moulin des Moulineaux.


Image extraite du site greffe-tc.com
La façade du Tribunal de Commerce. La Rhonelle passait derrière le bâtiment, tout contre.


Elle continue son cours derrière les maisons de la Place d’Armes, la rue de la Vieille-Poissonnerie, traverse la rue de Paris (pont de l’Hôtellerie), longe le Marché aux Herbes et se jette dans l’Escaut au « pont du Grand Dieu ».


L’Hôtellerie est le grand bâtiment qui se trouve, ci-dessus, sur la place du Marché aux Herbes. C’était un lieu qui accueillait les pauvres gens. Aujourd’hui il est remplacé par la Poste Principale, et le Marché est devenu la place du Hainaut.


Au 19e siècle, Valenciennes intra muros comptait quatre moulins à eau : celui de la Citadelle, qu'on a croisé tout à l'heure baigné par l'Escaut ; le moulin Delsaux et le moulin des Moulineaux, tous les deux emmenés par la Rhonelle ; le quatrième est le moulin Saint-Géry, que nous trouverons plus loin dans les eaux de la Rivière Sainte-Catherine.


A côté de nos deux “rivières“ naturelles, circulaient (et circulent toujours, mais sous nos pieds) de nombreux canaux, « creusés par l’homme » comme on dit, et – partant de l’Escaut et retournant à l’Escaut – détournant l’eau dans les différents quartiers pour les besoins de l’industrie et de l’artisanat. Sauf exception, ces canaux étaient appelés des “rivières“, eux aussi, et ils ont parsemé la ville d’une multitude de ponts : j’en ai nommé déjà plusieurs, j’en nommerai d’autres, les voici situés sur une carte éditée par Lydérick De Wever (3).



En amont des remparts, où l’eau est encore propre, on trouve un premier canal très utilisé par les blanchisseurs : la Rivière Balot, ou Baleau, ou Balhaut, ou Baillehaut. Elle porte le nom d’un bourgeois à qui, en 1273, la comtesse Marguerite a fait don de ce cours d’eau, qui précédemment s’appelait la Quinquernelle, parce qu'il voulait y construire un moulin. La Balot coule de l’Escaut à l’Escaut en traversant le Chemin des Planches, et en parcourant des prairies ou les blanchisseurs étalaient les pièces de drap pour les blanchir.



Au sud de la Balot circule la Rivière Sainte-Catherine, un très long canal qui remonte la rue de Famars presque jusqu’à l’église Notre-Dame de la Chaussée, mais bifurque vers l’est et parcourt toute la ville pour rejoindre l’Escaut au-delà du pont Néron.


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine
La rivière Sainte-Catherine à son entrée en ville.


Et grosse surprise : « grâce à un syphon », disent les textes, la rivière Sainte-Catherine « croise » la Rhonelle sous la maison de Monsieur Delame, le marchand de batistes de la rue des Foulons. 


A : l’endroit souterrain où se « croisent » la Rhonelle et la rivière Sainte-Catherine.


La rivière passe ensuite sous la rue Askièvre (pont Saint-Paul ou des Dominicains), longe la place des Wantiers (pont des Wantiers), passe derrière les maisons de la rue Nouvelle-de-Hollande,et  traverse la rue du Quesnoy (pont de pierre).



Ensuite, elle traverse la rue de la Viewarde, continue « jusque derrière la maison n° 41 de la rue de Mons » et là, fait une courbe à gauche, passe derrière la rue du Verger, traverse la rue Saint-Géry (pont Saint-Géry), et va au moulin Saint-Géry, maison n° 11 du marché aux poissons, où elle rejoint l’Escaut « derrière chez M. Berteau » (que je n’ai pas trouvé dans l’annuaire de 1857).


A : moulin de Saint-Géry. La « place St Géry » de ce plan est de nos jours le Square Froissart.


Image extraite de la page Facebook de Richard Lemoine

Le marché aux poissons, derrière lequel coulait l’Escaut.


Tout à l’heure nous avons tourné vers l’est avec la rivière Sainte-Catherine, mais elle laissait aussi filer vers l’ouest un autre canal, beaucoup plus petit : l’Ordron (ou le Lordron). Le conseil municipal de 1847 ne le cite même pas. Pourtant, il passait par la rue des Cardinaux, gagnait la rue de l’Hôtel-Dieu (pont Grenière), passait sous la rue Notre-Dame en face de la Placette Sainte-Catherine, longeait des jardins de la rue de Famars, passait sous la rue des Viviers (pont des Ranniaux) et se déversait dans le bassin des Moulineaux. Ce canal est donc le seul qui n’allait pas de l’Escaut à l’Escaut.


Le bâtiment grisé, contre le rempart, est le couvent des Carmes déchaussés, qui deviendra l’Hôtel-Dieu.


Photo personnelle
Dans un square, le panneau du souvenir…


Le bassin des Moulineaux est alimenté, entre autres, par le canal des Viviers, lui-même né de la jonction du Grand Bruille et du Petit Bruille. Ces deux canaux naissent à hauteur de l’Ecluse des Repenties, et se séparent pour traverser l’Esplanade. Le Petit Bruille traverse alors la rue de Paris chez M. Gellé (Charles Gellé, fabricant de savons) jusque chez M. Ledieu (qui était brasseur rue Notre-Dame). Le Grand Bruille longe toute la rue qui porte son nom, traverse la Place Royale (pont Notre-Dame), suit la rue Notre-Dame jusqu’à la maison n° 50 (pont des Apôtres). C’est là que les Bruilles prennent le nom de canal des Viviers. Poursuivant son chemin, l’eau traverse la rue Capron (pont Saint-Arnould) et vient se verser au bassin des Moulineaux (pont de la Hamaïde).


La Place Royale est aujourd’hui la Place du 8 mai 1945, la Place St Vaast est devenue la Place du Neubourg.


Dans son texte de 1869, Firmin Prignet poursuit : « Le bassin des Moulineaux a deux déversoirs » ; mais il entre alors dans des explications qui ne collent plus avec les plans des cours d’eau que j’ai à ma disposition. « L’un, dit-il, longe la rue des Anges jusqu’à la rue des Sayneurs, traverse la rue des Récollets (pont derrière les Récollets) pour rejoindre le canal de ce nom près de l’église Saint-Géry. » L’autre, poursuit-il – et là c’est plus conforme au plan ! – longe la rue des Moulineaux, traverse la rue des Récollets sous le n° 10, et rejoint le canal des Récollets (pont de l’Hôtellerie) vers la rue de Paris. »


A : moulin des Moulineaux.


Le canal des Récollets va de l’Escaut à l’Escaut. Il sort du fleuve derrière le jardin des Chartriers, et file tout droit jusqu’à l’église Saint-Géry. Là il se divise en deux bras : l’un descend la place devant l’église jusqu’à l’Escaut, passant sous les maisons et se jetant dans le fleuve en aval du pont Sainte-Croix ; l’autre poursuit son chemin le long de l’église (pont Saint-François) jusqu’à la rue Saint-Jean qu’il traverse (pont des Lombards) pour recevoir les eaux du bassin des Moulineaux et rejoindre la Rhonelle (et l’Escaut) à hauteur de l’Hôtellerie.




Photo personnelle
Cette petite façade blanche, rue de Paris, c’est une maison construite sur la largeur du petit bras du canal des Récollets. Il allait se jeter dans l’Escaut qui passait derrière ces maisons.


Ultime canal de cette liste bien fournie, le canal des Carmes, qui porte le nom du couvent des Carmes chaussés, cette fois. Sans surprise, il va de l’Escaut à l’Escaut. Il démarre derrière l’église Saint-Nicolas, traverse la rue Saint-Jacques, poursuit vers la rue de Lille qu’il traverse au n° 65 (pont des Caseniers). Il longe l’Arsenal et remonte la rue de l’Intendance jusqu’à la maison n° 50, sous laquelle il passe pour rejoindre l’Escaut près de l’Hospice-général (pont de l’Arc ou de l’Arche-à-la-Salle).


A : église Saint-Nicolas ; B : Hôpital Général.


La séance du conseil municipal du 28 décembre 1847 s’est intéressée à la question de la propriété de ces rivières et canaux, parce que deux de nos concitoyens de l’époque voulaient construire une voûte sur le cours d’eau qui bordait leur maison. L’un, monsieur Rémi, possédait une maison rue du Grand Bruille et voulait donc couvrir le Grand Bruille devant (ou derrière) chez lui ; pas de problème, répond le conseil, puisque le canal appartient à la ville. Mais il devra payer 10 fr par mètre carré de couverture, reconstruire dans sa propriété – avec une porte sur la rue – l’escalier qui permet aux habitants du quartier d’aller puiser à la “rivière“, et prendre à sa charge l’entretien du mur de soutènement et de la voûte. J’ignore quelle suite Monsieur Rémi a donné à ces contraintes. L’autre demandeur est monsieur Danhiez, qui est marchand de chevaux à l’Enclos du Béguinage. Le pauvre voulait couvrir la Rhonelle : impossible, déclare le conseil, car la rivière appartient à l’Etat. Monsieur Danhiez est invité à « se pourvoir devant qui de droit » : là non plus, on ne sait pas s’il aura donné suite.


______________

(1) michel.blas.free.fr

(2) Firmin Prignet, "Recherches historiques sur Valenciennes ou revue rétrospective de ses anciens monuments", 1869. Mille mercis à David Taquet.

(3) Lydérick De Wever, "Valenciennes, la petite Venise du Nord : un titre usurpé ?", mémoire de stage, sans date.

mardi 14 novembre 2023

Quelles furent les dernières journées de la guerre 14-18 ?

A Valenciennes, les dernières semaines de la première guerre mondiale eurent un goût particulièrement âcre.

La ville avait été occupée par l’ennemi dès le 25 août 1914 – trois semaines après la déclaration de guerre. Occupation signifiait réquisitions dans tous les domaines : logement, nourriture, charbon, couvertures, machines dans les usines, animaux (avec le massacre des pigeons voyageurs), cloches, jusqu’aux grilles des balcons… et aussi réquisition de main-d’œuvre et d’argent. 


(photographié dans le livre de Jules Thiroux)

Aux réquisitions s’ajoutaient les interdictions : celle de circuler, celle d’envoyer des courriers ; les évacuations : les premières, forcées, pour vider la ville des mendiants, prostituées, chômeurs, les suivantes mieux acceptées après avoir vu passer avec terreur les évacués venus d’ailleurs ; et les prises d’otages, y compris des femmes, en guise de “boucliers humains“ ou à titre de représailles.

 

Cette vie sous le joug allait durer cinquante mois ! 

Le commencement de la fin débuta le 10 octobre 1918, avec l’affichage d’une nouvelle injonction : «AVIS. Par suite de la situation militaire, les habitants des communes de Valenciennes seront évacués pour leur propre sécurité dans des régions situées plus en arrière.»


(photographié dans le livre de Jules Thiroux)

L’ordre était bien de vider la ville de ses habitants, provoquant l’affolement dans la population qui comptait alors principalement « des femmes, des vieillards, des malades et des enfants incapables de marcher. » L’ennemi menaçait d’expulser de force tous ceux qui ne seraient pas partis le dimanche 13 octobre à midi. Alors, dès le 11 octobre, commença un grand exode de familles à pied tirant des poussettes trop chargées ou portant des sacs trop lourds, bientôt allégés en les délestant dans les fossés.

Ce que voyant, les Allemands comprirent que l’encombrement des routes gênerait la retraite de leur armée, et annoncèrent la suspension de l’évacuation – trop tard pour tous ceux qui étaient partis. Mais ceux qui vont rester, et ceux qui vont rentrer, vivront eux aussi des heures pénibles « à leurs risques et périls ».

 

Les témoins racontent surtout le tintamarre épouvantable des bombardements, des explosions de mines, des obus sifflant au-dessus de leurs têtes, du fracas des vitres qui se brisent, à toute heure du jour et de la nuit. Ils racontent les descentes précipitées dans les caves pour se mettre à l’abri des écroulements de maisons. Ils racontent le spectacle « grandiose mais plein d’horreur » des incendies allumés par l’ennemi (gare, maisons, immeubles, usines) « pour le plaisir de détruire ». Ils racontent les rues impraticables, encombrées de débris de maisons ou inondées par le Vieil Escaut « dans toutes les parties basses de la ville ». Ils racontent les ponts qui sautent, les bombes qui tombent, les engins inconnus et terrifiants (des « torpilles ») qui passent dans le ciel et dont l’éclatement « produit le bruit que pourrait faire un wagon de mitraille déchargé d’un seul coup à 2 ou 300 mètres de hauteur ».


("Dégats causés par l'explosion d'une mine à l'entrée de la ville" © Marcel Lorée/ECPAD/Défense.
Photo prise le 25 octobre 1918)

("Dégats causés par l'explosion d'une mine à l'entrée de la ville" © Marcel Lorée/ECPAD/Défense.
Photo prise le 25 octobre 1918)

Le 25 octobre, les habitants commencent à entendre le bruit des combats, notamment des fusillades, ce qui indique que « les Anglais » approchent. En effet, ils apprennent le 27 octobre que leurs sauveurs occupent toute la rive gauche de l’Escaut et, le 28, qu’ils ont pris le Mont Houy et se sont installés à Aulnoy. La petite graine de l’espoir est semée et redonne du courage aux familles qui vivent littéralement enfermées dans la ville.

C’est le 2 novembre, après d’ultimes furieux échanges de canonnades, de tirs d’obus, de feu roulant des artilleries, que Valenciennes s’est réveillée presque dans le silence. Les Allemands étaient partis, laissant derrière eux une ville morte, jonchée de débris. Abasourdis, les habitants voient quatre soldats canadiens remonter à pied la rue de Famars, ils sont les avant-gardes des troupes canadiennes, la 4e division du général Watson, qui vont traverser la ville en direction de Saint-Saulve.

Les Allemands laissent derrière eux des amas de ruines. Par exemple, la gare (A2) :

 

("Valenciennes, les ruines de la gare" © Marcel Lorée/ECPAD/Défense)


Sa jolie verrière au-dessus des voies :

 

("Valenciennes, intérieur de la gare" © René Meunier/ECPAD/Défense)

Sa façade :

 

("Valenciennes, façade de la gare" © René Meunier/ECPAD/Défense)

La gare telle qu’elle était avant 1914 (pour comparer) :

 

(image extraite de Wikipédia)

Tous les clochers ont souffert, ainsi que les maisons particulières (photos prises le 3 novembre 1918) :


("Valenciennes, maisons atteintes par le bombardement place du Faubourg de Paris"
© Marcel Lorée/ECPAD/Défense)

("Valenciennes, soldats anglais dans une rue de la ville" © Marcel Lorée/ECPAD/Défense)


Ici on reconnaît l’actuelle Maison des Associations :

            

("Valenciennes, à l'entrée de la ville, troupes anglaises passant à travers les ruines"
© Marcel Lorée/ECPAD/Défense)


Dès le 4 novembre, la vie “officielle“ reprit, avec réunion du Conseil municipal, visite du Préfet du Nord, rencontre avec les autorités militaires britanniques pour organiser les cérémonies de célébration de la délivrance de la ville. Le Prince de Galles fut ainsi reçu en grandes pompes le 7 novembre, et notre Président Raymond Poincaré le 10.

 

("Valenciennes, visite de M. Poincaré, le président passe devant un bataillon de soldats écossais"
© Marcel Lorée/ECPAD/Défense)


La liesse ne pouvait cependant occulter les difficultés auxquelles la municipalité devait désormais faire face : reconstruire la ville, loger la population, et surtout lui trouver de la nourriture, rétablir les moyens de transport, réinstaller les hôpitaux, etc.

 

Le Conseil municipal put réintégrer son Hôtel de Ville. Il avait dû l’abandonner à l’ennemi qui y avait installé ses quartiers, et déménager rue Vieille-Poissonnerie, où cette photo de groupe fut prise le 3 novembre 1918 :

 

("Valenciennes, groupe dans la cour de la mairie" © Marcel Lorée/ECPAD/Défense)

Le 11 novembre à 10h, le Conseil se réunit et décida de donner à la Place de Famars la dénomination de « Place du Canada » et à l’avenue de Cambrai, celle « d’avenue du Général Horne » (du nom de l’officier anglais qui commandait l’ensemble des troupes britanniques).

Le 11 novembre toujours, à 11h cette fois, temps T où l’armistice signé dans la nuit entrait en vigueur, Jules Billiet, qui faisait alors fonction de maire, monta sur une estrade dressée devant l’Hôtel de Ville et leva le drapeau français (celui de la Compagnie des Sapeurs-Pompiers). Les troupes présentèrent les armes, les musiques britanniques jouèrent la Marseillaise et « God save the King ». Une immense acclamation retentit. C’était fini.

 

 


Sources documentaires :

« Valenciennes, L’occupation, l’évacuation, le bombardement, la délivrance. 25 août 1914 – 11 novembre 1918 » par Jules Thiroux. Réédition en fac simile par Le Livre d’Histoire, 2014.

« Vivre à Valenciennes sous l’occupation allemande, 1914-1918 – Journal de l’avocat Maurice Bauchond édité, annoté et présenté par Philippe Guignet », édité par le Cercle archéologique et historique de Valenciennes, Tome XIV, volume I, 2018.

« Evacuation et bombardements de Valenciennes, Octobre-Novembre 1918 » par Marcel Bouillon, 1918.

Sauf exception, les photos sont issues du site « imagesdefense.gouv.fr », elles portent un filigrane parce que je les ai prises sans les payer.

mardi 7 novembre 2023

Quelle était cette église "grande" sur si petite paroisse ?

La première fois que j’ai visité la Sous-Préfecture de Valenciennes – c’était il y a quelques années, au cours d’une de ces “Journées du Patrimoine“ qui permettent d’entrer dans des bâtiments autrement interdits au public – j’ai ressenti une grande émotion en découvrant, au détour d’une marche d’escalier, ce mur orné de deux fenêtres en ogives :

(image Sous-Préfecture, © nord.gouv.fr)


Il fut mis au jour, nous expliquait-on, lorsque des travaux de rénovation furent entrepris, ce mur étant caché derrière un revêtement de lambris.

Les yeux écarquillés, j’ai réalisé que je me trouvais devant un vestige de l’église Notre-Dame-la-Grande, un mur qui datait du début du XIIIsiècle. Bouche bée !

 

Notre-Dame-la-Grande était l’église la “plus mieux“ de toute la ville. C’était une collégiale, une église où donc se réunissait un collège (une assemblée) de chanoines, en l’occurrence les moines de l’abbaye d’Hasnon. Ces religieux avaient reçu des premiers bâtisseurs, la comtesse Richilde et son fils Baudouin, la mission – et les moyens – de desservir l’édifice. Ils vivaient sous la règle de Saint Benoît dans un bâtiment adjacent à l’église, bâtiment qui de fil en aiguille est devenu notre Sous-Préfecture. 

Les moines d’Hasnon n’étaient pas de pauvres prêtres (c’était souvent des fils de familles nobles), et leur réputation n’était pas la meilleure. Ainsi, un article de L’Echo de la Frontière daté du 20 juin 1857 rappelle que « dans une lettre de l’abbé d’Hasnon aux Bénédictins qui desservaient Notre-Dame-la-Grande vers 1325, il est dit que ces religieux sont appelés à juste titre les flâneurs de Notre-Dame, parce qu’ils se promènent toute la journée dans leur église et en font un lieu de débauche. Les choses en vinrent même au point que le Pape fut obligé de s’en mêler. »

 

La paroisse couvrait le territoire le plus petit de toutes les églises de Valenciennes.

 

Carte établie par l'Association Généalogique Flandre-Hainaut.
Le tout petit territoire de Notre-Dame-la-Grande figure en violet.

Elle dépendait de l’évêché de Cambrai, comme toutes celles de la rive droite de l’Escaut – tandis que celle de la rive gauche (St-Jacques) dépendait d’Arras. Mais rien n’est simple, et le journal Les Petites Affiches rappelle, dans son numéro du 31 janvier 1829, ce fait historique : « 31 janvier 1630 : Une importante discussion s’était élevée entre l’archevêque de Cambrai et l’évêque d’Arras sur les processions à faire dans l’église de Notre-Dame-la-Grande de Valenciennes ; un concordat est signé à l’abbaye de Vicoigne (à Raismes) pour terminer cette grande affaire. »

 

La collégiale sur un plan de 1767
(document personnel)

La toute première église, il faut le savoir, a disparu lors d’un violent incendie qui a dévasté la ville en 1171. Lorsqu’on parle de Notre-Dame-la-Grande, il s’agit d’une deuxième église, dont la construction s’est étagée au long du XIIIsiècle et que les historiens, renchérissant les uns sur les autres, décrivent comme la merveille des merveilles, « un des chefs d’œuvre du premier art gothique du nord de la France ».

 

"Essai de restitution" de N.D. la Grande par Louis Serbat (vue "de dos")
(Revue de l'Art Chrétien, 1903 - sur gallica.fr)


Simon Leboucq, dans son Histoire ecclésiastique de la ville et du comté de Valenciennes, en donne la description complète ainsi que des dessins qui valent toutes les photos :

 

Extérieur de Notre-Dame-la-Grande (vue "de face")
(Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique… Bibliothèque municipale de Valenciennes)


Intérieur de Notre-Dame-la-Grande
(Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique… Bibliothèque municipale de Valenciennes)


Cette église très haute (24 mètres, selon Louis Serbat[1]) n’était pas extrêmement grande. Elle avait été construite pour faire honneur à la Vierge Marie, qui avait protégé les Valenciennois de la peste en l’an 1008 (selon une histoire aujourd’hui gravée dans le marbre[2]) grâce à son “saint cordon“. C’est elle qui est une grande dame, pas l’église. Et la relique du saint cordon, protégée dans une châsse richement décorée (on appelait ces châsses des fiertes), était confiée à cette collégiale considérée comme la plus belle église de la ville.

 

Les architectes et historiens attirent notre attention sur plusieurs caractéristiques du bâtiment.

Tout d’abord, sa “croisée“, c’est-à-dire cette partie de l’église qui forme une croix parce que s’y croisent, précisément, le transept (les bras de la croix) et la nef prolongée du chœur et de l’abside. Louis Serbat écrit : « N.-D.-la-Grande de Valenciennes devait à sa “croisée“, c’est-à-dire à son transept avec croisillons arrondis et semblables à l’abside du chœur, un aspect tout particulier qui frappait les visiteurs. »

 

Plan des toitures
(Louis Serbat, Bulletin Monumental, 1929)

Un voyageur du XVIIIsiècle (cité par Serbat) estime cependant que Notre-Dame-la-Grande « est bâtie dans un ordre gothique très agréable et fort bien éclairée, mais la croisée est un peu trop longue par proportion au chœur. »

Louis Serbat donne les dimensions du bâtiment : au total, « pas plus de 70 mètres de long, estime-t-il, car la nef était assez courte. » Il compte 35 mètres du portail au milieu du carré du transept, 20 mètres de ce point jusqu’à l’extrémité du chœur, 18 mètres toujours de ce point jusqu’à l’extrémité des croisillons (le bout des “bras“).

La construction, poursuit Louis Serbat, est faite d’un mélange de calcaire et d’éclats d’une pierre dure, la pierre de Tournai. A l’intérieur, l’originalité architecturale tient au support des grandes arcades : au lieu de colonnes cylindriques, les piliers sont composés d’un faisceau de colonnettes (Serbat le constate sur le dessin de Leboucq).

Autre caractéristique de l’église : sa tribune, qui fait tout le tour du bâtiment. L’auteur des Délices des Pays-Bas (ouvrage paru en 1743) s’émerveille devant cette église « soutenue par trois rangs de colonnes, qui règnent tout autour, et qui forment deux allées l’une sur l’autre, par où on peut faire le tour de cette église. » De même, au “rez-de-chaussée“ si j’ose dire, un déambulatoire (ou collatéral, le nom change selon la partie de l’église où l’on se trouve) permettait de circuler autour du bâtiment, à l’intérieur.

 

Le carré du transept était surmonté d’une tour-lanterne, ainsi nommée parce qu’elle comportait des fenêtres qui laissaient entrer la lumière dans l’édifice. On l’appelait aussi “le trou d’or“. Un fait-divers dramatique s’est produit dans cette tour, en 1378, restant dans les annales. 

Un certain Daniel Dusse était poursuivi par une foule en colère parce qu’il avait giflé une femme. Celle-ci avait ameuté le voisinage en criant « à l’affoirain ! », c’est-à-dire « à l’étranger ! ». Et il ne faisait pas bon être étranger à Valenciennes au Moyen-âge quand on faisait une bêtise. Daniel Dusse, accompagné par deux serviteurs, se retrouve acculé sous les voûtes de la tour : tous les trois sont alors jetés dans le vide par ceux qui les poursuivaient et meurent sur le coup. On désigna trois coupables, qui « furent osté hors de l’eschevinage » raconte Simon Leboucq. Et un parent de Daniel Dusse menaça de venir venger son cousin avec cinq cents hommes armés, heureusement arrêté par un Valenciennois de haute naissance qui le fit revenir à la raison – et au calme.

En revanche, l’église Notre-Dame-la-Grande, où s’étaient déroulés les meurtres et donc “souillée“ par ces graves péchés, se retrouva interdite d’y célébrer quoi que ce soit. Le crime avait eu lieu un 9 octobre, et il fallut attendre le dimanche suivant le jour des Rois, en janvier de l’année suivante, pour que l’évêque de Cambrai vienne rebénir les lieux. En outre, pour expier « les follies et oultrages » des bourgeois valenciennois, on fit brûler des cierges (des « chirons ardents ») tous les jours devant la statue de Saint-Ghislain, qui était fêté le 9 octobre.

 

Une autre tour apparaît sur le dessin de Simon Leboucq, à l’un des angles du transept ; elle aurait dû avoir une sœur jumelle, en symétrie, laquelle n’a jamais été construite. Elle porte une horloge, installée en 1623, et fabriquée aux frais de la ville par Henry Le Clercq, « orlogeur résident à Cambray » précise Leboucq.

 

Quant à la façade, Louis Serbat la compare volontiers à celle de la chapelle Saint-Pierre, élevée entre 1277 et 1280 et située sur la Place d’Armes : même « mur droit surmonté en son milieu d’un petit pignon et aux angles de deux clochetons, percé d’une grande baie (plutôt que d’une rosace) et décoré à droite et à gauche de deux fenêtres simulées ».

 

À gauche, le portail de Notre-Dame-la-Grande ; à droite, celui de la chapelle Saint-Pierre
(Les deux dessins : Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique… Bibliothèque municipale de Valenciennes)

A l’intérieur, Notre-Dame-la-Grande comptait de nombreuses chapelles latérales, au premier rang desquelles la chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Hal, construite par la confrérie du même nom en 1431, très fréquentée donc agrandie en 1495. La confrérie des Damoiseaux, gardiens du fameux Saint Cordon, exposait sa belle châsse dans la chapelle de Notre-Dame-des-Miracles. Chapelle de la Conception, chapelle du Sépulcre, puis Saint-Eloi, Saint-Nicolas, Saint-Georges, Saint-Luc et Saint-Ghislain complètent la “collection“, si j’ose dire, chaque chapelle recevant les hommages des diverses corporations d’artisans exerçant en ville.

 

A l’intérieur toujours, Notre-Dame-la-Grande était réputée pour la beauté de son jubé (ou doxal), que Simon Leboucq n’a pas dessiné in situ (le jubé sépare le chœur de la nef) mais qu’il a représenté pour lui-même :

 

(Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique… Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Ce jubé était l’œuvre du sculpteur Adam Lottman (1583-1658, dates approximatives), qui l’a réalisé entre 1627 et 1634. Lottman, natif de Coulogne près de Calais, s’était installé à Valenciennes en 1614, y obtenant le statut de bourgeois en 1631. Dès son arrivée, il avait réalisé le jubé de Notre-Dame-de-la-Chaussée (1614-1617), puis celui de l’abbaye de Saint-Bertin à Saint-Omer (1618-1624). Précisément, le jubé de Notre-Dame-la-Grande devait, selon les termes du marché, être comparable à celui de Saint-Bertin, célébré pour sa splendeur. Le devis s’élevait à 20.000 florins, plus 1.000 florins de gratification si le travail était bien exécuté, précise Louis Serbat[3]. La première pierre en est posée le 25 janvier 1628 par l’abbé d’Hasnon, Michel de Raismes.

L’historienne d’art Geneviève Bresc-Bautier[4] le décrit selon le dessin de Simon Leboucq :

« Les grandes statues d’albâtre représentaient saint Rupert, saint Anselme de Canterbury, saint Ildefonse et saint Bernard et, plus haut, la Vierge à l’Enfant entre deux anges tenant des palmes. Les reliefs racontaient l’histoire miraculeuse de la Vierge du Cordon, délivrant la ville de Valenciennes de la peste. Dans les niches du rez-de-chaussée, comme à Saint-Bertin, se dressait d’un côté la statue agenouillée de l’abbé Michel de Raismes, accompagné de l’archange Michel son patron, et de l’autre côté l’image du Christ. Sous les voûtes latérales, les caissons d’albâtre représentaient les péchés capitaux et les vices, et au tympan de la voûte centrale, le Christ confiait l’Eglise à Pierre et à Paul. »

 

(Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique… Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Sur l’autre face du jubé, les cinq reliefs racontaient la vie de saint Pierre et saint Marcellin, les deux patrons de l’abbaye d’Hasnon.

Pour Geneviève Bresc-Bautier, « l’œuvre de Lottman s’inscrit dans la tradition des jubés et clôtures des Pays-Bas méridionaux. » Elle explique : « Le jubé était conçu comme un arc de triomphe où les parties architecturées en marbre noir de Tournai, les colonnes souvent en marbre rouge de Rance, faisaient ressortir une abondante sculpture en albâtre, reliefs et statues. » En outre, « un certain style maniériste unit les artistes de jubés et de retables de ces régions. »

 

Au chapitre de la décoration intérieure de l’église, Simon Leboucq n’a représenté que le lustre central, qu’il appelle le candélabre :

 

(Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique… Bibliothèque municipale de Valenciennes)


« Le conseil particulier de cette ville, tenu le 9 avril 1638, ordonna de faire un candélabre de cuivre pour pendre au chœur (de l’église) et y poser les chirons (les cierges) durant la neuvaine de la procession de la ville… ; le marché fut fait avec Matthieu Du Moullin, candrelier, demeurant à Soignies, pour la somme de sept cents florins… ». Le candélabre, qui porte « 32 chirons d’une livre chacun », fut livré pour la procession de 1640.

 

Par ailleurs, on sait que Notre-Dame-la-Grande employait un carillonneur et un sonneur, et qu’elle possédait des orgues, entretenues en 1553 par Philippe de Landrecies. En 1610, c’est un certain Pierre Morel qui tient les fonctions d’organiste. La description que donne Etienne Delahaye dans son article sur « Les orgues des églises de Valenciennes » (Valentiana, juin 2010), concerne un instrument plus tardif : 

« On rapporte qu’elle (l’église) abritait un superbe buffet d’orgue, dû au ciseau du maître sculpteur Antoine Pater (1670-1747), ouvrage d’une ornementation riche et compliquée, où l’on voyait des anges en ronde bosse qui ne paraissaient soutenus que par leurs ailes. » 

 

Antoine Pater par Antoine Watteau
(image extraite du site Musenor)

D’autres anges, plus tardifs encore, vestiges de Notre-Dame-la-Grande, sont entrés en 1970 dans les réserves du Musée des Beaux-Arts, à lui légués par la veuve de Maurice Bauchond, grand érudit valenciennois et grand collectionneur aussi. Dans la revue Valentiana de juin 2009, Marc Goutière présente son intérieur :

 


Il indique la présence d’un ange de bois sur le buffet ; le site Musenor le montre de plus près, en compagnie de son “jumeau“ :


« Ces anges, indiquait Maurice Bauchond dans une note retrouvée par l’historien d’art Jean-Claude Poinsignon, étaient placés de chaque côté d’un autel consacré à N.D. du St-Cordon. Leurs bras et leurs mains sont disposés de manière à tenir un cordon. » Exécutés au XVIIsiècle, « vendus en 1864 avec tous les objets anciens recueillis de l’église, ils furent achetés par un entrepreneur de pompes funèbres qui s’en servait pour décorer les chapelles ardentes… ».

Madame veuve Bauchond a également légué au Musée « deux colonnes de pierre provenant de Notre-Dame la Grande », précise-t-elle dans son testament.

 

La décoration intérieure de cette église, sculptures et peintures, était – de mémoire d’historien – de toute beauté. Bien sûr, elle possédait aussi une chaire, dont on ne sait rien, et des fonts baptismaux, situés « dans la croisée de l’église dans le bout ». Les registres des baptêmes (et des mariages et des sépultures) forment d’ailleurs une collection « sans lacune depuis 1618 » se félicite l’Association Généalogique Flandre-Hainaut. Cette association a déchiffré tous les actes manuscrits, et noté quelques curiosités au passage :

« En janvier 1637, une fille trouvée au portail de Notre Dame est prénommée marie du portail. »

« Le 18 octobre 1673, Pierre Le Brun de Stambruge étant en péril de mourir sur notre paroisse de notre dame s’est marié par necessité avec Marie De Paris, paroissienne de Grandglise, avec dispense pour les bans. »

« Le 4 octobre 1708, conformément à la déclaration de la sage-femme, la mère d’un enfant illégitime est appelée Marie Thérèse Leveau. Après l’écriture de l’acte, la sage-femme vient déclarer que la mère s’appelle en fait Delboeuf. »

« Le 27 février 1721, on enterre François Lartesien, pauvre mendiant natif de Soignies, séparé de sa femme depuis plusieurs années sans scavoir ou elle était résidente, il a laissé une fille d’une seconde femme qu’il avait épousé après plusieurs certificats de la mort de sa première. C’est sa déposition. »

« Le 23 juin 1762 décéda un naigre nommé philippe agé denviron vingt et un an s’estant dit africain, appartenant à monsieur Préfontaine qui l’at laissé icÿ malade. »

« Un enfant trouvé baptisé le 15 août 1791 est doté du nom de la Constitution et du prénom Félix Auguste Infortuné. »

« Le dernier acte est un baptême du 14 août 1794. Le parrain n’est autre que Preuvost Herent, ancien officier public. » Cet homme avait remplacé le curé pendant son exil (période révolutionnaire).

 

Dès sa construction, l’église Notre-Dame-la-Grande, la plus belle de toute la ville, reçoit les sépultures des personnes de haute condition. Louis Serbat, dans la Revue de l’Art Chrétien (1906), en mentionne des quantités (p. 244 et suivantes). Simon Leboucq lui-même, ancien prévôt de la ville et auteur de cette Histoire ecclésiastique si précieuse pour les historiens d’aujourd’hui, décédé en 1657, était inhumé à Notre-Dame-la-Grande. Son fils commanda au sculpteur Martin Badar un monument funéraire dont il ne reste plus, aujourd’hui au Musée, que le buste en marbre blanc. 

 

Simon Leboucq par Martin Badar
(image extraite du site Musenor)

C’est dans cette belle église aussi que sont célébrées les obsèques des grands de ce monde, événements historiques répertoriés par les journaux qui en rappellent l’existence à la date anniversaire : 16 décembre 1530, obsèques de Marguerite, archiduchesse d’Autriche, gouvernante de Valenciennes ; 18 juin 1555, service funèbre pour la mère de Charles-Quint ; 28 décembre 1558, obsèques de Charles-Quint ; 20 février 1581, obsèques d’Anne d’Autriche, fille de l’empereur Maximilien ; 9 décembre 1644 : obsèques de la reine d’Espagne. 

Parfois le journal donne des détails, par exemple L’Echo de la Frontière du 16 novembre 1861 : « Le 16 novembre 1598, on célèbre à Valenciennes, dans la belle église Notre-Dame-la-Grande, les obsèques de Philippe II, roi d’Espagne. Les autorités cherchent à mettre beaucoup de pompe dans cette cérémonie funèbre, mais le peuple de Valenciennes ne manifeste aucun regret pour la mort d’un roi qui a fait couler tant de sang dans cette ville. » 

 

C’est en effet Philippe II qui a “maté“ la Réforme protestante à Valenciennes, stoppant dans le sang l’escalade de violences qui se manifestait tant chez les catholiques que chez les huguenots. Ceux-ci sont restés dans l’histoire de Notre-Dame-la-Grande comme les “brise-images“, les iconoclastes, vandalisant l’église le 24 août 1566. « Les hérétiques, après avoir brûlé et pillé les reliques dans presque toutes les églises, portèrent leur sacrilège audace sur la châsse du Saint-Cordon ; le Magistrat et le peuple se portèrent à Notre-Dame-la-Grande pour défendre ce précieux dépôt. Le lieu saint devint un champ de bataille où, après bien des coups donnés et reçus de part et d’autre, les huguenots furent obligés de prendre la fuite[5]. »

Ces événements ont aussi mis un point final à l’allumage des cierges devant la statue de Saint-Ghislain, qui s’était fait sans discontinuer depuis 1378.

 

Construite au milieu d’un lacis de canaux et de riviérettes (notamment le Grand Bruille et le Petit Bruille), Notre-Dame-la-Grande supportait tant bien que mal les inondations qui ne manquaient pas de se produire régulièrement. En 1307, rapporte Louis Serbat, « fut l’eau si haute en la grande rue Notre Dame que la rue flottait en eau. » Hubert Cailleau, enlumineur de grande réputation, représente dans le Recueil des antiquités de Valenciennes une « Inondation à Valenciennes en 1532 », où Notre-Dame-la-Grande est aux premières loges.


(Douai, Bibliothèque municipale, Mss 1183)


Dans les registres paroissiaux, on trouve à la date du 15 février 1709, la mention d’un baptême fait à Notre-Dame-la-Grande plutôt qu’à St-Vaast, en raison des grandes eaux.

Le 8 juillet 1725, se déroulent dans l’église une messe solennelle, prédication et procession pour obtenir la cessation de la pluie…

 

Pour autant ce ne sont ni les inondations ni les huguenots qui vont démolir Notre-Dame-la-Grande, mais la Révolution française. Dès 1790, les habitants ont fait main basse sur les objets les plus beaux ou les plus utiles.

Mais il faut toujours se souvenir que la Révolution ne s’est pas déroulée à Valenciennes comme dans le reste de la France, parce que la ville a été occupée par une “Jointe autrichienne“ qui a réinstallé l’ancien régime – si l’on peut dire – du 30 juillet 1793 au 27 août 1794. Avant cette période, les émigrés étaient partis se mettre à l’abri à l’étranger et certains sont revenus lorsque la Jointe gouvernait ; après cette période, quand les Français ont repris la ville, la guillotine s’est mise en marche et la République a produit son grand nettoyage révolutionnaire.

Ainsi, le dernier curé de Notre-Dame-la-Grande, Louis Joseph Selosse, en religion Dom Benoit, sera arrêté alors qu’il se rendait à Mons pour échapper à la persécution, emprisonné à l’abbaye St-Jean, et guillotiné le 15 octobre 1794 comme déporté rentré suite à l’occupation.

Notre-Dame-la-Grande accueillera une dernière grande cérémonie le 21 janvier 1794, à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dans une église déjà bien abîmée et dépouillée d’une grande partie de son mobilier et de ses argenteries. Le 3 septembre 1794 la châsse du Saint Cordon sera même ouverte : on fera appel pour cela à deux orfèvres de Valenciennes, Dufresnoy et Daulmery.

Louis Serbat raconte les tout derniers temps de notre monument : « Après la reprise de la ville (par les Français), Notre-Dame fut transformée en magasin à fourrages. Le 21 octobre 1794 on y avait vendu pour 32.000 livres de mobilier et l’opération se renouvela le 12 mars 1796. Désormais il ne restait plus à vendre que les murs[6]. »

L’église sera vendue en 1798 comme bien national et servira de carrière de pierres pendant de longues années. De nombreuses maisons de Valenciennes construites après la Révolution ont, dit-on, utilisé ses pierres, notamment sur la toute proche place du Neubourg.

 

Carrefour de la rue Notre-Dame et de la place du 8 mai 1945
(photo personnelle)

Plus rien n’indique, à son emplacement en ville, la présence jusqu’à la Révolution de la plus belle église de Valenciennes.



[1] Louis Serbat, Revue de l’Art Chrétien, 1903 – sur gallica.fr

[2] Voir sur ce blog mon article « Quel est ce cordon que porte la Sainte Vierge ? » édité en juillet 2017.

[3] Revue de l’Art Chrétien, 1906, page 245 – sur gallica.fr

[4] Séance du 25 novembre 2009 de la Société nationale des Antiquaires de France.

[5] L’Echo de la Frontière, 16 septembre 1856. Bibliothèque municipale de Valenciennes.

[6] Revue de l’Art Chrétien, 1906, p. 251 – sur gallica.fr