mercredi 17 novembre 2021

Par quel mystère le Mystère de 1547 s'est-il multiplié comme des petits pains ?

En 1547, eut lieu à Valenciennes un événement théâtral d’une envergure exceptionnelle, qui fit parler de lui à l’époque avec émerveillement, et qui aujourd’hui encore est cité en exemple et fait l’objet d’études passionnées : je veux parler de la représentation du Mystère de la Passion de Jésus-Christ, en ville, durant vingt-cinq journées, les rôles étant tenus par des bourgeois de Valenciennes. Rien, dans cet événement, ne peut passer inaperçu.

L’année 1547, déjà, n’est pas banale. La grande période des « Mystères », typiques des scènes religieuses médiévales, est passée. Ces mystères, toujours en vers, racontaient l’histoire d’un saint, ou un épisode de la vie de Jésus, et se voulaient d’une moralité édifiante. Par ailleurs, en 1547 nous sommes en plein tourbillon religieux avec le catholicisme qui cherche à reconquérir ses ouailles parties s’abreuver au lait du protestantisme – particulièrement à Valenciennes, ville conquise aux idées calvinistes. Enfin, n’oublions pas les guerres, incessantes guerres qui s’abattent sur les villes en causant incendies, pillages, mort violente des habitants ; au milieu du XVIsiècle, les Français et les Espagnols se disputent âprement notre territoire. Et les contrats que signeront les acteurs préciseront que « en cas de guerre » les représentations n’auront pas lieu.


La Bibliothèque Nationale, à Paris, possède un magnifique exemplaire du manuscrit du Mystère, qui est une œuvre d’art en soi-même. On peut le consulter à loisir sur le site gallica.bnf.fr[1] et admirer les illustrations réalisées par Hubert Cailleau, peintre miniaturiste valenciennois, qui a d’ailleurs fait partie des acteurs et qui signe dans le livre « 26 grandes miniatures et 28 cartouches peints ». Ce manuscrit a été terminé trente ans après la représentation (en 1577), pour le compte d’un « marchant et bourgeois de Vallenchiennes », nommé Charles Clauweet. C’est une mine d’or pour les amateurs, car il est assez exhaustif : tous les textes des scènes successives sont bien sûr présentés, mais aussi tous les décors et tous les costumes, les jeux de scène et les « trucages » (qu’on appelle des « secrets »), et encore les noms de tous les acteurs et des organisateurs de l’événement théâtral.

 

Une double page du manuscrit (Bibliothèque Nationale)

Alors de quoi s’agit-il ? Je ne vous fais pas languir plus longtemps. Le « Mistere par personnaiges de la vie, passion, mort, resurrection et assention de Notre Seigneur Jesus Christ » (c’est le titre exact du manuscrit) est un ensemble de 50.000 vers environ (soumis bien sûr à la censure et à l’autorisation de l’Eglise catholique), découpé en 25 épisodes joués les uns après les autres sur 25 journées, par 63 acteurs amateurs se partageant les 169 rôles du mystère. Les représentations eurent lieu « en la maison de hault et puissant prince Philippe de Croy, duc d’Aschot, gouverneur de la ville, laquelle estoit où sont a present logés les R.P. Chartreux…[2] »

 

Les acteurs jouaient sur une scène (qu’on appelle « hourdement ») installée dans la cour de l’hôtel de Croy. Selon Elie Konigson, historien qui a étudié le manuscrit dans le détail le plus fouillé[3], cette scène mesurait environ 58 m de long sur 17,5 m de profondeur. Elle présentait, les uns à côté des autres, les divers décors nécessaires au déroulement de l’action, avec, de gauche à droite : le paradis (posé sur une salle où jouaient des musiciens), la porte qui mène à Nazareth, le temple, la porte qui conduit à Jérusalem, le palais qui surmonte la prison, la maison des évêques, la porte dorée et la mer, le limbe des pères et, tout à droite, l’enfer.

 

"Le Téatre ou hourdement pourtraict come il estoit quant fut jouer le Mistere de la passion
de nostre Sr iesus christ anno 1547" par Hubert Cailleau (Bibliothèque Nationale) 

Selon les besoins de l’action, le palais deviendra la ville de Rome, la mer le lac de Tibériade, la salle où jouent les musiciens peut devenir la maison de Sainte Anne, etc. Et Cailleau se garde bien de représenter les machineries, tous les trucages derrière les « effets spéciaux » qui ont fait grande impression sur le public nombreux venu assister à cet événement sans pareil. La scène était recouverte de gazon, qui assourdissait les bruits de pas ; l’eau de la mer était figurée par des peaux de mouton, sur lesquelles le petit bateau pouvait glisser facilement. La gueule de l’enfer s’ouvrait et se fermait, crachait le feu et laissait voir les damnés et les diables, brrrr !

 

On ignore qui a écrit les textes (même si plusieurs noms sont cités ici ou là, mais sans preuve), et à vrai dire la plupart des spécialistes estiment qu’il est inutile de chercher. La Passion de 1547, comme tous les Mystères qui l’ont précédée, est une compilation de textes écrits antérieurement, parfois réarrangés, parfois enrichis de vers supplémentaires ou au contraire raccourcis, l’important étant de présenter un résultat final « bien ficelé » et accepté par les censeurs de l’Eglise. 

 

La représentation débuta le lundi de Pentecôte 1547. Les acteurs étaient obligés de venir tenir leur rôle, par serment devant notaire et sous peine d’amende ! Je rappelle que l’obligation dura 25 jours et que tous ces gens avaient un autre métier… Ils devaient être sur le hourdement à 7h du matin pour les répétitions, puis à 12h pour les représentations « les jours que on juera ». Cette expression, écrite en toutes lettres dans le contrat, laisse entendre qu’on ne jouait pas tous les jours. Contrairement à ce qui a été écrit par certains historiens, les 25 journées n’ont sans doute pas été consécutives – et je pense personnellement qu’il fallait laisser le temps aux acteurs d’apprendre les milliers de vers de leurs rôles, petit à petit. Elie Konigson estime qu’en outre, « plus le mystère était étalé dans le temps plus la ville pouvait en tirer profit[4] » étant donné les foules que l’événement a attirées en ville, y compris depuis les régions alentours.

 

Le public payait sa place : 6 deniers par personne. Certains pouvaient aussi acheter une place sur des gradins installés face à la scène (« sur un hourdement qu’on avait fait en ce lieu »), au prix de 12 deniers. Le succès fut phénoménal, la recette des 25 journées s’élevant à « 4 680 livres, 14 sols, 6 deniers ». A cette somme il faut ajouter le produit de la revente des costumes et des « ustensiles » utilisés par les acteurs : « 728 livres, 12 sols, 6 deniers ». Au final, une fois retranchés les frais des décors, costumes et mises en scène (4 179 livres, 4 sols, 9 deniers), l’affaire s’avère fructueuse puisqu’elle dégage un bénéfice de plus de 1 230 livres. Cette somme fut partagée entre tous ceux qui prirent part à la représentation, à quelque titre que ce soit, selon des modalités prévues et décrites dans le contrat d’obligation.

Le Mystère a fait merveille, jusqu’au bout.

 

Mais la Passion de 1547 n’avait pas fini de faire parler d’elle.

En 1878, à Paris, au Trocadéro et au Champ de Mars, se tient une Exposition Universelle, qui consacre une grande partie de ses « curiosités » au monde du théâtre. L’Echo de la Frontière, le 4 septembre 1878, écrit :

 

Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale est précisément
celui qui appartenait à la marquise de la Coste
(L'Echo de la Frontière, Bibliothèque de Valenciennes)

Un article intitulé « Les Merveilles de l’Exposition de 1878[5] » donne des précisions sur cette « scène » : il s’agit ni plus ni moins du hourdement d’Hubert Cailleau ! Il est présenté sous forme de maquette, à l’échelle de 3 cm pour 1 m, au milieu d’autres « scènes capitales » de pièces classiques en vogue à l’époque dans lesquelles on a choisi de présenter le décor de tel ou tel acte. « Cette exposition, déclare l’article, d’un intérêt véritable et peu ordinaire, a été due à l’intelligente initiative de MM. Nuitter, archiviste de l’Opéra, et de Watteville, directeur des sciences et lettres au ministère de l’instruction publique. » Le propos est de montrer l’évolution des scènes théâtrales au fil du temps, Valenciennes représentant les mystères médiévaux. Nicole Wild[6] apporte une précision supplémentaire : c’est Charles Garnier, architecte de l’Opéra, qui fut chargé de la reconstitution des deux théâtres « antiques », celui d’Orange et celui du Mystère de Valenciennes. Et deux décorateurs de la Comédie-Française, Messieurs Duvignaud et Gabin, réalisèrent les maquettes.

La maquette du Mystère de 1547 mesure 1,45 m de large, 54 cm de profondeur et 92 cm de hauteur. Elle fut, après l’Exposition, placée « dans le salon circulaire de la bibliothèque de l’Opéra, à droite de la porte d’entrée, au-dessous d’un grand portrait de Mlle Rosita Mauri », indique le « Journal des Débats » du 4 août 1895.

On peut toujours la voir aujourd’hui, au fond d’une des galeries de l’Opéra Garnier à Paris, sans aucune indication malheureusement ni sur sa nature ni sur son origine, mais intacte.

 

La maquette de 1878 (photo personnelle)

Et la Passion de 1547 de continuer à faire parler d’elle.

C’est à l’Université de Toulon que nous retrouvons en 2017 un groupe d’étudiants réunis autour de leur professeur, Xavier Leroux, directeur de l’UFR Lettres, Langues et Sciences humaines (il est, depuis lors, devenu président de l’Université de Toulon), et de Darwin Smith, chercheur au Laboratoire de médiévistique occidentale à la Sorbonne. 


Tout ce petit monde s’est lancé, avec le CNRS, dans l’aventure de monter un extrait du Mystère de Valenciennes (500 vers sur les 50.000) et de filmer le résultat de l’expérience, pour une diffusion prévue lors de l’exposition sur « le théâtre dans la France de la Renaissance » organisée au Musée d’Ecouen fin 2018. 

 

 

(photo Université de Toulon)


Dans une vidéo facile à trouver sur internet[7], Xavier Leroux explique les tenants et aboutissants de la démarche. Comme pour le château-fort de Guédelon, il s’agit d’une expérience en grandeur réelle, et non d’une reconstitution. Les acteurs sont tous amateurs, le metteur en scène vient du théâtre baroque (Charles Di Meglio), la musique d’accompagnement est créée par une spécialiste de la musique médiévale. Le texte est dit dans le français de l’époque, mais Xavier Leroux explique que, pour que les étudiants puissent les dire et que l’ensemble reste compréhensible, ils ont créé un « phonotexte » (un texte phonétique) et ils ont sous-titré le film. Il s’agit aussi d’un travail universitaire soumis aux contraintes du XXIsiècle. Les acteurs sont des « vraies gens », mais le hourdement a été reconstitué en 3D (dessin en trois dimensions) : c’est le travail du vidéaste qui replace les personnages, par ordinateur, dans les décors. On est loin, là, du Moyen-âge ! Le rendu final est assez étonnant, et le film mérite d’être vu[8] pour avoir une idée de la représentation de 1547 (sans les flammes de l’enfer, dommage, mais avec force diables).

 

Et ce n’est pas tout ! Cette interprétation par des acteurs contemporains a en effet été précédée d’une autre mise en scène contemporaine, et par des Valenciennois cette fois. Toujours jouée par des comédiens amateurs (les membres de l’Association Le Mystère de 1547, présidée par Daniel Cappelle[9]), la pièce a été « réécrite » pour répondre à nos critères théâtraux d’aujourd’hui, par le Père Dominique Foyer, professeur de théologie à la Faculté de Lille. Avec la collaboration d’Amos Fergombé, professeur de lettres et de théâtre à l’Université d’Arras[10] (il est aujourd’hui à Valenciennes) ont été re-montés quatre épisodes de deux heures chacun, tous mis en scène par Albert Rombeaut, professeur de français et de théâtre au Lycée Watteau de Valenciennes et animateur d’ateliers-théâtre au Phénix. 

 

 

Daniel Cappelle, adjoint au maire de Valenciennes,
chargé de la vie culturelle et de la valorisation du patrimoine
(photo extraite du site de la ville)

Chaque année pendant quatre ans, un épisode était joué (les textes en étaient écrits chaque été), chaque journée portant un titre générique : La Joie, La Gloire, etc.

 

A partir de 2010 eurent lieu de nouvelles représentations des quatre journées.
Les premières se tinrent entre 2006 et 2009

Je n’ai pas assisté personnellement à ces représentations, mais Daniel Cappelle, qui fut l’un des acteurs, en parle encore avec émotion, ce sont à l’évidence des souvenirs très plaisants à évoquer[11] : « Nous répétions, raconte-t-il, tout au long de l’année, les rôles étant distribués aux bénévoles en fonction de leurs aptitudes et de leur physiologie. Mon épouse, par exemple, jouait Dame Espérance mais aussi Belzébuth ! Nous étions une vingtaine d’acteurs, et pas forcément les mêmes d’une année sur l’autre. Chacun préparait ses propres costumes. »

Pour ses représentations, l’association bénéficiait d’une journée ric-rac au théâtre du Phénix. Donc il fallait faire vite ! « Tout devait se monter dans la journée, poursuit Daniel Cappelle ; nous découvrions la scène en arrivant le matin… A midi, c’était la répétition générale en même temps que les réglages techniques de son et de lumière… Et à 20h, c’était le spectacle ! »

Pour la mise en scène, Albert Rombeaut n’a pas du tout donné dans le Moyen-âge ! Au contraire, il s’est servi d’accessoires de notre monde actuel (poste de télévision) et a répondu aux attentes d’un public du XXIesiècle en l’associant au déroulement de l’action (interpellations, distribution du pain multiplié, etc.).

Cette revisite du Mystère de 1547 a-t-elle connu le succès ? Daniel Cappelle annonce 400 personnes dans le public, ce qui est respectable pour un spectacle « catho ». Le plus intéressant – et le plus étonnant – dans toute cette histoire, c’est bien la curiosité que suscite encore et toujours cet événement théâtral depuis presque cinq cents ans. Mais sérieusement, que penserions-nous aujourd’hui des 25 journées de 1547 si nous devions y assister comme à l’époque ? Notre siècle gavé d’images de toutes sortes et d’émotions préfabriquées serait-il toujours sensible aux merveilles et aux mystères du théâtre à l’ancienne ? J’en doute vraiment.



[2] Témoignage de Noël Le Boucq, cité par Elie Konigson in « La représentation d’un mystère de la Passion à Valenciennes en 1547 », éditions du CNRS, 1969. 

[3] Op. cit.

[4] Op. cit.

[5] Sur le site www.worldfairs.info

[6] Nicole Wild, « Décors et Costumes du XIXesiècle », tome 2, pages 242 et suivantes.

[7] Le reportage est passionnant. Voir ce lien : https://youtu.be/M-ry_d6pZto  

[8] Le film dure une demi-heure. Voici le lien : http://www.passion-de-valenciennes-1547.fr/

[9] Créée en 2002, l’Association Le Mystère de 1547 organisait aussi des conférences, expositions, concerts, au cours du « Pâques Festi Val » qui eut lieu encore en 2019. Daniel Cappelle annonce sa dissolution pour 2022.

[10] Amos Fergombé est également l’auteur du livre « De la représentation du mystère de Valenciennes de 1547 à la post-modernité », aux Presses Universitaires de Valenciennes.

[11] Notre conversation date de fin septembre 2021.

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