dimanche 15 novembre 2020

À quelle heure part la diligence ?

Il m’arrive (il m’arrivait, avant le confinement) de choisir de passer la journée à Paris, en prenant le train le matin et idem le soir, moins de deux heures de trajet, tout ça pour trois clopinettes grâce à ma carte « Avantages Seniors ». Le rêve pour un Valenciennois de l’ancien régime ! Voyager, avant la Révolution, c’était quasi la galère. Il fallait prévoir, organiser, et sortir son porte-monnaie. C’était donc réservé (je pense) aux personnes bien portantes, et bien argentées.

Imaginez donc que nous sommes en 1786 (c’est la date de l’Almanach [1]que j’ai consulté) et que nous souhaitons, vous et moi, nous rendre à Paris pour affaires. Depuis que Colbert s’y est intéressé, un siècle plus tôt, l’administration des routes est prise un peu plus au sérieux. Elles ont été classées selon le trafic attendu et un budget a été créé pour leur entretien. Le réseau se développe, même si elles ne sont encore faites que de pierres et de cailloux.

A la toute fin du XVIIe siècle, la diligence a commencé à remplacer le coche, notamment pour les longs déplacements. Aussitôt des entrepreneurs se lancent dans des « services de diligence » à titre privé. C’est le cas à Valenciennes ; l’Almanach cite les noms des directeurs : Messieurs Delcourt et Meurice rue Capron, Bécourt rue Cardon, Martin rue de Cambrai, Nollet puis Lasselin à la Placette, tous s’occupent de vous faire voyager avec autant de régularité que possible.

 

Victor Venner, "La diligence devant l'auberge", sur le site coutaubegarie.com

 

« Les diligences, explique Mireille Pailleux [2], sont vers 1760 des voitures énormes, pouvant transporter seize voyageurs, compartimentées : à l’avant le coupé (trois places de luxe), l’intérieur où l’on trouve deux banquettes de trois places chacune, en vis-à-vis, et à l’arrière la rotonde comprenant deux places. L’impériale comporte trois places, les moins chères, donc exposées aux intempéries. »

Je ne trouve pas, dans mon Almanach valenciennois, de tarifs différenciés selon la place qu’on occuperait dans la diligence. On paye à la distance : pour Valenciennes-Sedan, prévoyez 16 livres et 10 sous ; pour aller à Lille, 10 livres ; Douai et Maubeuge sont plus proches, 3 livres et 10 sous seulement ; pour Valenciennes-Paris il faut sortir une fortune : 40 livres et 4 sous ! Et si vous avez des bagages, vous payez un supplément, toujours en fonction de la distance à parcourir.

Parfois cette distance est assez courte pour que le tarif ne dépasse plus la livre : 30 sous pour aller au Quesnoy, 20 sous pour aller à Condé, ce sont vraiment deux villes voisines.

 

Alors, à quelle heure part la diligence ?

Pour Sedan, on ne sait pas ! On sait qu’elle arrive à Valenciennes le lundi à 11h du matin et qu’elle part tous les mardis. Elle « loge » (comme dit l’Almanach) au Pot d’Etain, 31 rue Cardon. Pour parcourir les quelque 145 kilomètres, la diligence met presque quatre jours, arrivant à destination dans la journée du vendredi. Elle annonce en effet plusieurs étapes, pour dîner (à midi) et pour coucher – et pour s’occuper des chevaux !

C’est au Pot d’Etain aussi qu’on peut prendre la diligence pour Le Quesnoy (16 km), l’après-midi des lundi, mercredi et samedi, à 2h en hiver et à 4h en été.

 

Lille n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres, que la diligence parcourt en une journée, passant par Saint-Amand, Orchies et Pont-à-Marcq. Elle part de la Placette (dans le quartier de l’esplanade), chaque lundi, mercredi et vendredi, à 6h du matin. S’adresser à Monsieur Nollet (en 1786), l’année suivante à Monsieur Lasselin.

 

Le Lion d’Argent, au 23 rue de Cambrai, « loge » deux diligences : l’une pour Douai, l’autre pour Maubeuge. Le trajet pour Maubeuge s’effectue via Bavay, un petit 40 kilomètres. La diligence part à 7h du matin, été comme hiver, le mardi et le vendredi.

Pour Douai (environ 35 kilomètres, via Bouchain), on a établi des horaires d’hiver (départ à 8h du matin, arrivée le soir) et des horaires d’été (départ à 5h du matin, arrivée à midi). La diligence part les mardi, jeudi et samedi de chaque semaine.

 

Pour aller à Condé (13 km), rendez-vous au Saumon, 12 rue de Tournai. C’est là qu’arrive la diligence qui fait l’aller-retour les lundi, mercredi et samedi ; elle repart à 3h en hiver, à 5h en été.

 

(Image extraite du site jeanmichel.guyon.free.fr)





















 

Quant à la diligence pour Paris – celle que nous souhaitons prendre, je vous le rappelle – elle fonctionne aussi en horaires d’été ou d’hiver, et part chaque dimanche, mardi et vendredi. Elle « loge » à La Cour de France, 11 rue Capron. 

En été (du 1er avril au 1er octobre), elle part à 6h du matin ; elle s’arrête à Cambrai pour déjeuner, à Péronne pour coucher, le lendemain à Pont (dans l’Oise) à nouveau pour déjeuner, et arrive à Paris à 7h du soir.

En plus des étapes annoncées, la diligence s’arrête, été comme hiver, pour éventuellement prendre des voyageurs (ou les laisser descendre !), à Bouchain, Roye, Gournay et Louvres.

En hiver, le voyage est plus long ! Du 1er octobre au 30 mars, la voiture part (toujours les dimanche, mardi et vendredi) à midi. Elle s’arrête à Cambrai pour coucher, le lendemain à Péronne pour déjeuner, à Pont pour souper, et enfin arrive à Paris à 8h du matin, soit le surlendemain du départ.

Embarquons donc, mesdames messieurs, et traversons la Picardie en souhaitant que la voiture ne verse pas dans le fossé, ni qu’il ne faille en descendre pour la pousser dans les montées, et en espérant que les auberges-étapes seront accueillantes et confortables…


 

L'intérieur d'une auberge au XVIIIe siècle

 



























Sans vouloir vous effrayer, je dois aussi vous prévenir que, dès que nous aurons quitté le Hainaut, nous allons perdre tous nos repères quotidiens.

Ces kilomètres que j’ai utilisés pour vous donner la distance entre les différentes villes, n’existent pas au XVIIIe siècle. On parle en lieues, en pieds, en pouces. Le pied de Paris (dit pied de Roi) se divise en douze pouces ; le pied de Valenciennes (le pied Hainaut) en dix pouces seulement ; il est donc plus court d’un douzième que celui de Paris, méfiez-vous.

Si vous venez à Paris pour vendre les belles toiles de Valenciennes, apprenez à compter « à la française ». L’aune commune de Paris a 44 pouces ; l’aune pour les draps et les étoffes de laine, 43 pouces 10 lignes 2 cinquièmes ; l’aune pour les toiles n’a que 43 pouces 8 lignes ; notre aune de Valenciennes, elle, a 27 pouces 6 lignes. La correspondance est de 5 aunes communes de Paris pour 8 aunes de Valenciennes.

Si votre marchandise est liquide, sachez qu’à Paris on la mesurera en setier. Un setier contient 4 quarts, ou 8 pintes, ou 16 chopines, ou 32 demi-setiers, ou 64 poinçons, ou 256 roquilles. Tandis qu’à Valenciennes, les liquides se mesurent par pot. Un pot vaut 2 demi-pots ou 2 canettes, ou 4 pintes, ou 8 demi-pintes, ou 16 potées, ou 32 demi-potées.

S’il vous faut peser votre marchandise, soyez sur vos gardes : il est d’usage de donner 105 livres poids de Valenciennes pour 100 livres poids de Paris (ou poids de marc). Je vous fais grâce des détails sur les divisions du poids de marc en onces, gros, deniers, et grains…

A propos de grains : venez-vous vendre du grain ? Ne vous trompez pas de mesure ! Le blé se mesure à Paris par muid. Un muid contient 12 setiers, ou 24 mines, ou 48 minots, ou 144 boisseaux, ou 2304 litrons. A Valenciennes, le blé se mesure par mencaud. Le mencaud contient 2 vasseaux, ou 4 quartiers, ou 8 demi-quartiers, ou 16 pintes. Voici les correspondances entre toutes ces mesures, gardez bien ce petit tableau avec vous :

 


Pourquoi faire simple ? Ce qui vaut pour le blé ne vaut pas pour les autres grains. Ainsi, le setier d’avoine fait le double de celui de froment (Paris), et le mencaud d’avoine est d’un tiers plus fort que celui de froment (Valenciennes). Un boisseau de froment « de bonne qualité » pèse environ 20 livres, le mencaud 80 livres, poids de marc.

 

 

(Image extraite du site criollita.fr)

 

Bien sûr, qui dit commerce et bonnes affaires dit aussi espèces sonnantes et trébuchantes. Je vous fais confiance pour ouvrir l’œil. Ici, je donne la parole au chanoine Loridan [3] : « La livre Hainaut se subdivise comme celle de France en 20 sols Hainaut et chaque sol (ou sou) en 12 deniers, avec cette différence que la livre Hainaut ne vaut que 12 sols 6 deniers de France, soit exactement 0 fr 62, attendu que 8 livres de cette monnaie ne font que 5 livres Tournois » (livre Tournois et livre de France sont synonymes). Loridan poursuit – et je vous invite à bien vous accrocher : « De plus, on y compte aussi (à Valenciennes) par florins et patars (ou patards), pistoles et patacons. Le florin étant de 20 patars ou 25 sols, le patar ou sol parisis vaut 15 deniers. La pistole est de 10 livres et le patacon est un petit écu de 3 francs, ou 2 florins 4 patars, car 100 patacons font 240 florins. » L’Almanach de 1786 donne une dernière précision : « Il y a encore une autre manière de compter à Valenciennes, qui est particulière au commerce des toilettes (nos grandes pièces de fine batiste en lin), dont les achats se font par piettes : la piette vaut 30 sous Hainaut ou 18 sous 9 deniers de France. » Et vous voilà armés pour commercer avec un Parisien. 

 

« C’était mieux avant » a-t-on coutume d’entendre chez les personnes nostalgiques de leur jeunesse. Pour les voyages, c’est quand même beaucoup mieux maintenant !



[1] La « bibliothèque numérique » de Valenciennes permet de consulter en ligne toute la collection des Almanach de Valenciennes dont le plus ancien est daté de 1786.

[2] Voir son article « Comment circulaient nos ancêtres », extrait du n° 33 de la Revue du Cercle de Généalogie et d’Histoire du Crédit Lyonnais (nov-déc 2000).

[3] Jules Loridan, « Valenciennes au XVIIIe siècle », 1913.

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