samedi 23 juin 2018

Quelle est cette Caisse qui remplace la Porte ?

A la fin du XIXe siècle, fut prise une décision qui provoqua à Valenciennes une émotion considérable parmi la population : la ville allait se débarrasser de ses remparts. Lorsqu’on voit aujourd’hui la levée de boucliers et le courroux que provoque l’annonce de l’abattage de quelques arbres en ville, on se fait sans doute un commencement d’idée de la virulence des réactions lorsque les Valenciennois apprirent la nouvelle.
C’est que Valenciennes, en sa qualité de ville-frontière, possédait des remparts depuis le Moyen-âge – sinon la nuit des temps. Dans la légende du Saint-Cordon, que l’on situe en l’an 1008, c’est sur les remparts de la ville que la Vierge donne rendez-vous aux habitants pour les sauver de la peste [1]. Les jolies gravures de l’époque Renaissance dessinent une ville ceinte d’un long mur percé de quelques portes. 
"Valenchiennes", gravure de Braun & Hogenberg, 1581
(image extraite du site Sanderus Antique Maps)
Et lorsque Louis XIV s’empare de la cité en 1677, il confie à Vauban la mission de la transformer en place forte en lui adjoignant une citadelle, des bastions, courtines et orillons, bref des fortifications dont la raison d’être est absolument militaire.
Perdre ses fortifications, c’est aussi perdre sa garnison. Alain Salamagne, dans son livre A la découverte des anciennes fortifications de Valenciennes (Nord Patrimoine Editions, 1999), estime « de 4.000 à 5.000 » le nombre de fantassins nécessaires à la défense de la ville dans les années 1700. En 1891, quand le Sénat vote la suppression du bataillon de Canonniers sédentaires de Valenciennes devenu inutile, Henri Wallon [2], prenant la parole à la tribune, rappelle [3] qu’en 1793 Valenciennes a sauvé la France « en retenant pendant trois mois l’ennemi devant ces murs qu’on va démolir aujourd’hui ». Et il ajoute : « en 1815, après Waterloo, les canonniers de Valenciennes ont répondu à coups de canons à la sommation des vainqueurs et ont soutenu un commencement de siège. C’est mon plus ancien souvenir personnel ».

Ces murs portaient l’histoire de Valenciennes. Pourquoi les araser ? Un architecte valenciennois, Louis Dutouquet, explique dans la presse [4] : « Si nous savons tirer tout le parti des éléments exceptionnels dont nous disposons, la situation de notre ville dans le centre houiller et métallurgique le plus considérable, avec les nombreuses industries et les capitaux qu’elle renferme, peut et doit faire espérer doubler sa population en 25 ans. » L’objectif est bien uniquement économique, il s’agit « d’assurer la prospérité d’une ville comme la nôtre ». Avant de connaître cette prospérité, la ville va s’endetter jusqu’au cou pour payer la destruction de ses remparts – Alain Salamagne cite dans son ouvrage la somme de trois millions de francs or.

Ne restent aujourd’hui de ces remparts que la moyenâgeuse Tour de la Dodenne, quelques vestiges de la citadelle… et des photos. Car tout a été rasé, même les portes. On entrait (et sortait) autrefois par des portes, qui portaient le nom des villes vers lesquelles elles étaient tournées : porte de Cambrai (ou de Famars), porte du Quesnoy (ou porte Cardon), porte de Mons, porte de Tournai (ou de Lille). Tout au sud se trouvait aussi la porte Notre-Dame, près de l’église Notre-Dame-la-Grande, et tout au nord la porte Poterne, posée au-dessus de l’Escaut. Chaque fois qu’on passait, bien sûr, on payait la taxe !
La "porte de Lille", gravure de Baugean, circa 1810
(image extraite du livre d'Alain Salamagne, op. cit.)
 La plus jolie était la porte tournaisienne (porte de Tournai, porte de Lille), construite à partir de 1360 sur les plans de Jean d’Oisy, architecte né à Valenciennes en 1310. On ne connaît d’elle que la gravure qu’en réalisa Jean-Jérôme Baugean, sans doute vers 1810. Elle y apparaît comme une véritable œuvre d’art, « un des grands chefs-d’œuvre de l’architecture militaire » s’enthousiasme Alain Salamagne. Cette porte « signait » en quelque sorte le profil de la ville : on la reconnaît parfaitement sur cette gravure tirée de l’Album de Croÿ, à gauche de la vue.
Vue panoramique de Valenciennes in Album de Croÿ, circa 1600
(image Wikipedia)
A l’heure de sa destruction, elle ne ressemble hélas déjà plus à sa gravure : victime d’un incendie en 1821, elle a perdu ses tours et toute sa partie haute, rasée jusqu’au niveau des murs qui l’entourent. En mars 1885, ce « reste » a connu une tentative de classement au titre des Monuments Historiques, très vite abandonnée sous la pression des ingénieurs du Génie. La démolition de la porte tournaisienne a été entamée en mars 1886.
La "porte de Tournai" en 1886
(photo extraite de la page Facebook de Richard Lemoine)
Valenciennes en garde aujourd’hui deux vestiges, présentés dans la cour intérieure du Conservatoire, rue Ferrand, deux pierres de voûte des salles du rez-de-chaussée. Elles sont décorées des symboles des deux territoires auxquels la ville appartenait : le lion des Flandres pour le Comté de Hainaut, l’aigle à deux têtes pour l’Empire romain germanique (sous Charles Quint).
Les clefs de voûte de la porte tournaisienne
(photos de Georges Biron,

extraites de la page Facebook de Richard Lemoine)
  














A la place des murs, de nos jours, courent les « grands boulevards » de Valenciennes. Ils ont été agencés à la manière du début du XXe siècle, avec des mails destinés aux voitures à chevaux d’un côté, aux piétons de l’autre, avec des plantations d’arbres, larges boulevards où les bourgeois se font construire de belles demeures dans un style « valenciennois » mêlant grandeur et fantaisie. 
Et là où se trouvait la porte tournaisienne – ou de Tournai ou de Lille – une Place de la République accueille désormais le célèbre lycée Henri Wallon et un bâtiment qui forcément attire l’œil : la Caisse d’allocations familiales.
Façade de la Caisse d'allocations familiales, place de la République
(photo extraite du site Peintures-fragiles.com)
Elle date des années 1970 et sa construction ressemble à un parcours du combattant. Deux architectes sont nommés : le parisien Léon Forgia, qui dessine le bâtiment et lui donne sa personnalité, et le valenciennois Philippe Miroux, qui est son relais sur place. Né en 1930, Léon Forgia est déjà l’auteur de nombreux projets, principalement en région parisienne : logements HLM, établissements scolaires, il a également réalisé le nouveau centre-ville de Sarcelles en 1965 par exemple. Plus tard, à partir de 1979, il signera les plans des bureaux du prince héritier d’Abu Dhabi, des projets d’hôpitaux au Koweit, de mosquées en Arabie Saoudite. En France, il réalisera avec sa fille, Anne Forgia, également architecte à Paris, l’extraordinaire gare de péage de Tonnay-Charente dans les années 1990.
Le péage de Tonnay-Charente
(photo extraite du site Imag-in-air.com)
 Mais chez nous, donc, il dessine « un immeuble destiné à recevoir les Services Régionaux de la Caisse d’Allocations Familiales et de l’URSSAF » selon l’intitulé de la demande de permis de construire de janvier 1974 [5]. Si elle a jamais existé, il ne reste pas de trace d’une quelconque « note d’intention » de l’architecte dans ses choix esthétiques, à part quelques dessins de sa main [6]
Vue perspective de l'entrée de la CAF de Valenciennes.
Dessin de Léon Forgia, non daté
(image Cité de l'Architecture et du patrimoine à Paris)
C’est dommage, parce que l’allure générale du bâtiment aurait mérité des commentaires de l’auteur. Cette très grande bâtisse, avec sa forme arrondie, ses murs en brique rouge foncé, revêtus de plâtre sauf au rez-de-chaussée et dans les hauteurs, ses lumineuses rangées de petites fenêtres posées côte à côte sur deux étages, et son entrée monumentale qui se veut ouverte sur la place mais qui semble vouloir vous avaler jusque dans les profondeurs de son gosier, cette grosse bâtisse, posée sur une place à l’architecture précédemment plutôt homogène, sans aucun lien avec ce qui l’entoure, garde le mystère de sa conception.

Les seuls documents qui soient parvenus jusqu’à nous sont les demandes de permis de construire — au pluriel, car l’affaire n’a pas été simple.
Le terrain sur lequel la Sécurité Sociale désire construire le nouveau bâtiment, une surface d’un peu plus de 2.000 m2, est sa propriété. Il est « particulièrement difficile » annonce d’entrée le descriptif des travaux. Il faudra « tenir compte de la nappe d’eau qui se situe à environ 2 mètres par rapport au sol naturel ». Le sous-sol devra donc être parfaitement étanchéifié, et ces travaux préliminaires vont prendre beaucoup plus de temps que prévu. Tellement, que les architectes laissent filer le délai de prorogation de leur permis de construire accordé en novembre 1974.
Ils doivent donc déposer un nouveau dossier de demande, pour lequel Léon Forgia dessine de nouveaux plans en février 1975. Un nouveau permis est accordé en juillet 1975, mais les ennuis continuent. En effet, on pourrait croire que l’Administration française ne pratique l’art des complications que pour nous autres, pauvres particuliers ; mais pas du tout ! Entre services différents, l’Administration se crée des embrouilles à elle-même, sans doute pour le plaisir de travailler dans le vide.
Ainsi, comme l’explique un courrier des présidents de la CAF et de l’URSSAF en date du 2 février 1977, la seule application des procédures légales pour obtenir toutes les autorisations et les financements nécessaires à la construction d’un tel immeuble, prend des mois et des années : permis de construire en juillet 75, déclaration d’ouverture du chantier en février 77, avec demande de prorogation du permis de construire.
Surprise : le Préfet refuse la prorogation ! Il exige le dépôt d’un troisième dossier de demande : Léon Forgia dessine des plans pour la troisième fois – et le coût estimé du projet passe de 18 millions de francs en 1974 à 21 millions en 1977… Le Préfet annonce aussi une nouvelle très désagréable : le projet va être soumis à une nouvelle taxe ! Créée par la loi Galley de 1975, elle se base sur le « plafond légal de densité » : si vous disposez d’un terrain de 2.000 met que vous projetez d’y construire une surface habitable (ou de bureaux) de 6.000 m2, vous dépassez le plafond de 4.000 m2. La taxe, sur ce projet, avoisinait le million de francs ! Voilà le tour pendable que joue l’Administration à l’Administration en 1977. Les échanges de courriers n’ont pas manqué : plaintifs de la part de la Sécurité Sociale ; sollicitatifs de la part du sénateur-maire de Valenciennes ; vindicatifs de la part du Préfet, qui exige que le dossier soit complet et les pièces conformes à la réglementation en vigueur.

Après ces démarrages difficiles, le bâtiment sort de terre et la mairie de Valenciennes délivre son certificat : « Les travaux sont entièrement terminés depuis le 15 avril 1980 et le certificat de conformité a été délivré le 14 octobre 1981. » La CAF et l’URSSAF disposent enfin de leurs 6.000 m2 de bureaux supplémentaires, ainsi que d’un parking souterrain de quelque 130 places. Sur ses plans originaux, Léon Forgia a dessiné une grande salle pour les ordinateurs, une autre pour un central téléphonique, une petite pièce pour ranger les poussettes… Toute une époque, qui a déjà disparu. Comme la porte de Tournai. Et comme Léon Forgia lui-même, décédé en 2014.


[1] Voir sur ce blog « Quel est ce cordon que porte la Sainte Vierge ? », juillet 2017.
[2] Henri Wallon, 1812-1904, sénateur inamovible, secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres, célèbre « père » de la IIIe République, était natif de Valenciennes.
[3] Rapporté par L’Echo de la Frontière le 7 juillet 1891, page 2.
[4] L’Echo de la Frontière le 19 juillet 1890, page 1.
[5] Dossier conservé aux Archives de Valenciennes.
[6] Les dessins du bâtiment sont conservés à la Cité de l’Architecture à Paris. Sa fille se souvient que Léon Forgia était un dessinateur passionné.

dimanche 13 mai 2018

Quelles sont ces paires de fesses qu'on admire au foirail ?

(photo personnelle)
Jeudi de l’Ascension, à Valenciennes, s’est tenue la foire aux bestiaux. Ses organisateurs l’appellent plutôt Foire Agricole, avec le Concours national d’animaux de races à viande et la Foire-exposition de produits du terroir. Elle a lieu tous les ans, depuis 1953, à l’Ascension, et connaît un grand succès auprès de la population.

Les jurés en pleine discussion
(photo personnelle)      
Auprès des éleveurs aussi ! Cette année, 60 professionnels ont présenté 260 animaux, l’an dernier ils n’avaient amené que 180 bêtes. Ils font admirer des races diverses, qui portent toutes de bien jolis noms : Charolaise, Rouge des Prés, Limousine, Blonde d’Aquitaine, Parthenaise, Belle-Bleue Label Rouge, Bazadaise, et celle qu’on élève surtout par chez nous, la Blanc Bleu Belge. Environ 60 % des têtes élevées en France le sont dans le Hainaut et en Thiérache.
Cette BBB, comme l’appellent les gens du métier, est une vache de création récente, issue de bovins belges à robe bleue mariés à des "Shorthorn" anglais, sélectionnée à partir des années 1960 pour devenir une race à viande. Les chercheurs de Ciney, dans la province de Namur en Belgique, ont rendu héréditaire le gène « culard » qui, comme son nom l’indique, donne à la bête un cul hypertrophié, très impressionnant. Pour autant, ce n’est pas la seule caractéristique à laquelle se sera intéressé le jury chargé de primer les plus belles bêtes, l’autre jeudi à Valenciennes. Composé d’éleveurs, d’acheteurs, de bouchers, il aura également vérifié que la bête présentait une épaule bien musclée, un garrot large, des côtes arrondies, un dos large et musclé avec une gouttière médiane – j’en passe et des plus compliqués ! L’animal est assez grand : 150 cm au garrot pour le mâle, 135 pour la femelle ; et il pèse son poids : 1250 kg le mâle, 800 kg la femelle. Sa robe est donc couleur pie bleu sur fond blanc ou blanc-crème, mais elle peut aussi être entièrement blanche.
Au vrai ce n’est pas pour sa couleur qu’on l’élève, mais pour sa viande. Son hypertrophie musculaire permet une production avantageuse, avec le pourcentage de morceaux nobles le plus élevé de toutes les races à viande. Les bouchers se félicitent de son « rendement carcasse » qui est de l’ordre de 70 % (il est de 65 % pour la Charolaise, par exemple). Certains amateurs se régalent de cette viande aux fibres très fines qui rendent ses morceaux à griller particulièrement tendres. Mais d’autres regrettent son absence de gras, ce qui lui donne un goût moins savoureux. 

En coulisse on prépare les seaux qui contiennent les récompenses
(photo personnelle)
Qui dit concours et jury, dit récompenses. Qu’est-ce qu’on gagne ? Outre les habituels lots distribués par les « sponsors », on gagne un seau ! Bien sûr, l’important est ce qui se trouve dans le seau : une plaque en métal, et un diplôme à encadrer, qu’on apposera sur les murs de l’exploitation ou du magasin. « Quand on gagne un prix, m’indique l’un des participants, on peut vendre un ou deux euros de plus au kilo. » Car là est bien l’objectif : faire connaître la qualité de son travail à l’ensemble de la filière. Et pendant la Foire Agricole, les affaires marchent. « T’as vendu quelque chose ? » demande un éleveur à son confrère ; « oui, j’ai tout vendu ! » lui répond l’autre satisfait. Et lorsque je photographie un petit groupe de jurés en train de discuter, on m’indique que « ce monsieur, là, est acheteur chez Bigard ».

Comme autrefois, on placera sur le mur du magasin la plaque gagnée au Comice
(photo personnelle)            
La filière est présente, le public aussi. La Foire attire un maximum de familles, qui se promènent au milieu des bestiaux comme au zoo, et qui s’arrêtent devant les stands des « produits du terroir » — de tous les terroirs, à vrai dire, histoire qu’il y en ait pour tous les goûts, des olives et tapenades aux produits antillais. Certains étals, même, laissent dubitatifs, comme les tricots pour bébés ou les bijoux artisanaux… Sans oublier le déjeuner bifteck-frites à prix unique, il faut voir la file qui s’allonge devant le kiosque où l’on vend les tickets repas pour constater le succès de la manifestation. Sans oublier la présence de poneys pour les enfants. Sans oublier les promenades en calèche dans les environs immédiats du foirail. Sans oublier la célébrité avec qui on se fait photographier, cette année c’était le gagnant d’un concours télévisé.

Bien avant midi, la file d'attente se forme pour acheter son ticket repas
(photo personnelle)
C’est sans doute l’alliance du professionnel et du « touristique » qui fait le succès de ce Comice agricole, une fête que je pensais surannée mais qui s’avère bien vivante. Elle permet d’attirer l’attention sur une filière qui se débat pour ne pas disparaître – la mode est aux prix bas, à l’importation de bœuf étranger, au régime « vegan ». Elle peut nous faire lire avec plus de discernement les informations qui vont paraître sur la Politique agricole commune ou sur la Loi Alimentation. Pour ma part, elle m’a fait connaître un animal doux comme un agneau, une jolie vache dont les grands yeux étonnés ont longuement regardé mes congénères dévorer les siens… Bon appétit !

Trois fois primée au Salon de l'Agriculture de Paris 2018,
cette vache BBB élevée au Preux-au-Sart, près de Valenciennes,
porte toutes les caractéristiques de la race
(photo extraite du site web-agri.fr)

PS – Pour tout savoir sur la BBB, consultez sans hésiter le site « La recette du dredi ! » sur blog.deluxe.fr

vendredi 27 avril 2018

Quelle est cette charade posée sur la tour ?

Un passant un peu curieux qui s’approcherait de la tour de la Dodenne, dans le square du même nom, y découvrirait un bas-relief portant ce texte incompréhensible :
(photo personnelle)
Cy gist le père, cy gist le filz,
            Cy gist la mere et son mary
            Cy gist la femme et le baron,
            Et tout ne fust que femme et hom.

L’énigme se complète d’une croix chrétienne et d’un fer à cheval – allez comprendre. La solution, vous allez voir, est digne d’un entrelacs de dentellière, une broderie qui pique son aiguille dans le vrai et dans le faux, dans l’ancien temps et dans le contemporain.

La Dodenne, vestige des remparts de Valenciennes
(photo Wikipedia)
Et d’abord, la tour de la Dodenne. Erigée de 1447 à 1449, elle a échappé, par on ne sait quel miracle, à la destruction des remparts de Valenciennes au début des années 1890. La Dodenne est une tour défensive mais aussi une écluse posée sur la Rhônelle, la rivière qui rejoint l’Escaut. Elle permettait de réguler le débit de l’eau pour éviter les débordements en ville ou au contraire d’inonder la campagne environnante pour empêcher l’ennemi menaçant d’approcher. Les petits murs de canalisation en « dos d’âne » lui ont à l’époque donné son nom.

Les remparts protègent la ville, mais restreignent son extension, et obligent les vivants à cohabiter avec les morts. Chaque paroisse, autrefois, était entourée de son cimetière où elle enterrait ses paroissiens et pas ceux de la paroisse voisine. Or l’une de ces églises, qu’on appelait Notre-Dame-de-la-Chaussée et qui se trouvait sur l’actuelle rue de Famars (elle fut rasée à la Révolution), finit par se trouver à l’étroit, comme le raconte Simon Le Boucq dans son « Histoire ecclésiastique » : en 1349, la paroisse cherchait un terrain hors les murs « pour en faire une cimentière à cause que la leur n’estoit bastante pour y ensépulturer ceulx qui mouraient de la contagion [1] » (une grande épidémie de peste a sévi dans nos contrées en 1348-49). La ville se porte donc acquéreur d’un terrain « dehors la porte Cambrisienne, derrière le gardin Jehan le Provost », terrain situé le long de la rivière Rhônelle, non loin de notre actuel pharaonique Stade du Hainaut. Là est créé un nouveau cimetière, un « attre » comme on dit dans la langue de l’époque – le mot viendrait du latin aterqui signifie noir, triste, funèbre. Ce cimetière est bientôt muni d’une chapelle, dédiée à Sainte Gertrude, patronne des voyageurs. D’ailleurs, si des voyageurs décédaient inopinément à Valenciennes, c’est dans ce cimetière hors les murs qu’ils étaient enterrés, dans ce cimetière nommé Atre-Gertrude.

Notre-Dame-de-la-Chaussée, dessinée par Simon Le Boucq
(photo extraite du site de la Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Parmi les chroniqueurs qui ont raconté la vie passée de Valenciennes, on compte le très fantaisiste Henri d’Oultreman (1546-1605), un poète qui préférait la beauté d’une histoire à sa véracité. Avec l’Atre-Gertrude, il s’en est donné à cœur joie, inventant un conte invraisemblable censé expliquer la fondation du cimetière et de sa chapelle. Simon Le Boucq le raconte en précisant « qu’aucuns tiennent l’histoire pour fabuleuse » [2], c’est-à-dire affabulée, mensongère.
D’Oultreman invente donc un maréchal-ferrant nommé Marissal, père d’une fille de seize à dix-huit ans, tellement belle et honnête « qu’il la cognut charnellement et la rendit enceinte ». Pour échapper à la justice il décide de se rendre à Saint-Jacques de Compostelle et à Rome, et emmène sa fille avec lui. Arrivé en Italie, à court d’argent, il se fait embaucher comme maréchal-ferrant chez un maître-artisan. Sa fille – que l’artisan prend pour sa femme – accouche là d’un fils, prénommé Jean comme son parrain (l’artisan) et nommé Mareschaux par son père. Six mois après cette naissance, le père en question décide de rentrer à Valenciennes. Le parrain le supplie de lui laisser son fils : il s’en occupera au mieux, lui donnera des biens pour vivre. « A quoy le père acquiesça très-volontiers, et prendant congé de son dict maistre, il retourna vers Valentiennes avecq sa fille. » Le bébé grandit en Italie, devient un jeune homme de dix-huit ans, qui un jour interroge son parrain sur ses origines. L’autre ne savait pas grand-chose, sinon que la famille venait du Hainaut : le jeune homme décide de s’y rendre pour retrouver son père. Arrivé à Valenciennes, obligé de travailler pour gagner son pain, il propose ses services à devinez qui ? Son propre père, qui l’embauche comme serviteur. Là-dessus, le père vient à mourir, mais sa fille garde à son service ce jeune homme qui travaille si bien. Elle le trouve même bien à son goût, et l’épouse. Et puis, un beau jour, et après tout il n’est jamais trop tard, elle lui demande qui il est, d’où il vient, qui sont ses parents. Et tous deux découvrent le pot aux roses : elle a épousé son fils et son frère, et lui s’est marié à sa mère et à sa sœur ! Epouvanté, Jean Mareschaux se rend dare-dare à Rome pour demander pardon au Pape. Celui-ci lui donne sa pénitence : « sa vie durant, il ne poldroit se servir d’aulcun linge, son manger seroit de pain simple, et ne buveroit que de l’eauwe » (je pense que d’Oultreman devait être un grand buveur de vin et de bière). Notre pécheur devait également, après sa mort, se faire enterrer en terre profane. Ce qui fut fait en 1394, le héros étant âgé d’environ 54 ans, dans un terrain qui lui appartenait. Ce terrain c’est bien sûr le cimetière de Sainte-Gertrude, ce qui achève de convaincre Le Boucq de l’inanité du conte d’Oultreman puisque « ce lieu estoit acquis et mis en chimentière long-temps auparavant ceste mort. » Sur sa tombe sa femme-et-mère fit dresser une croix de marbre gravée d’un marteau et d’un fer à cheval, et du poème aujourd’hui inscrit sur la stèle de la Dodenne.
Ces quatre vers commencent à prendre sens : le père, le mari, le baron (le mâle), le fils, la mère, la femme, ceux qui gisent sous la pierre ne sont qu’un homme et qu’une femme. Mais que fait cette épitaphe — signée d’Oultreman, je le rappelle — sur la tour ?

Le sculpteur Alfred Bottiau (1889-1951)
(photo extraite du site Artdecoceramicglasslight.com)
Bien entendu, personne ne gît sous la tour, surtout pas ce Jean Mareschaux qui n’a jamais existé. Le bas-relief est un hommage à son auteur, le sculpteur Alfred Bottiau. Né en 1889 à Valenciennes, Bottiau obtint le Grand Prix de Rome en 1919. Ses œuvres sont typiquement « Art déco » et connaissent ainsi actuellement un regain d’intérêt [3]. S’il a participé en 1937 à la réalisation du fronton du Palais de Chaillot à Paris, il est surtout connu pour ses monuments-aux-morts et autres mémoriaux de la Première guerre mondiale réalisés pour l’armée américaine dans le nord de la France – une guerre durant laquelle il avait lui-même servi sous les drapeaux. A la fin de sa vie, Alfred Bottiau fut nommé directeur des écoles académiques de Valenciennes, jusqu’à sa mort en 1951. 
L’œuvre choisie pour célébrer son souvenir a été créée par lui-même en 1937. Le bronze a été réalisé à partir de son plâtre original, suite à une souscription ouverte en 1979, où la ville a apporté 10.000 francs de l’époque. Dans sa « Petite histoire des statues de Valenciennes » [4], l’historien d’art Jean-Claude Poinsignon estime que cette œuvre témoigne de « l’attachement qu’il (Bottiau) porte au Moyen-Age et à ses légendes, en même temps qu’il affirme sa volonté, modeste et déterminée, de prendre place dans le monde des artistes comme simple ymaigier ».

De « l’âtre de Gertrude » aujourd’hui, il ne reste qu’un nom de rue. Les petites maisons des lotissements ont chassé les morts. Alfred Bottiau y a du reste élu domicile plusieurs années.
Il repose maintenant au cimetière Saint-Roch de Valenciennes, sans aucune épitaphe. 


[1]Histoire ecclésiastique de la ville et Comté de Valentienne (1650) par Sire Simon Le Boucq, édition d’Arthur Dinaux. Dans son texte, Le Boucq cite l’acte de vente où la paroisse est nommée « église de la Cauchie ».
[2]Toutes les citations qui suivent sont tirées de l’Histoire ecclésiastique de Simon Le Boucq, opus cit.
[3]Il est l’auteur du bas-relief de la façade de « La Voix du Nord » à Lille, du monument aux morts de Solesmes, de la statue de Baptiste de Cambray à Cambrai. A Valenciennes, on peut admirer en ville : « Froissart remettant ses chroniques à Philippa de Hainaut », square Saint-Géry ; « L’Inspiration », rue de Hesques (copie du bas-relief du Trocadéro) ; le monument à Nungesser, avenue de Reims ; et « La légende de l’Atre de Gertrude », sur la Dodenne.
[4]Jean-Claude Poinsignon, « Bienvenue dans l’Athènes du Nord, Petite histoire des statues de Valenciennes », éditions Spratbrow, 1998.