lundi 14 septembre 2020

Comment Charles de Gaulle a-t-il pu naître à Valenciennes ?

C’est un gag qui fait bien rire les Valenciennois. Ils vous déclarent, droit dans les yeux : Charles de Gaulle est né à Valenciennes. Alors vous : quoi ? comment ? que ? tout le monde sait qu’il est né à Lille, rue Princesse ! Tadam, ils vous brandissent sous le nez leur document historique, extrait des archives de l’état-civil de Valenciennes :

Archives départementales du Nord, état-civil de Valenciennes

Où vous lisez que Julien de Gaulle déclare le 1er février 1837 que sa femme Joséphine Maillot a accouché la veille « en cette ville » d’un garçon auquel ils ont donné le prénom de Charles. Et les Valenciennois d’éclater de rire.

Bien sûr, ce Charles n’est pas le Général – mais on n’en est pas loin : c’est un oncle du Général. Pourquoi est-il né à Valenciennes ? Je vous raconte.

 

Et je remonte dans le temps. Grace au site de généalogie Geneanet.com, on trouve l’existence à la fin du Moyen-âge d’un Thibault de Gaulle suivi d’une lignée de paysans, jusqu’aux premières générations de négociants qui apparaissent au XVIIe siècle à Châlons-sur-Marne (désormais Châlons-en-Champagne). Le « siècle des Lumières » voit ces De Gaulle partir à Paris, avec un Jean-Baptiste père Procureur au parlement de Paris, puis un Jean-Baptiste fils Avocat au parlement de Paris. JB père (1720-1797) connut un sérieux revers de fortune, comme le raconte Philippe de Gaulle, fils du Général, dans ses Mémoires accessoires : « Il aurait dû laisser aux siens une fortune élevée pour l’époque, évaluée à 841 000 livres. Mais la plus grande partie de cette somme a été engloutie dans la faillite du banquier Pinel, ruiné par les assignats. »[1] (On connaît la triste histoire des assignats en France, émis sous la Révolution pour servir de papier monnaie, mais imprimés en quantités telles qu’ils finirent par perdre toute valeur). Les soucis financiers vont alors poursuivre la famille, et d’abord JB fils, né en 1756. Fils aîné du procureur, avocat lui-même, il est arrêté en 1794 en sa qualité de « ci-devant » (c’est-à-dire d’aristocrate) mais relâché faute de chef d’accusation. « On ne connaît pas ses activités exactes, poursuit Philippe de Gaulle, tout à la fois juridiques, administratives et littéraires. » Son épouse, Anne-Sophie Gaussen (1761-1840), est une artiste peintre, spécialisée dans les portraits miniatures – très en vogue sous l’Empire – et dont le succès assure quelques ressources au ménage. De 1812 à 1815, JB fils va parcourir l’Europe en qualité de directeur des postes militaires de la Grande Armée, puis il rentre à Paris. C’est le choléra qui l’emporte, en 1832.

 

Son fils, Julien de Gaulle, est né en 1801. C’est un élève brillant mais de santé fragile. « Souffrant de maux d’estomac, il est contraint à séjourner souvent à la campagne, » précise Philippe de Gaulle. Il semble préférer la réflexion à l’action, et sort de ses années d’études sans idée de carrière déterminée. « Il se partagera pendant plusieurs années entre une étude d’avoué et des cours à l’Ecole des Chartes. Il y enseigne l’histoire du Moyen Age, » ajoute Philippe de Gaulle.

Il a trente ans lorsque son père meurt. Le 1er `juillet 1834, L’Echo de la Frontière, journal de Valenciennes, fait paraître cet entrefilet :



 

Julien de Gaulle arrive donc à Valenciennes, fort d’une expérience de « plusieurs années » dans la direction d’une maison d’éducation (ainsi appelle-t-on alors les établissements d’enseignement privés). Quelles sont ces « plusieurs années » ? Elles n’apparaissent pas dans les Mémoires de Philippe de Gaulle. Toujours est-il que Julien de Gaulle est maintenant installé au 27 rue de la Viewarde à Valenciennes, avec sa mère veuve. C’est là qu’il ouvre son pensionnat.

 

 

Le Courrier du Nord, 2 octobre 1834 (Bibliothèque de Valenciennes)

La rue de la Viewarde a été entièrement détruite par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, mais quelques cartes postales montrent à quoi elle ressemblait avant ce désastre. Elle était bordée de grandes maisons aux larges portails d’entrée, balcons sur la rue, nombreuses fenêtres… Voici par exemple le n° 19 côté rue et le n° 17 côté cour, qui donnent une idée de la vastitude des bâtiments.

 


(photos Bibliothèque de Valenciennes)

Pour recruter des élèves, Julien de Gaulle ne lésine pas sur la publicité. Il a fait imprimer des prospectus, qu’il fait également paraître dans la presse locale. Comme les rédacteurs de L’Echo de la Frontière sont des amis en littérature (il s’agit d’Aimé Leroy et d’Arthur Dhinaux), ils lui offrent une « belle pub » en page de Une :

 

L'Echo de la Frontière, 13 septembre 1834 (Bibliothèque de Valenciennes)

A Lille – nous apprenons au passage que c’est là qu’il a (presque) dirigé une maison d’éducation – Julien de Gaulle a également fait la connaissance d’une charmante jeune fille, Joséphine Maillot. Son père, Charles Maillot (1781-1855), est « commis négociant » lorsqu’elle naît à Dunkerque le 18 mars 1806. Toute la famille est d’ailleurs dunkerquoise, depuis François Maillot, négociant, décédé à la fin du XVIIe siècle, jusqu’au père de Joséphine qui déménage à Lille lorsqu’il devient contrôleur des Tabacs dans cette ville[2]. Et c’est dans cette ville que Julien et Joséphine vont se marier, le 8 septembre 1835.

 

Joséphine de Gaulle emménage donc à Valenciennes et va seconder son époux pour faire tourner le pensionnat de la rue de la Viewarde. On dit qu’elle ne s’est pas plu dans cette ville, qu’elle la voyait comme « une ville triste, noire, aux rues tortueuses et sales […]. Son climat est brumeux et les canaux fangeux. »[3] Je veux bien croire que dans les années 1830-40, en pleine activité minière, l’aspect de Valenciennes ait été plutôt charbonneux. Quoi qu’il en soit, non seulement Madame de Gaulle dirige le pensionnat avec son mari, mais elle est aussi femme de lettres, et en mai 1836 elle fait paraître un premier ouvrage, intitulé Le Mois de Marie. Il s’agit d’un album religieux composé de 33 cantiques. Joséphine en a écrit les textes, la musique est de M. Printemps. L’Echo de la Frontière en fait un compte-rendu enthousiaste : « Mme De Gaulle a tout-à-fait saisi le ton et la couleur qui convenaient à une telle œuvre ; tout y est pur, calme et suave : on y reconnaît la douceur d’une poésie féminine, l’expression d’une conviction simple et sincère[4]. » L’auteur, ajoute le journal, est « une de nos concitoyennes, une toute jeune dame, dont la vie est dévouée à la tâche si utile, si respectable, et en même temps si pénible, de l’instruction de l’enfance. » Ce premier ouvrage sera suivi de beaucoup d’autres, et Philippe de Gaulle aura pour son aïeule la critique un peu plus sévère : « elle est l’auteur de quantité de petits livres religieux, éducatifs et moraux pour enfants et jeunes filles, dans le genre de la comtesse de Ségur mais en plus édifiant. On se passionne à l’époque pour ce type de littérature féminine. Elle a aussi apporté son concours anonyme à bien d’autres publications, d’un caractère toujours moraliste à l’extrême[5]. »

 

La vie du pensionnat continue, sans doute cahin-caha. Les insertions publicitaires se poursuivent, on rassure le public sur le sérieux de l’enseignement :

 

Le Courrier du Nord, 22 septembre 1835 (Bibliothèque de Valenciennes)


Mais déjà les frais de scolarité augmentent : la pension, qui était l’année précédente de 500 fr par trimestre, passe à 550 fr ; et les externes, qui payaient 8 fr par mois, en paient désormais 10. Comment faire pour recruter des élèves ? La première idée de Julien de Gaulle est de diversifier et enrichir les enseignements :

 

L'Echo de la Frontière, 14 avril 1836 (Bibliothèque de Valenciennes)

 

Le Courrier du Nord, 8 octobre 1836 (Bibliothèque de Valenciennes)


Ses amis de L’Echo de la Frontière se re-fendent d’un dithyrambe en Une de leur journal :

 

L'Echo de la Frontière, 27 septembre 1836 (Bibliothèque de Valenciennes)


Malheureusement rien n’y fera, et l’affaire se terminera mal. Elisabeth Coin, dans son article paru dans Valentiana n° 6, raconte le désastre en détail ; il en ressort que Julien de Gaulle ne gagnait pas assez d’argent pour faire face aux dépenses engagées, que le nombre d’élèves est resté insuffisant, que le prix de la maison qu’il louait était très élevé, et que ses créanciers ont fini par faire vendre tous les meubles :

 

L'Echo de la Frontière, 8 avril 1837 (Bibliothèque de Valenciennes)

Les de Gaulle quittent Valenciennes un peu précipitamment – même si officiellement, semble-t-il, Julien de Gaulle ne démissionnera de son poste qu’en 1838. Ils rentrent à Paris, où ils mèneront une vie de gens de lettres toujours un peu désargentés, mais appréciés et reconnus dans leurs travaux et écrits. L’Echo de la Frontière ne lâche pas celui qu’il a toujours soutenu et se fait régulièrement l’écho, justement, de ses ouvrages dans ses pages :

 

L'Echo de la Frontière, 27 août 1839 (Bibliothèque de Valenciennes)


En quittant Valenciennes, les De Gaulle emmènent dans leurs bagages le plus précieux des colis, leur fils aîné Charles, né donc le 31 janvier 1837 – juste avant la débâcle. Charles de Gaulle est né à Valenciennes, c’est vrai, mais il n’y aura vécu que quelques semaines. Il sera atteint dans ses jeunes années de ce que ses contemporains appellent « une paralysie », et que Philippe de Gaulle diagnostique comme étant la poliomyélite. Etudiant brillant, il s’est pris de passion pour les langues celtiques, parlant couramment le breton et le gallois. « Il se plaisait, cite l’un de ses biographes, à prendre le titre de barde du pays de Gaule »[6]. Trop désargenté pour aller vivre en Bretagne comme il l’aurait aimé, il dut se contenter, raconte Elisabeth Coin, d’y voyager en imagination. Il est l’auteur de quantité d’articles sur les pays celtiques, et de nombreux poèmes composés en celte et en breton. Et comme il faut gagner sa vie, il est dans le même temps fonctionnaire à la préfecture de la Seine. Charles de Gaulle, l’oncle du Général, est mort avant ses parents, le 1er janvier 1880, à Paris, juste avant son 43eanniversaire. Comme son père († 1883) et sa mère († 1885), il aura été un « gens de lettres » très apprécié de ses contemporains, et aujourd’hui bien oublié – sauf des Valenciennois.

 

Charles de Gaulle, 1837-1880 (image extraite du site Wikipédia)




[1]Philippe de Gaulle, « Mémoires accessoires », Plon, 1997. Tome 1.

[2]La généalogie de la famille Maillot figure sur le site Geneanet.com

[3]Michel Marcq, « Charles de Gaulle, la Légende du Nord », cité par Elisabeth Coin dans son article « Charles de Gaulle est né à Valenciennes » (Valentianan° 6).

[4]L’Echo de la Frontière, 19 mai 1836.

[5]Philippe de Gaulle, op. cit.

[6]Polybiblion, numéro de Juillet 1880.

mercredi 12 août 2020

Quel est ce rosier qui planta son épine dans le pied du maire ?

En janvier 1932, sort sur les écrans un film intitulé Le Rosier de Madame Husson, adaptation de la nouvelle de Guy de Maupassant (parue en 1887), qui reçoit de la critique un accueil très favorable : le film est amusant, « plein de tact », il met en scène des acteurs célèbres comme Françoise Rosay et surtout Fernandel, dont c’est le premier grand rôle, le rôle principal, au cinéma. C’est aussi le premier film parlant de son réalisateur, Bernard Deschamps, auteur de plusieurs œuvres au temps du muet et qui signe là son retour parmi les gens du métier. C’est enfin l’un des premiers films distribués par une toute nouvelle société, le Comptoir Cinématographique français.

Bernard Deschamps
(photo extraite du blog cinephilazr.pageperso-orange.fr)


Mais, dès sa sortie, ce film est mis à l’index (Index Filmorum Prohibitorum !) par les ligues bien-pensantes – ce qui lui donne, bien sûr, une réputation délicieusement sulfureuse. C’est que, dans l’histoire, Madame Husson qui peine à trouver dans son village une jeune fille digne d’être nommée « rosière » (c’est-à-dire vierge et vertueuse) finit par jeter son dévolu sur un garçon un peu naïf, Isidore, qui sera sacré « rosier » mais qui se révélera loin de posséder toutes les qualités dont on a voulu l’affubler. D’où la colère des moralistes, qui n’ont vu dans la bluette qu’une charge contre la vertu !

 

L'affiche du film
(image extraite du site notrecinema.com)


A la tête des anti-Rosier se trouve l’abbé Louis Bethléem, qui n’est pas le premier venu. Surnommé par la presse de l’époque le « Père Fouettard de la littérature », ce prêtre s’est rendu célèbre par la publication en 1904 de son livre Romans à lire et romans à proscrire. Emile Zola et Le Journal de Mickey sont ses bêtes noires. Il est plusieurs fois arrêté en flagrant délit de destruction de magazines qu’il juge licencieux.

 

L'abbé Bethléem lacérant des journaux licencieux, à Paris, à la fin des années 20.
(photo Keystone-France publiée par Le Figaro le 27 février 2014)


L’abbé Bethléem peut compter, dans ses croisades, sur l’appui actif d’associations catholiques, comme l’Association des Pères de Famille, l’association « La Plus Grande Famille », etc. Ces ligues ont des « antennes » dans la plupart des villes de province, et c’est dans ces villes que l’abbé porte d’abord l’estocade.

Ainsi à Valenciennes ! Le film passe au cinéma Le Colisée, auréolé de sa réputation cousue sur mesures. L’Union des Pères de familles nombreuses et la Fédération catholique menacent alors de créer des incidents en ville si le maire n’interdit pas la projection du film. Le maire, Léon Millot, l’interdit illico. Mais le cinéma, qui a besoin de vivre, continue ses projections – sans susciter d’ailleurs le moindre incident – ce qui lui vaut onze contraventions successives, qu’il conteste.

 

Léon Millot en 1931. Il fut maire de Valenciennes de 1927 à 1940-41.
(photo extraite du site Wikipédia)


 En 1932, Valenciennes compte peu de salles de cinéma. C’est justement dans les années 30, que Monsieur Choquet décide l’ouverture d’une salle qui prend le nom de Pathé, puis de Colisée, rue Tholozé. Le Cinéma Populaire, rue du Quesnoy, existe depuis le début du siècle, et prendra plus tard le nom de Gaumont-Palace. L’Eden et le Novéac n’existent pas, ces salles ne verront le jour qu’à partir de 1937. 

On comprend que Monsieur Choquet décide de passer outre l’interdiction municipale et poursuive la diffusion du Rosier, puisqu’il vient d’ouvrir son établissement. Il pose d’ailleurs une pancarte à l’intention de sa clientèle, interdisant sans doute l’entrée aux moins de vingt ans car les rapports des agents de police qui ont dressé les contraventions en font état : « Malgré une pancarte posée par l’exploitant, les jeunes gens de moins de vingt ans sont nombreux dans la salle, mais sont le plus souvent accompagnés par leurs parents. »

 

Le premier café-cinéma de Monsieur Choquet.
(photo extraite du film "Cinémas d'autrefois", sur youtube.com)


L’affaire est appelée le 6 juillet 1932 à l’audience du tribunal de simple police de Valenciennes. Les ligues bien-pensantes sont représentées par Me Delcourt, du barreau de Valenciennes. Le directeur du cinéma, Monsieur Choquet, est défendu par Me Henry Torrès.

Le juge, Monsieur Favreau, décide d’emmener tout son monde – moralistes compris – visionner le film incriminé. Bernard Deschamps, présent, rit de bon cœur devant les scènes comiques, mais admet qu’il changerait deux-trois détails s’il devait refaire le film…

Après cette séance gratuite, retour au tribunal pour les plaidoiries.  Me Delcourt parle le premier : le cinéma ne doit pas devenir une école d’immoralité, dit-il ; ce film immoral a par ailleurs permis au Colisée de combler un manque de recettes causé par le passage de films « moraux », ce qui est parfaitement immoral ! Il demande cinq mille francs de dommages et intérêts.

 

Me Torrès se place sur un autre débat : le film n’a pas été censuré par l’Etat, il a reçu tous les visas et autorisations de diffusion nécessaires ; l’ordre en ville n’a jamais été menacé, surtout pas par des « braves gens » pères de famille nombreuse ; d’autres films sont bien plus irresponsables, ceux qui montrent des gangsters, des bandits, des pillards de trains ; ici c’est bien l’arrêté du maire de Valenciennes qui est illégal.

 

L'avocat Henry Torrès en 1921.
Dans les années 30, il se fait connaître en défendant des célébrités.
(photo extraite du site Wikipédia)

`

Cette affaire, qui nous paraît bien innocente, a fait grand bruit à l’époque. La presse qui s’en fait l’écho y voit autre chose qu’un simple procès en moralité. Valenciennes n’était pas la première ville à interdire l’exploitation du film : Aix, Dijon, Agen, Troyes, Poitiers, Versailles s’étaient elles aussi pliées aux protestations des ligues de vertu locales. Le milieu cinématographique en a conclu que la cabale ne visait peut-être pas uniquement le film, mais aussi la toute nouvelle société qui le diffusait – le Comptoir Cinématographique français. Dans le journal La Liberté daté du 28 juillet 1932, le journaliste Raoul d’Ast écrit : « Il ne faut pas que la morale ou les initiatives qui se réclament d’elle, deviennent un moyen d’action entre les mains de concurrents fâchés de voir d’autres réussir là où ils ont échoué » … « pour tenter d’interdire à une production aussi remarquable que celle du Comptoir Cinématographique français, l’accès à nos écrans. »

 

Le procès s’est bien terminé pour les supporters du Rosier. Le 19 juillet 1932, le tribunal rendait son verdict : « Le tribunal de première instance de Valenciennes a rendu hier son jugement dans l’affaire du Rosier de Madame Husson : l’Association des familles nombreuses et la Fédération catholique, qui s’étaient portées partie civile au nom de la morale publique, ont été déboutées de leur demande. » (L’Œuvre, 20 juillet 1932).

Peut-être se sont-elles consolées auprès de Mademoiselle Louise Laplace, authentique Rosière de Valenciennes à l’époque.

 

(photo publiée par René Ribeaucourt sur la page Facebook de Richard Lemoine)


Bernard Deschamps avait donné, dans L’Intransigeant du 9 avril 1932, sa propre opinion sur son film : « Je crois avoir traduit à l’écran l’esprit de Maupassant : Le Rosier de Madame Husson n’est pas un film comique. L’impression qui s’en dégage, à la fin, ne manque pas d’amertume. L’histoire de ce pauvre garçon dont on trouble la vie paisible sous prétexte de récompenser sa soi-disant vertu est assez pitoyable et le pittoresque des personnes n’empêche pas que nous les jugions. »

A l’issue du procès, il annonça son intention d’aller un dimanche déposer des fleurs à Gisors sur la tombe de Madame Husson qui exista et couronna un rosier, comme Maupassant l’a raconté.


Il vous reste à vous faire votre propre opinion, en visionnant l’œuvre incriminée (d’une durée d’un peu plus d’une heure). Et je pense que, comme moi, vous vous étonnerez : « tout ça pour ça ! »

https://www.youtube.com/watch?v=UvS-83gE3Ew

 

mercredi 24 juin 2020

Qui est ce cordonnier qui trouva au Québec chaussure à son pied ?

Quelque temps avant de nous quitter pour d’autres cieux, Vincent Hadot, alors directeur du Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, présenta une conférence intitulée « André Poutré : l’histoire d’un Valenciennois parti “bâtir pays” en Nouvelle-France au XVIIe siècle »[1]. Le public venu l’écouter étant à l’époque assez clairsemé, j’ai plaisir à donner une seconde chance à cette histoire – et à Poutré de sortir de l’anonymat – en la racontant à mon tour.

 

André Poutré était soldat. Il était né à Valenciennes, paroisse Saint-Géry, baptisé « le dernier novembre » (le 30) 1636 (et non 1639[2]), fils de Pierre Boutrez cordonnier et de Philippe (ou Philipotte) Waroquiez.


(Archives départementales du Nord, état-civil de Valenciennes)
 « Le dernier novembre André fils de Pierre Boutrez et Philipotte Waroquiez ». 

 

On ne connaît la vie de ce Valenciennois que parce qu’il a quitté Valenciennes, vers l’âge de vingt ans, pour entrer dans le régiment de Salières qui, en 1658, fusionne avec le régiment de Carignan. Ces messieurs, marquis de Salières et prince de Savoie-Carignan, étaient des officiers qui guerroyèrent notamment en Italie sous le règne de Louis XIII. C’est Salières qui, après la fusion, prit le commandement du nouveau régiment, nommé Carignan-Salières en 1665. Ce régiment était cantonné en 1663 à Marsal en Lorraine : c’est le pays d’origine de Vincent Hadot, ceci expliquant pourquoi notre directeur de musée s’est intéressé au sujet.

Et c’est de Marsal que 1.300 hommes vont partir, en janvier 1665, d’abord à pied jusqu’à La Rochelle puis en bateau, partir pour le nouveau monde, pour ce qui s’appelle alors la « Nouvelle-France ».

 

Officier portant les couleurs du régiment de Carignan-Salières
(image extraite de Wikipédia)


Il y a plus d’un siècle déjà que les Français ont posé le pied sur ce territoire, exploré d’abord par Verrazano en 1524, sur ordre de François Ier. Ce même roi envoie ensuite Jacques Cartier, qui descend le fleuve Saint-Laurent, baptise le mont et la ville de Montréal, fonde en 1541 le premier véritable établissement français, Charlesbourg-Royal. François Ier abandonne les tentatives de colonisation lorsqu’il comprend que le Canada ne lui procurera ni or ni pierres précieuses… Ce n’est qu’en 1605 que Champlain, soutenu maintenant par Henri IV, va fonder la première colonie française permanente à Port-Royal, puis la ville de Québec en 1608. Mais les Français ont du mal à développer leurs campements : les hivers sont rudes, et les Iroquois ont l’art de harceler ces envahisseurs. En 1642, Montréal ne compte que 240 habitants, en 1660 seulement 2000.

Louis XIV va prendre les choses en main. En 1660, il installe en Nouvelle-France un gouvernement royal. Il nomme un gouverneur, François de Montmorency-Laval (qui est aussi l’évêque) et un intendant, Jean Talon, qui se trouve être alors l’intendant du Hainaut depuis 1655.

(Je dois ici inviter mes lecteurs à consulter les commentaires, notés à la suite de l'article).

 

(images extraites de Wikipédia)

  

Ils prennent une décision fondatrice : celle d’instituer une politique de peuplement. Dans le même temps, ils doivent absolument pacifier le territoire en mettant un terme aux attaques des Iroquois. Pour le peuplement, Louis XIV va envoyer des jeunes femmes – on les appellera plus tard les « Filles du Roy » ; pour la paix, il envoie des soldats : notre régiment Carignan- Salières, quinze compagnies auxquelles on en rajoute cinq autres, en tout 1.300 hommes.

 

André Poutré est donc l’un d’eux. Comme tous les soldats de l’époque, il porte un surnom : on l’appelle Poutré dit Lavigne. Il fait partie de la compagnie Sorel, commandée par Pierre de Sorel (ou Saurel). Le voilà parti pour la grande aventure : le 31 mai 1665, il embarque à La Rochelle pour trois mois de traversée sur le navire « La Paix », l’une des sept frégates qui font le voyage entre avril et juin 1665.


C'est sur ce genre de navire qu'on traversait l'Atlantique au XVIIe siècle
(image de "l'Album dit de Colbert", extraite du site racontemoilhistoire.com)
 

La compagnie Sorel arrive en Nouvelle-France le 19 août. Aussitôt les soldats sont envoyés construire le Fort Richelieu, au nord de Montréal, le premier d’une série d’ouvrages destinés à sécuriser le fleuve Saint-Laurent. 

Illustration de Francis Back
(image extraite du site ici.radio-canada.ca)


L’historien Samuel Venière[3] décrit ainsi les nouveaux venus : "Leur uniforme est inspiré de la dernière mode européenne : par-dessus la culotte et la veste de laine, ils portent un manteau ample qui leur descend jusqu'aux genoux : le justaucorps. Un large chapeau complète l'ensemble. Le régiment de Carignan-Salières est d'ailleurs un des premiers en Europe à imposer le même habit à tout le régiment. L'équipement est particulièrement moderne. En plus de l'épée et des charges de poudre noire portées en bandoulière, 30 % du régiment est équipé du fameux fusil à pierre, une arme révolutionnaire à l'époque."

 

Soldats et officier du régiment de Carignan-Salières en 1665-1666
(images extraites du site patrimoine-culturel.gouv.qc.ca)

            

Ces soldats, une fois les forts construits, retrouveront un rôle militaire l’hiver suivant, en janvier 1666, lorsque leurs irresponsables commandants les enverront attaquer les Iroquois en les faisant littéralement congeler dans le vent et le froid ! André Poutré dit Lavigne est l’un des survivants de cette première expédition irréfléchie ! D’autres opérations militaires auront lieu à l’automne 1666, qui amèneront les Iroquois à s’entendre avec les Français. La mission de pacification est accomplie.

 

Alors se pose la question du rapatriement des troupes. Louis XIV prête une oreille attentive à son intendant Jean Talon lorsque celui-ci suggère d’utiliser les soldats pour aider au peuplement de la colonie. « Aux capitaines des compagnies qui décident de s’installer sur les bords du Saint-Laurent, écrit Michel Langlois[4], le roi promet une seigneurie. Aux soldats désireux de fonder un foyer, les autorités accordent une somme d’argent et une terre dans les nouvelles seigneuries. » Pierre de Sorel va ainsi devenir Seigneur de Sorel, et André Poutré va recevoir quelques arpents : ils font partie des 400 militaires qui sont restés.

 

 

La Vigne, compté parmi les soldats "qui se sont faits habitants de Canada en 1668"
(images extraites du site bac-lac-gc.ca)

                        

 

Extrait d'une carte indiquant l'emplacement des "Seigneuries
colonisées par les membres du régiment Carignan-Salières"
le long du Saint-Laurent
(image extraite du site ici.radio-canada.ca)

 

Démobilisé, André Poutré quitte ses habits de soldat et se fait cordonnier, comme son père resté à Valenciennes.

En 1667, il se marie. Là encore, Louis XIV a tout prévu : depuis 1663 il envoie en Nouvelle-France des jeunes filles dont la mission est de peupler la province. Elles seront 770 en tout, les voyages prenant fin en 1673. Chacune a reçu une dot de 50 livres de la part du roi, chacune doit trouver un mari et faire des enfants. Ces femmes n'étaient pas des prostituées ni des délinquantes qu'on aurait voulu éloigner, loin de là. Parmi les premières « émigrées », certaines faisaient partie de la petite noblesse : leur installation a échoué parce qu’elles étaient incapables de travailler aux champs. Plus tard, on choisira « des jeunes filles orphelines, écrit Marine Gasc[5], confiées à différents couvents dans toute la moitié nord de la France ». Elles seront appelées plus tard les Filles du Roy. Leur rôle a été fondamental dans l’histoire du Canada français, au point qu’on les appelle aujourd’hui « les Mères du Québec ».

 

En 2013, un groupe de femmes québecoises faisant partie de la Société d’histoire des Filles du Roy, est venu en France refaire le périple de leurs aïeules, à l’occasion du 350anniversaire du premier voyage. Parmi elles, mon amie Maryse Giard – qui n’est pas ma cousine ! – elle-même descendante d’une Fille du Roy originaire de Champagne. Chacune des 36 participantes à ce voyage commémoratif personnifiait une « vraie » fille du XVIIsiècle, en l’occurrence Maryse incarnait Suzanne de Licerace, de Bordeaux.

 

Les Filles du Roy en juin 2013 à La Rochelle
(photo extraite de la page Facebook de Maryse Giard)

 

Chacune des participantes au voyage mémoriel avait confectionné son costume
(photo de Lise Breton, extraite de la page Facebook de Maryse Giard)


Paris, Rouen, Dieppe, Nogent-le-Rotrou, Niort, La Rochelle, en quatorze jours les Québecoises ont découvert les villes d’où venaient les Françaises, ont rencontré des conférenciers, ont posé des plaques commémoratives. Tout cela avait été minutieusement préparé, comme le raconte ma non-cousine Maryse Giard[6] :

« Afin de ne pas errer, nous avions suivi une formation à raison d’une fin de semaine par mois, pendant environ 8 mois :  la vie en France et en Nouvelle France au XVIIe siècle ; le recrutement des Filles à marier (le terme Filles du Roy est venu plus tard) ; le voyage en mer et ses horreurs (le premier contingent avait voyagé 3 mois 3 semaines et 3 jours…. On avait alors manqué de nourriture, l’eau était imbuvable, 60 personnes sur les 250 passagers étaient décédées en cours de route, bref… pire qu’un bateau de croisière pris avec la Covid 19 !) ; l’accueil de ces filles en Nouvelle-France ; les fréquentations ; la signature du (ou des) contrats de mariage ; le mariage et l’installation du couple le plus souvent sur une terre concédée, là où la femme commençait sa mission :  donner naissance à des enfants ! Ensuite on a vu l’organisation de la vie politique, sociale, religieuse en Nouvelle-France.  On a étudié aussi des relations avec les premières nations.  On a également parlé du rôle de la sage-femme, des tâches qui attendaient ces mères… oh là là… elles étaient confinées pas rien qu’un peu avec 10 enfants à la maison, mais elles avaient toutes plusieurs projets….!!!! »

 

André Poutré dit Lavigne a signé un premier contrat de mariage, le 25 octobre 1667, avec Marguerite Loy ou Eloy (lui est nommé Poutray), contrat qui est annulé deux jours plus tard. Maryse Giard indique encore que « ce sont les Filles qui choisissaient leur époux, dû au grand déséquilibre des sexes : on parle d’une femme pour huit hommes ». Marguerite aurait donc trouvé une autre chaussure pour son petit pied ? Il semble qu’elle ait beaucoup cherché, car on trouve quatre contrats de mariage à son nom, les trois premiers annulés !

Mais notre cordonnier va être élu par une autre Fille, Jeanne Burel, originaire de Duclair près de Rouen, où elle est née vers 1649, avec qui le contrat de mariage est signé le 1ernovembre 1667. Elle aussi avait passé un premier contrat, le 21 octobre, avec un certain Pierre Lavoie, et l’avait annulé.

 

L'étonnante église Saint-Denis de Duclair, où Jeanne Burel fut baptisée
(image extraite du site fondation-patrimoine.org)

 

Ces deux Filles, Marguerite et Jeanne, sont en tout cas arrivées toutes les deux en Nouvelle-France le 25 septembre 1667, sur le même bateau, le « Saint-Louis » qui avait quitté Dieppe le 10 juin ; il est à noter qu’elles se sont mariées aussitôt le pied posé sur la terre ferme.

 

André et Jeanne se marient donc le 3 novembre 1667.

 

(image extraite de Geneanet)

Le troisième jour du mois de Novembre de l’année soixante sept, après les fiançailles et la publication d’un ban de mariage entre André Poutré fils de feu Pierre Poutré et de Philippe Rocquet ses père et mère de la Paroisse de St Gery de la Ville et Evêché de Valentienne d’une part Et Jeanne Burel fille de feu Daniel Burel et d’Anne Le Suisse ses père et mère de la Paroisse de St Denys du Clair Diocèse de Rouen d’autre part, Monseigrl’Evesque les ayant dispensés des deux autres bans et n’ayant découvert aucun empeschement légitime, Je soussigné Curé de cette Paroisse les ay mariés avec les cérémonies ordinaires de la Ste Eglise en présence des témoins connus Anthoine Ademar, Pierre Pezé dit la Faveur, Jacques Edoüin et Julien Jamain tous deux de cette Paroisse.

 

Le couple s’installe sur les terres concédées par le Seigneur de Sorel à ses anciens soldats. En 1681, ils sont là tous les deux, lui en qualité de cordonnier, et parents de six enfants (ils en auront douze au total) ; à l’époque ils possèdent un fusil, une vache et cultivent six arpents de terre. Sorel (ou Saurel), lui, vit avec sa femme (pas d’enfant cité), deux domestiques, quatre fusils, 43 bêtes à cornes, 62 moutons, 18 chèvres et possède encore 150 arpents de terre. Ceci dit juste pour la comparaison.

La concession est annulée en 1683, André et Jeanne emmenant leur petite famille à La Pointe-aux-Trembles – plus au sud sur le Saint-Laurent, aujourd’hui un quartier de Montréal. Il est toujours cordonnier, et les enfants continuent de naître. Il ne fait guère parler de lui, sauf exceptions : par trois fois il est en procès avec des voisins pour des histoires de creusement de fossé de drainage et d’écoulement d’eau…

Jeanne est décédée la première, le 17 avril 1724, André l’a suivie peu de temps après, le 1er juin 1724. Ils sont tous les deux inhumés à la Pointe-aux-Trembles. Ils ont tous les deux joué leur rôle de contributeurs au peuplement du Canada français : on leur dénombrait quelque 300 descendants vivants en 1760, des Poutré, Poudré, Poudret, Poudray, Poudrette et aussi Lavigne. Et surtout, ils sont représentatifs, tous les deux, de cet événement fondateur historique pour le Québec : la rencontre entre les Filles du Roy et le régiment de Carignan-Salières.

Et je m’amuse de penser que, même si Maryse Giard n’est pas ma cousine, un tout petit peu de sang valenciennois circule sans doute encore au Québec…

 

(photo des Amis du Musée de Valenciennes)

Merci à Vincent Hadot pour cette histoire !




[2] La plupart des arbres généalogiques concernant André Poutré donnent 1639 comme année de naissance, c’est une erreur due à une « pétouille » sur le registre des baptèmes. C’est en 1636 qu’il faut chercher pour dénicher cet acte.

[3] Samuel Venière, « Le régiment de Carignan-Salières, piliers de l’histoire canadienne », sur le site « anecdoteshistoriques.net ».

[4] Michel Langlois, « Le régiment de Carignan-Salières, des forces pour la paix, des bras pour la colonisation » in « Cap-aux-Diamants », numéro 23, automne 1990.

[5] Marine Gasc, « Les Filles du Roy ou la colonisation du Québec » sur le site « racontemoilhistoire.com »

[6] Courriel personnel du 3 juin 2020.