vendredi 9 avril 2021

Quelles sont ces fleurs qui prirent racine sur le terrain militaire ?

Je vous racontais l’autre jour l’histoire de l’hospice pour miséreux transformé en hôtel de luxe[1] ; voici aujourd’hui celle du champ de manœuvres militaire changé en parc floral. Décidément, Valenciennes sait prendre des décisions radicales !

Le grand champ de manœuvres se trouvait sous les remparts,
aujourd'hui remplacés par les boulevards Watteau, Pater, Eisen, etc.
(document personnel)

La Plaine de Mons, comme l’appellent mes concitoyens, a longtemps résonné d’une connotation militaire. Du temps des remparts, c’est la Plaine de Mons qu’on inondait lorsqu’on voulait éloigner l’ennemi de nos murs. Une fois les remparts rasés, c’est encore la Plaine de Mons qui servait de terrain aux exercices des militaires. La paix aidant, ce grand terrain en ville accueille aussi de temps en temps les « grands événements », sert de base arrière aux défilés spectaculaires (comme celui qu’on organisa pour Napoléon III en 1853[2]), reçoit les cirques ambulants – notamment celui de Buffalo Bill en 1905[3].

C’est donc là que vont s’épanouir, en 1954, les grandes Floralies Valenciennoises encore si vives dans la mémoire de ceux qui s’y sont rendus.

 

Les Floralies sont des événements très prisés dans nos contrées septentrionales. Les Belges en particulier sont des champions de ce genre de manifestation. Les Floralies ne sont pas un simple marché aux fleurs ni un banal salon du jardinage. C’est un spectacle. C’est une succession de mises en scène florales, de décors végétaux, de bouquets multicolores, dont l’unique objectif est d’épater le visiteur. Les tableaux doivent vous laisser bouche bée, sinon c’est raté.

Mais tout en épatant le visiteur, les obtenteurs sont aussi là pour présenter aux gens de métier leurs nouveautés, leurs créations, leurs hybridations – derrière des Floralies se cache un marché professionnel d’horticulture et de motoculture. Dans les coulisses du spectacle, on signe des contrats.

 

Les grandes Floralies Valenciennoises de 1954 ne sont pas les premières que la ville organise. D’ailleurs, ce n’est pas la ville qui les organise, c’est la Société d’Horticulture, dont la création remonte à 1876[4]. C’est dans l’enceinte du lycée Wallon que la Société proposera, du 14 au 18 juillet 1921, au cours des fêtes célébrant le bicentenaire de la mort d’Antoine Watteau, les premières Floralies Valenciennoises. En 1924, du 14 au 22 juin, des Floralies se tiendront place Poterne. En 1926, du 26 juin au 5 juillet, c’est la Cité des Cheminots qui accueillera les « Floralies du Cinquantenaire » (il s’agit des cinquante ans de la Société d’Horticulture qui s’est, depuis la fin de la première guerre, ouverte aux jardins ouvriers).

 

(image extraite du site Rakuten.com)

Enfin, le champ de manœuvres verra l’établissement des Floralies en 1930, du 21 au 30 juin, et elles y reviendront en 1934, du 20 au 29 octobre.

 

"Les IIIes Floralies Valenciennoises furent placées sous la très haute présidence
de S.M. le Roi des Belges et de M. Doumergue, président de la République
et sous la présidence d'honneur de M. le Président du Conseil et des ministres
des Affaires étrangères, de l'Instruction publique et des Beaux-Arts,
du Travail, du Commerce et de l'Industrie,
et sous la présidence effective de M. Fernand David, ministre de l'Agriculture."
(extrait du site Bachybouzouk.free.fr)


(image extraite du site Rakuten.com)


Toutes ces manifestations, dont le souvenir s’est noyé dans l’oubli, ont été mises en œuvre par le même couple : Marceau Plumecocq (1888-1956) et son épouse Zélia née Clinquart (1888-1973). Marceau Plumecocq, qui n’était à l’époque qu’un directeur de succursale de banque à Saint-Amand, s’est vu confier les rênes de la Société d’Horticulture en 1920, avec la mission de relancer ses activités après la première guerre mondiale – sa femme continuant son œuvre après son décès. Le couple rencontrera le succès dans toutes ses initiatives, à la grande satisfaction du conseil d’administration de la Société, alors toujours présidé par le maire.

Lorsque ce maire fut Pierre Carous (élu de 1947 à 1988), il forma plusieurs vœux : que de grandes Floralies se tiennent au printemps 1954, qu’elles aient lieu sur la Plaine de Mons, et qu’ensuite une partie de l’exposition soit transformée en jardin public, à demeure. Il fallait être culotté pour choisir l’année 1954, quand on sait que Valenciennes fut gravement défigurée pendant la deuxième guerre mondiale et que sa reconstruction ne fut terminée et « inaugurée » par le Général de Gaulle qu’en 1959.

Mais soit. Va pour une grande exposition florale internationale sur la Plaine de Mons. Elle aura lieu du 23 avril au 2 mai 1954. L’affiche, qui reprend le visuel de 1934, déjà repris d’une peinture de Lucien Jonas, tente d’annoncer les milliers et les millions de ci et de ça qui vont à coup sûr vous éblouir :


(image extraite du site Vintagepostersnyc.com)

"80.000 m2 fleuris par des exposants de 18 pays, avec des millions
de plantes et arbustes, 10.000 rosiers et 800.000 tulipes et jacinthes" !
(image extraite de la revue Valentiana n° 17)


Line Renaud, aussi célèbre à l’époque qu’aujourd’hui, vient en personne couper le cordon de l’inauguration.

 

(image extraite du site Rakuten.com)


Martine Carol donne de sa personne, déguisée comme la belle dame de l’affiche, pour mettre en valeur la première « rose bleue », une obtention de François Dorieux baptisée « Floralies de Valenciennes » :

 

(image extraite du site Rakuten.com)
Ce rosier grimpant très parfumé s'est vendu à plus de 10.000 exemplaires par an
entre 1954 et 1965.

 

Et un magnifique banquet fut offert à MM. les membres de la presse et du jury international, sous la présidence de Philippe Olmi, bien oublié Secrétaire d’Etat à l’Agriculture.

 

(image extraite du site Rakuten.com)




(Ces quatre photos extraites de la page Facebook de Richard Lemoine)


Ces grandes Floralies furent un triomphe. On aurait compté quatre millions de visiteurs ! Les abonnés de la page Facebook de Richard Lemoine (intitulée « Amoureux de Valenciennes ») se souviennent encore de leur éblouissement soixante ans plus tard : « J’y étais ! » « J’avais le choix entre le cinéma ou les Floralies ; grâce à ma grand-mère j’ai fait les deux » « Je me souviens y avoir été l’année où il y a eu la première rose bleue exposée » « J’y suis allée avec l’école » « J’y suis allé avec mon grand-père » « C’était magnifique ! » « Un émerveillement ! » « J’habitais rue des Glacis, il y avait un monde fou ! » Etc, etc, etc. On voit les yeux briller dans ces commentaires !

 

Zélia et Marceau Plumecocq
(image extraite de la revue Valentiana n° 17)
                                                                                     

Ce succès fut aussi celui du couple Plumecocq. Marceau fut surnommé par la presse « le Napoléon des fleurs » ! 

Zélia se vit dédicacer une rose, « Madame Plumecocq » (obtention Gaujard) ; elle donnera aussi son nom à un rhododendron et à un hortensia. 

(image extraite du site Flickr.com)

Mais surtout, en « récompense » du succès phénoménal des Floralies de 1954 et du coup de projecteur positif que la manifestation a braqué sur la ville, Marceau Plumecocq est nommé Officier dans l’ordre de la Légion d’Honneur (Zélia le sera en 1961), il reçoit le diplôme du Prestige de la France, et il se voit confier la présidence active de la Société d’Horticulture, en cumul avec son rôle d’administrateur-directeur. Mais il est déjà au bout du chemin : la mort l’emporte le 2 mai 1956, dans sa 68année.

 

Le jardin public souhaité par la municipalité sur l’emplacement des Floralies est créé en 1957. Tout naturellement, on lui donne le nom de « Square Marceau Plumecocq ». Ce square a bien failli disparaître, au milieu de l’urbanisation grandissante, choisi dans un premier temps par le maire actuel pour y construire une maison de retraite. Tout bien considéré – et riverains menaçant de devenir méchants ! – le square est resté in situ, et a même été rénové, agrémenté de statues et copies d’œuvres du Musée des Beaux-arts de Valenciennes. Il a perdu son nom de « Square Marceau Plumecocq » et même de « Jardin des Floralies » pour prendre celui de « Jardin des Prix de Rome ». Du moins, c’était prévu avant que Jacques Chirac ne trépasse car il s’appelle désormais « Jardin Jacques Chirac ». 


(photo personnelle)


Il a gardé deux souvenirs des Floralies : le Rieur, nom de la statue qui vous accueille à l’entrée du parc (une fontaine due au ciseau de Félix Desruelles), et le buste de Marceau Plumecocq, discrètement installé sur une pelouse, signé Albert Patrisse.

 

(photo personnelle)

 

Pouvait-on imaginer plus beau, plus grandiose, plus magnifique, plus exceptionnel spectacle que ces Floralies Valenciennoises de 1954 ? Eh bien oui ! En 1962, Zélia Plumecocq a réussi le tour de force d’organiser des Floralies Valenciennoises encore plus extraordinaires que celles de 1954 ! A nouveau, la presse a trouvé les superlatifs les plus grandioses pour saluer la manifestation ; à nouveau, les Valenciennois ont les yeux qui brillent lorsqu’ils évoquent les souvenirs de leur visite des lieux.

Et puis, plus rien. Fini, les grandes expositions-spectacles. Le champ de manœuvres a disparu sous les lotissements et les terrains de sport. Le temps a effacé l’effervescence et l’enchantement. Désormais, place à l’avenir !

 

(image Google Maps)




[1] Voir dans ce blog mon article « Quel est cet hôpital qui ne soignera plus jamais ? » édité le 8 mars 2021.

[2] Voir dans ce blog mon article « Quel est cet empereur qui prit le train incognito ? » édité le 27 janvier 2020.

[3] Voir dans ce blog mon article « Qui sont ces Peaux rouges au pays des Gueules noires ? » édité le 14 juin 2017.

[4] Pour le détail de l’histoire de la Société d’Horticulture, voir l’article de Bernadette Dupont-Carpentier dans Valentiana n° 13 et 17.

mercredi 24 mars 2021

Qui sont ces sculpteurs qui font galante fête à Watteau ?


Inauguration du monument à Watteau, par Constant Moyaux
(image extraite de "Valentiana" n° 19)


Dimanche 12 octobre 1884, Valenciennes dégouline sous une pluie battante. Pas de chance : le ciel s’est invité à l’inauguration du monument érigé en hommage à Antoine Watteau – or rarement célébration se sera fait autant attendre, et encore plus rarement initiative aura fait couler autant d’encre !

 

Un mot sur Watteau d’abord. Antoine Watteau est né à Valenciennes, paroisse Saint-Jacques, le 10 octobre 1684. Il est le fils d’un couvreur et marchand de tuiles. Développant très tôt un goût artistique, il entre en apprentissage à dix ans, croit-on[1], chez le peintre valenciennois Gérin puis, « peu de temps après », se fait embaucher à Paris chez un fabricant de peintures pour réaliser des copies d’images pieuses. Il se lie d’amitié avec Claude Gillot, auprès de qui il prend le goût des scènes de théâtre et des fantaisies galantes qui feront sa renommée. En 1712, il devient membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture. Antoine Watteau n’a jamais eu une très bonne santé. Il meurt à 36 ans, « peut-être » de la tuberculose, à Nogent-sur-Marne, le 18 juillet 1721 (si la pandémie s’arrête, Valenciennes fêtera peut-être cette année le tricentenaire de sa mort).


L'Embarquement pour Cythère
Toile de 1717 réalisée par Watteau pour sa "réception" à l'Académie. Musée du Louvre
(image extraite de Wikipédia.fr)

C’est Jean-Baptiste Carpeaux qui, le premier, désira rendre hommage à Watteau en lui consacrant un monument. Dès 1860, il proposa un projet à nos édiles, pour remercier sa ville natale de l’aide qu’il avait reçue d’elle à ses débuts. Son idée est de réaliser le monument en marbre (d’abord une simple statue sur un simple piédestal) et de l’installer sur la Place d’Armes, là où se trouvait autrefois la statue de Louis XV sculptée par Jacques Saly[2]. Carpeaux ne demande aucun paiement, juste le remboursement de ses frais. La municipalité donne son accord, mais le projet est mis de côté par le sculpteur – qui y revient en 1867, imaginant cette fois la belle fontaine que nous connaissons.

Carpeaux par lui-même
(image extraite du site WahooArt.com)


« Le Monde Illustré » en donne cette description (sans illustration !), le 18 octobre 1884 :

            « Ce monument est une riche fontaine où la figure de Wateau[3] n’est que l’élément principal d’un vaste ensemble décoratif, inspiré, dans ce qu’il y a de plus charmant, par le style du dix-huitième siècle. Cette figure s’élève sur trois piédestaux successifs, dont l’un, supérieur, est orné, sur la face principale, d’une inscription dédicatoire, sur les deux autres faces, aux angles, de gaines d’où sortent des nymphes et des satyres. 

Le piédestal inférieur est plus large ; il porte sur ses faces des mascarons lançant de l’eau dans des coquilles et soutient assises, à ses angles, de spirituelles figurines.

            La base de la fontaine est entourée d’une balustrade aux formes capricieuses, décorée de quatre groupes de cygnes, empruntés aux armes de la ville de Valenciennes[4]. »

(photos personnelles)


Mais pour passer du projet à la réalisation, Valenciennes va prendre son temps. Pour ranimer la flamme, Jean-Baptiste Carpeaux envoie au Salon de 1870 le modèle de sa statue, en plâtre (elle rejoindra ensuite le musée de Valenciennes). En 1874 il se fend d’un devis détaillé pour rassurer la ville sur le montant de la dépense. Toujours pas de suite.


Watteau par Carpeaux. Musée des Beaux-Arts de Valenciennes
(photo extraite du site Valenciennesmusee.valenciennes.fr)


Et le 12 octobre 1875, Jean-Baptiste Carpeaux meurt à Courbevoie, chez le prince Stirbey[5]. Peut-on penser que Valenciennes a eu honte de ses atermoiements ? En tout cas, ce sont les artistes qui vont mener à bien le souhait de Carpeaux et nous amener jusqu’à cette inauguration de 1884.

Louis Auvray
(image extraite du site Wikipedia.fr)


Louis Auvray, d’abord. Né à Valenciennes en 1810, ce sculpteur n’a pas ménagé sa peine pour trouver les fonds nécessaires. Il est déjà l’auteur d’un premier « monument à Watteau », celui qui se trouve à Nogent-sur-Marne. J’y reviendrai tout à l’heure. Pour Valenciennes, il décide de lancer une double souscription afin de réaliser, outre la fontaine Watteau, un monument d’hommage à Carpeaux destiné au cimetière. En sa qualité de président de « L’Union artistique, littéraire et scientifique valenciennoise », il nomme le 11 décembre 1875 une Commission « chargée de recueillir les souscriptions pour le tombeau de Carpeaux et le monument de Watteau. » On y trouve entre autres les noms de Bruno Chérier (peintre), Jules Crauk (docteur en médecine), Moyaux (architecte), Paul Wallon (architecte, fils d’Henri Wallon), ou encore Ernest Hiolle (statuaire).

Ernest Hiolle
(image extraite du site a-cambrai.fr)


C’est précisément Ernest Hiolle qui va réaliser le monument, suite à la disparition de Carpeaux. Né en 1834 à Paris, mais pur Valenciennois, Hiolle est un de ces sculpteurs « romantiques » typique du XIXe siècle. C’est donc lui qui a modelé, d’après les esquisses de Carpeaux, les quatre figures d’enfants qui ornent la fontaine, et qui font le ravissement des spectateurs. Je reprends le « Monde Illustré » du 18 octobre 1884 : « M. Hiolle, ancien prix de Rome, a traité les figurines d’angle – deux jeunes garçons et deux fillettes – avec une touche fine et légère ; il leur a donné un air piquant et animé, dignes de Wateau et de Carpeaux. »

 

(photo personnelle)


En juillet 1876, Louis Auvray se réjouit : « Le tombeau de Carpeaux et le monument de Watteau vont recevoir un commencement d’exécution. » Il explique que l’Etat a mis à la disposition de la ville le bronze nécessaire, que « M. Autin, l’emballeur par excellence des sculpteurs », est venu chercher la statue en plâtre de Carpeaux que Hiolle remettra à « M. Mols, fondeur recherché des artistes », le coût de la fonte étant porté par « un généreux Valenciennois ». Il s’agit d’Alcide Boca, industriel et homme d’affaires. 

Alcide Boca
(image extraite du site Geneanet.com)


Il était membre de la Chambre de Commerce, vice-président des mines de Douchy, censeur de la Banque de France, et encore membre du Bureau d’assistance judiciaire, du Conseil d’hygiène, et adjoint au maire. Ce généreux personnage, à qui sa nécrologie donne « un caractère énergique, parfois même un peu rigide », ne verra pas le monument à Watteau achevé : il est mort en 1882.

Louis Auvray, tant qu’il y est, suggère que, peut-être, d’autres Valenciennois aisés pourraient payer la fonte des quatre petits personnages créés par Hiolle ? L’idée n’a pas trouvé preneur ! On fait donc la quête, et se succèdent les concerts, les bals, les loteries, les parades organisés au profit des deux monuments.

 

L’argent est un problème, l’emplacement de la fontaine en ville en est un autre. Le « Courrier du Nord » écarte d’emblée la suggestion d’un de ses lecteurs : le square de la gare. A l’époque, en effet, un jardin se trouvait aux abords de la gare de chemin de fer. Impossible, explique le journal : le terrain appartient au génie militaire, lequel aurait le droit de faire abattre le monument dès qu’il lui conviendrait. Autre idée saugrenue : celle d’un membre du Conseil municipal qui suggère qu’on remplace le monument à Froissart par la fontaine Watteau, et qu’on déménage Froissart sur le square Carpeaux. Idée non retenue.

On sait que Carpeaux voulait que sa statue soit érigée sur la Place d’Armes, pour faire écho à la statue d’hommage à Louis XV vandalisée à la Révolution. Les arguments ne manquent pas pour cet emplacement : fidélité au souhait de Carpeaux, grandeur du site, orientation qui permettrait de voir le monument depuis toutes les rues alentour. Un problème se pose quand même, car la statue de Watteau n’est pas faite pour être vue de dos. Où la poser, sur la place ? Les discussions sont enflammées.

L’autre emplacement envisagé, est celui du square Carpeaux. C’était le nom qu’on donnait autrefois à l’actuel jardin qui borde l’église Saint-Géry (l’actuel square Carpeaux n’existait pas), jardin qui à l’époque n’existait pas. C’est précisément cette non-existence de rien qui pose problème, d’autant qu’on découvre que la ville avait promis cette place à la Compagnie des tramways pour y construire un garage (promesse, à vrai dire, facile à reprendre). S’il faut créer tout un jardin autour du monument, arguent les « anti », le montant de la facture va s’en trouver fortement augmenté. Les « pro », eux, estiment que l’installation d’un rideau de verdure pourrait avantageusement cacher l’église Saint-Géry, « cette vieille façade si triste à l’œil et si affreusement délabrée[6]. » Nouvelles flammes dans les discussions.

La municipalité finit par décider de faire élaborer une maquette  grandeur nature du monument à Watteau, et de « l’essayer » sur les emplacements envisagés. Toute la population pourra y aller de son « je suis pour », « je suis contre », sachant qu’au final – et au dernier moment – la fontaine sera installée à l’endroit où nous la connaissons aujourd’hui : square Carpeaux.

 

En 1882, la « commission Watteau » fait le choix de la pierre qui sera utilisée pour construire la fontaine. Ce sera la pierre bleue de Soignies, « la plus facile à travailler, la plus solide sous notre climat, et comme s’alliant heureusement, en outre, avec le bronze[7]. » Le Conseil municipal ne procédera que le 20 mai 1884 à l’achat des vingt et un mètres cubes nécessaires, auprès des Carrières Wincqz et Cie à Soignies (il ne faut pas oublier que c’est au début de 1884 que s’est déclarée la grande grève des mineurs d’Anzin, qui a valu la visite de Zola à Valenciennes[8] – important souci municipal s’il en est).

La commission décide aussi, sur l’avis de plusieurs artistes, de ne pas réaliser, sur les faces latérales du piédestal du monument, deux bas-reliefs en bronze prévus par Carpeaux, représentant deux tableaux de Watteau. A la place, seront gravés les titres des principales œuvres du peintre.

 

(photos personnelles)

Le 11 mars 1884, alors que de nombreux points – dont l’emplacement – sont encore en discussion, le Conseil municipal décide que l’inauguration du monument aura lieu le 12 octobre suivant, qui est le dimanche le plus proche de l’anniversaire de Watteau, né un 10 octobre. Au mois de juin, donc, le Conseil nomme une Commission chargée de préparer le programme des festivités.

L’un des temps forts de ces festivités sera l’exécution d’une cantate composée pour l’occasion, dont l’histoire mérite d’être racontée[9].

En 1868, connaissant le projet de Carpeaux, la Société d’agriculture, sciences et arts de Valenciennes, anticipant l’inauguration du monument, avait mis au concours les paroles d’une cantate à exécuter le jour de la cérémonie. Le prix revint à Edmond Delière, qui était alors rédacteur en chef du « Guetteur de Saint-Quentin ». La Société d’agriculture mit ensuite au concours la musique de cette pièce en vers, le jury accordant son prix à José Barrière, en ces temps organiste de l’église Saint-Jacques du Haut-Pas à Paris. Les années passent, et la cantate prend la poussière dans les archives de la Société. Les membres de la Commission chargée des festivités de 1884 sont allés la rechercher et, la trouvant remarquable, en décidèrent l’exécution. Mais où était passé José Barrière ? On sait à Paris qu’il avait quitté la capitale après la guerre franco-prussienne, mais sans connaître sa destination. On a fini par le retrouver à Cherbourg, d’où il est accouru, armé de sa baguette de chef d’orchestre, pour diriger son œuvre le jour J !

Le programme, dans son ensemble, s’est voulu spectaculaire et mémorable :

 

Le Courrier du Nord, 23 septembre 1884
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

 

Tout le monde s’active pour être prêt, on sculpte les pierres, on pose les tuyauteries, on repeint l’église Saint-Géry, et au passage on garde des souvenirs :

 

Le Courrier du Nord, 23 septembre 1884
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)


Enfin on envoie les invitations, notamment aux ministres – lesquels ne montrent guère d’empressement à se rendre à Valenciennes à cette date, veille de la rentrée des Chambres. Seul David Raynal, ministre des travaux publics, inaugurant le même jour le chemin de fer de Valenciennes au Cateau, promet sa présence.

Comme on l’a vu, la pluie a gâché la fête, notamment plusieurs festivités prévues en extérieur n’ont pas pu avoir lieu (comme le feu d’artifice). La journée a néanmoins été « historique », et surtout, la fontaine – malheureusement sans eau – trône toujours sur ce qui est devenu le square Saint-Géry, ou le square Watteau, ou la rue de Paris, au choix…


(photo personnelle)

Peu de Valenciennois le savent, mais Watteau dispose d’un deuxième monument en ville, près du musée, sur le parking de la Place Verte. Ce monument, que certains appellent « Le couronnement de Watteau » à cause de la couronne de lauriers brandie par la demoiselle au-dessus de la tête du grand peintre, est dû au ciseau d’Henri Lombard (1855-1929). Le sculpteur l’a réalisé en 1908 pour la place du Carrousel à Paris. Mais cette place ayant été réaménagée en 1933, c’est Valenciennes qui a hérité de la statue. (Voir sous les notes, une mise à jour du 30 août 2023)

 

(photo personnelle)

 

Paris n’est pas restée sans buste de Watteau, puisque dès 1896 le sculpteur Henri Gauquié (1858-1927) et l’architecte Henri Guillaume (1868-1929) répondaient à une commande du Sénat et installaient, dans le jardin du Luxembourg, un monument composé d’un buste en étain (le peintre) posé sur une statue en pierre représentant une jeune fille lui offrant des fleurs. L’œuvre se situe au sud du jardin, en vis-à-vis, si l’on peut dire, du Lycée Montaigne.

 

(photo Jacques Pierre, que je remercie)

 

La commande du Sénat est avérée, mais l’idée du monument était dans l’air au préalable. Au début des années 1890, un groupe emmené par le peintre Carolus-Duran avait suggéré l’érection d’un tel monument d’hommage à la commune de Nogent-sur-Marne. Mais l’argent manqua, et Carolus-Duran déclara que, dans ces conditions, c’est au Luxembourg qu’une statue serait élevée.

 

Le troisième et dernier buste est aussi le premier, celui que Louis Auvray (1810-1890) a réalisé dans les années 1850 pour la sépulture de Watteau à Nogent-sur-Marne. Il est en marbre blanc, posé sur un piédestal en pierre. Le premier tombeau de Watteau disparut pendant la Révolution. Puis le XIXe siècle « bien-pensant » interdit l’édification à l’intérieur d’une église d’une statue rendant hommage à un peintre « licencieux », et le buste partit attendre son heure au musée du Louvre ! Il fallut le soutien appuyé de la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III, pour que le projet trouve enfin son aboutissement. Le monument s’élève désormais en plein air, sur l’emplacement de l’ancien cimetière paroissial de Nogent, devenu le parvis de l’église.


(photo extraite du site tripadvisor.fr)

Au nombre des souscripteurs on trouve la princesse Mathilde, mais aussi Carpeaux, statuaire, le baron de Maingoval, ancien député du Nord, Edmond et Jules de Goncourt, et de nombreux Valenciennois amateurs d’art. Ce monument fut inauguré le 15 octobre 1865.



[1] Ma source est Wikipédia, qui utilise beaucoup le conditionnel…

[2] Voir dans ce blog mon article « Qui est ce Jacques qui estima son nom sali ? », daté d’avril 2018.

[3] Tantôt un seul t, tantôt deux, Valenciennes préfère deux, Paris un seul.

[4] Voir dans ce blog mon article « Quels sont ces cygnes qui sifflent sur nos têtes ? » publié le 1er juin 2017.

[5] Voir dans ce blog mon article « Qui est ce prince qui charma Carpeaux ? » daté de décembre 2019.

[6] « Le Courrier du Nord », 10 avril 1884.

[7] « Le Courrier du Nord », 29 juin 1882.

[8] Voir dans ce blog mon article « Qui est ce député qui envoya Zola à Valenciennes ? » daté d’octobre 2019.

[9] Elle est justement racontée par « Le Courrier du Nord » du 30 août 1884.


Le 30 août 2023, le maire Laurent Degallaix annonce sur Facebook le déménagement de cette statue :



En réalité, elle se trouve place Cardon. Vous la voyez ?

(photo personnelle, 12 septembre 2023)




mercredi 10 mars 2021

Qui sont ces Landais qui viennent nous voir à pied ?

J’ouvre mon journal local (La Voix du Nord) daté du 14 mars 1964 à la page de Valenciennes et je lis :

Qui sont donc ces gens ?

 

Les téléspectateurs de la première heure (du temps de l’ORTF), se souviennent avec plaisir (parce que c’était rigolo) de l’émission « Intervilles » animée par les trois compères Simone Garnier (née en 1931), Guy Lux (1919-2003) et Léon Zitrone (1914-1995).


Le trio d'intervilles en 1987
(photo extraite du site Pinterest)
 

Intervilles était un jeu qui opposait deux villes, l’une du Sud, l’autre du Nord, au cours d’épreuves où il fallait sauter, plonger, ramper, courir et résoudre des énigmes… vous voyez le genre. Le « bouquet final » était une sorte de rodéo où s’affrontaient jeunes gens et jeunes vaches landaises – de nos jours les protecteurs des animaux crieraient au scandale ! – dans une sorte d’arène improvisée.

Quoi qu’il en soit, les deux premières villes à se tailler une renommée « intervilloise » furent, en 1962, Dax (dans les Landes, justement) et Saint-Amand-les-Eaux dont le maire, Maître Donnez, connut une célébrité nationale sous son diminutif de Jojo (pour Georges).


Les amuseurs aux vachettes aussi, acquirent une soudaine célébrité, au nombre desquels « Riri », de son vrai nom Louis Saget, né à Bordeaux en 1913. Son métier (lorsqu’il ne travaille pas à l’usine de foie de morue) : torero comique. Jouer avec les vachettes, c’est une vieille tradition en pays landais, tradition qui a séduit Guy Lux lorsqu’il préparait sa grande émission de télévision. Riri en a fait son métier, qu’on appelle « écarteur » dans les Landes.

 

Fin 1963, il lui vient une idée : à l’imitation de Fernandel dans le film « La Vache et le Prisonnier » (sorti en 1959), Riri décide de parcourir à pied les quelque 900 kilomètres qui séparent Dax de Saint-Amand-les-Eaux, accompagné d’une vache non pas landaise mais gentille et docile, qu’il appelle Thérèse (le prénom de sa femme !). Ce périple de Riri et Thérèse va être suivi par toute la presse française au fur et à mesure de l’avancée de l’itinéraire, et par des foules amusées et admiratives de l’exploit. A chaque étape, Thérèse se laisse caresser et Riri signe des cartes postales, qu’il met en vente pour couvrir les frais de gîte et de couvert.

Le 18 décembre 1963, Riri part donc de Dax, rejoint Bordeaux, Angoulême, Poitiers, Tours… en réalité les étapes sont très courtes, une vingtaine de kilomètres par jour. La traversée de Paris s’effectue sous le regard effaré de la maréchaussée, mais sans encombre. Et le 15 mars 1964, c’est l’arrivée triomphale à Saint-Amand, avec accueil par le maire, les flonflons de l’harmonie municipale et… une pluie diluvienne !

 

Bien sûr, Riri et Thérèse sont passés la veille par Valenciennes. Ils se sont montrés au marché, et le clown écarteur a signé ses cartes postales « chez Rémi, électricien, rue de la Poste ». Je laisse « La Voix du Nord » raconter l’étape :

Nous avons rencontré Riri hier à Valenciennes [vendredi 13 mars]. Il se trouvait au café du « Phénix », chez M. Gaston Cantegrit, un Dacquois qu’il connaît bien. Riri travaillait autrefois chez le père de M. Cantegrit, un « ganadero », c’est-à-dire un éleveur de bêtes sauvages espagnoles ou portugaises que l’on entraîne pour les combats. Ils se sont retrouvés avec la joie que l’on devine. Riri a passé la nuit dernière au « Phénix » tandis que Thérèse était confortablement installée dans une remise du Modern-Hôtel, rue de Lille, où M. Monchecourt, propriétaire de l’établissement, avait aménagé une étable pour que son « invitée » puisse se reposer dans les meilleures conditions.

 

Riri et Thérèse au café "Le Phénix" à Valenciennes
(photo La Voix du Nord, 1964)

Qu'est-il resté de l'exploit ? Juste un souvenir très sympathique. Trois mois de marche à pied pour la vache et son « écarteur », rien que pour relever le défi, pour l’amitié entre deux villes, pour le plaisir de se rendre visite.

Louis Saget dit Riri est mort à Bayonne en 1996.