François-Joseph Benoist (1756-1833) est maire de Valenciennes de 1802 à 1822, avec une interruption de quelques mois en 1815 où il est alors remplacé par le baron de Maingoval. Dans les registres des délibérations du Conseil municipal, "Benoist aîné", ainsi qu'il signe chaque compte rendu de séance, n'hésite pas à donner dans la grandiloquence lorsqu'il s'agit de saluer les grands de son monde. Avec, en temps opportun, des retournements de veste qu'il effectue sans aucune vergogne.
(Archives municipales de Valenciennes)
Le 28 août 1804 (8 fructidor an 12), le Conseil municipal apprend "le prochain passage en cette commune" de l'Empereur Napoléon Ier. Il décide aussitôt de présenter à Sa Majesté une "pétition" présentant plusieurs réclamations, en terminant la lettre par cette demande : "La dernière grâce et la plus précieuse de toutes celles que nous supplions instamment Votre Majesté de nous accorder, c'est le don de son portrait pour être placé dans la grande salle de l'hôtel de notre ville. Si la reconnaissance pouvait jamais s'affaiblir dans le coeur de nos neveux, l'image du grand homme qui a sauvé la France leur en retracera sans cesse l'obligation sacrée."
Napoléon Ier par François Gérard
(image extraite de Wikipédia)
À la date du 1er septembre (14 fructidor) on trouve le compte rendu de cette visite expresse, où il semble que Napoléon ne soit même pas descendu de voiture. "En conséquence de plusieurs avis de Monsieur le préfet (il s'agit de Christophe Dieudonné, 1757-1805) sur des lettres de son excellence le Ministre de l'intérieur (qui est à cette époque Jean-Baptiste de Nompère de Champagny, 1756-1834) annonçant le prochain passage de Sa Majesté par cette ville, […] il fut ordonné de sabler, tapisser ou orner de feuillages les rues de son passage. On prépara des illuminations, un bal très brillant, espérant que Sa Majesté s'arrêterait quelques moments."
Jean-Baptiste de Nompère de Champagny, duc de Cadore
par Antoine Jean Joseph Ansiaux
(image extraite du site napoleon-empire.org)
Le compte rendu note que son grand Chambellan (Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, 1754-1838) passa la veille au matin, suivi du grand Ecuyer (Armand Augustin Louis marquis de Caulaincourt, 1773-1827) qui arriva dans la nuit.
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
par Pierre Paul Prud'hon
(image extraite de Wikipédia)Caulaincourt par François Gérard
(image extraite de Wikipédia)
Au jour J, dès 9 heures du matin, tout le Conseil est sur le pont ! Ces messieurs attendent leur majestueux visiteur sous une tente "vaste et magnifique", près d'un arc triomphal construit "sur les hauteurs de la porte Notre Dame". Le visiteur arrive vers 3 heures de l'après-midi, dans l'enthousiasme général de "l'immensité des habitants réunis et empressés autour de sa personne pour jouir de la vue du plus grand homme d'Europe. L'air retentissait des cris de Vive Bonaparte, Vive Napoléon". Le maire Benoist présente au grand homme "la Clef d'or [de la ville] dans un plat d'argent" ainsi, bien sûr, que la pétition préparée en conseil municipal quelques jours auparavant.
Hélas "Sa Majesté exprima au maire son regret de ne pouvoir s'arrêter… Elle était attendue depuis plusieurs jours à Aix la Chapelle par les Ministres plénipotentiaires de diverses puissances de l'Europe" (et surtout, il voulait voir s'il ne pourrait pas se faire sacrer Empereur sur les lieux mêmes où Charlemagne le fut). Voilà donc Napoléon reparti, escorté par une garde à cheval jusqu'à Quiévrain. La fête cependant se déroula comme prévu, "le Maire ordonnant l'illumination générale de la ville qui eut lieu pendant toute la nuit, ainsi que le bal qui fut très brillant." D'ailleurs, pas rancunier, Benoist aîné décrète le 30 septembre que "la place Neuve serait nommée place de Napoléon".
Un an plus tard, le 6 septembre 1805 (19 fructidor an 13), le maire Benoist aîné espère la visite du frère de Napoléon, le Prince Louis, connétable, parce qu'on est "à la veille de la Kermès de cette ville" et que le connétable l'a promis.
Le Prince Louis en 1808, roi de Hollande
par Charles Howard Hodges
(image extraite de Wikipédia)
Monsieur le Préfet Dieudonné ayant donné son accord sur la dépense à prévoir, le maire envoie une députation chez le prince pour "l'inviter à faire à cette ville l'honneur d'y venir mardi prochain". Tout un programme est préparé : un spectacle "convenable à cet heureux moment", un souper, un bal, l'illumination de l'hôtel de ville, et celle de la façade des maisons par les habitants. On ne trouve pas trace dans les registres de cette visite qui n'a pas dû avoir lieu.
En 1808, vient l'affaire de la statue de l'Empereur. Hector Sonolet, directeur du musée de Carrare, envoie aux maires des communes de l'Empire français un petit catalogue énumérant toutes les représentations de l'Empereur en bustes ou en statues qu'il leur plairait de lui commander "pour la décoration des communes". Les prix s'échelonnent de 20.000 francs pour une statue en pied "colossale", à 500 francs pour un buste "de petite proportion". C'est qu'il en faut pour tous les goûts et tous les budgets !
L'un des modèles de buste de Napoléon, d'après Chaudet
(image extraite du site anticstore.com)
La délibération du 2 mai 1808 écrit : "Le Conseil, pénétré de reconnaissance et d'admiration pour la personne auguste de Sa Majesté l'Empereur et Roi (d'Italie), a voté par acclamation spontanée, l'érection de sa statue en pied de grande proportion pour être exécutée en marbre de Carrara et élevée sur la place d'Armes de cette ville." Vingt mille francs vont être alloués à cette dépense : 12.000 pour la statue, 8.000 pour le piédestal et les accessoires. Monsieur le Préfet du département (le Général de division François René Jean de Pommereul, 1745-1823), sollicité, doit donner son accord. Mais voilà qu'il vient d'apprendre que Sonolet ne peut plus envoyer la moindre oeuvre à cause du grand nombre de demandes "d'étrangers" qu'il a reçues : il faut attendre que les Français aient fait connaître leur intention d'en commander ou pas. Ah, l'administration !
Le Préfet François de Pommereul
(image extraite de Wikipédia)
Mais qu'importe pour Benoist aîné et son Conseil. Si le marbre devra bien venir de Carrare, le Conseil "manifeste le désir que cette statue soit faite par Mr Milhomme (François Dominique Aimé Milhomme, 1758-1823) citoyen de cette ville qui a remporté à Paris le Grand prix de sculpture et a été par suite envoyé à Rome par le Gouvernement à l'Académie impériale."
Portrait de Milhomme par Charles Crauk
(image extraite de Webmuseo)
Il semblerait qu'en définitive, Pommereul n'ait pas donné son accord sur cette dépense faramineuse. Aucune statue de Napoléon n'a été installée place d'Armes à Valenciennes.
Mais une nouvelle visite impériale s'annonce ! Le Ministre de l'intérieur (Jean Pierre Bachasson comte de Montalivert, 1766-1823) informe Benoist aîné que leurs Majestés impériales et royales (Napoléon et Marie-Louise) passeront à Valenciennes le 29 avril 1810, devant coucher à Cambrai le 28. Ni une ni deux, le maire sollicite une audience pour "leur demander pour Valenciennes la faveur de les y posséder au moins quelques instants". C'est d'accord, lui répond-on, pour un déjeuner.
Bachasson par Jean-Baptiste Régnault
(image extraite du site napoleon-empire.org)
"Leurs Majestés rendues à 11 heures chez Madame Fizeaux (Monsieur est fabricant de batiste) où on avait tout préparé", le maire, le président du tribunal de commerce (Pierre Carez, fabricant de batiste) et le directeur du Génie (Anne Pierre Nicolas de Lapisse, 1773-1850) "eurent l'honneur d'être admis pendant que Leurs Majestés déjeunaient." En point d'orgue de cette réception, 25 jeunes demoiselles présentées par le maire et accompagnées de Madame Fizeaux "offrirent à Leurs Majestés les produits de l'industrie de la ville dans des corbeilles contenant des batistes et dentelles".
Au mois de mai suivant, encore enivré de l'honneur d'avoir côtoyé l'Empereur, Benoist aîné décide que la place Notre Dame prendrait le nom de place Impériale. "C'est effectivement en ce lieu qu'un arc de triomphe fut érigé en l'honneur de Sa Majesté impériale et royale Napoléon. Il m'a paru qu'on ne pouvait mieux consacrer cette circonstance mémorable qu'en donnant à cette place un nom qui la rappelle".
On sait que, peu à peu, le ciel s'assombrit pour Napoléon. Benoist aîné veut pourtant marquer sa fidélité à son Empereur. Le 13 octobre 1813, il fait envoyer un message à Marie-Louise, impératrice-régente, pour lui transmettre "l'hommage respectueux des habitants de Valenciennes, l'expression de leur dévouement pour l'immortel héros qui nous gouverne, son auguste épouse, pour Sa Majesté le Roi de Rome et ses voeux pour le triomphe de nos armées." Je vous invite à lire ce message, avant de passer à l'année suivante :
"Madame, Les ennemis de la France persistent donc à repousser l'olivier de la paix qui leur a été généreusement offert ! Ils croient sans doute que les éléments qui ont tant favorisé leurs efforts et ajouté à leur puissance, ont épuisé nos ressources et détruit notre énergie ! Comment peuvent-ils méconnaître l'attachement que les Français ont toujours voué à leurs souverains et leur aversion pour tout ce qui pourrait ternir leur gloire ? Ah que leur erreur est grande ! Notre courage augmentera avec les difficultés et aucune privation ne nous coûtera pour parvenir à une paix autant honorable pour le héros qui nous gouverne et qui la désire que propre à procurer un bonheur durable à ce vaste empire. La ville de Valenciennes vivement pénétrée de ces sentiments nous charge, Madame, de l'honorable mission de nous présenter aux pieds du trône de Votre Majesté et d'y déposer l'humble assurance de son hommage respectueux et de son amour pour Sa Majesté l'Empereur et Roi, pour votre auguste personne et pour Sa Majesté le Roi de Rome, et qu'elle sera sans cesse prête à faire tous les sacrifices possibles pour obtenir cette paix tant désirée ou à repousser et à vaincre nos ennemis."
Et maintenant, le 28 avril 1814 :
"Le Maire, les Adjoints et le Conseil Municipal de la ville de Valenciennes
À Sa Majesté Louis XVIII Roi de France & de Navarre.
Sire, Les habitants de Valenciennes dont nous sommes les organes, partageant l'ivresse de toute la France, nous envoient vers Votre Majesté pour déposer à ses pieds l'hommage de leur respect, de leur dévouement et de leur soumission."
| Louis XVIII (1755-1824) par Jean-Baptiste Louis Gros (image extraite du site histoire-image.org) |
Oui, après l'abdication de Napoléon, c'est Louis XVIII qui monte le sur le trône, le 6 avril 1814. Benoist aîné prend l'initiative d'envoyer une députation à Paris "pour présenter à Sa Majesté l'hommage des sentiments respectueux de la ville de Valenciennes." Son message est stupéfiant de veulerie - ou d'hypocrisie ? Voyez plutôt :
"Vingt années et plus de souffrance n'ont pu leur faire oublier (aux Valenciennois) combien ils étaient heureux sous le gouvernement paternel des Bourbons. Que de maux en effet les ont affligés pendant votre absence. […] Le retour de votre Majesté tant désirée dans ses états est le précurseur de la félicité publique. C'est le retour d'un tendre père au milieu de ses enfants, héritier des vertus de votre auguste frère Louis XVI. […] Aussi les Valenciennois justement pénétrés du plus saint des devoirs chériront en vous, Sire, leur libérateur. […] Tous ne cessent de répéter ce cri d'allégresse qui retentit d'un bout de la France à l'autre, Vive Louis XVIII, Vive notre père, Vive la famille des Bourbons."
Le 2 août 814, le duc de Berry (Charles Ferdinand d'Artois, 1778-1820) séjourne à Valenciennes. C'est le fils du futur Charles X.
Le duc de Berry par François Gérard
(image extraite de Wikipédia)
À nouveau les compliments pleuvent sur "son Altesse Royale" : "L'arrivée dans nos murs de son Altesse Royale Mgr le Duc de Berry a procuré aux habitants de Valenciennes la douce satisfaction de pouvoir manifester les sentiments qui les animent envers les augustes descendants d'Henry IV. On s'est convaincu par leur enthousiasme que nos coeurs longtemps comprimés par la douleur avaient besoin d'épancher les sensations délicieuses qu'ils éprouvent depuis que la providence nous a rendu les Bourbons."
Le programme des festivités est conforme à la tradition : garde d'honneur à cheval, grand bal dans la salle de spectacle, illumination générale, décoration des rues par lesquelles le prince devait passer. Le compte rendu inséré dans le registre des délibérations donne mille détails sur l'événement, par exemple que le prince "entra au bruit des fanfares et des salves d'artillerie" et que "son cortège était embelli par la brillante troupe de Mr Franconi qui se trouvait en cette ville."
Antonio Franconi, 1737-1836, artiste de cirque
par Paul Haynon
(image extraite du site apll-lachaise.net)
C'est à nouveau Madame Fizeaux qui reçoit en son hôtel particulier le royal visiteur. Le duc de Trévise accompagne le prince en sa qualité de Maréchal Gouverneur de la division, et tous deux reçoivent en audience les autorités civiles et militaires, le clergé et les professeurs du collège !
Adolphe Edouard Casimir Joseph Mortier,
duc de Trévise, 1768-1835
(image extraite de Wikipédia)
Après ces obligations, le prince se rend avec plaisir à la fête organisée en son honneur où il est reçu avec des acclamations, dit le compte rendu, "Vive le Roi, Vive Mgr le duc de Berry". Il danse, il salue toutes les dames, et se dit très satisfait lorsqu'il se retire dans son hôtel vers onze heures. Le lendemain, six heures du matin, visite des fortifications, revue de garnison, manoeuvres. Puis départ pour Le Quesnoy, Landrecies, Avesnes, Maubeuge et Douai. Retour à dix heures du soir à Valenciennes tout illuminée. "En témoignage de la satisfaction que lui ont fait éprouver l'amour et le dévouement des habitants de Valenciennes et pour récompenser de longs et dévoués services, Son Altesse Royale décora Mr le Maire de la croix de la Légion" et Benoist aîné de signer le compte rendu : Maire de Valenciennes, Membre de la Légion d'honneur !
Patatras, le 20 mars 1815 : retour de l'Empereur. Benoist aîné avale la couleuvre sans broncher. Le 26 mars, le Conseil est convoqué pour décider de la "publicité" qui sera faite à cet événement, "nouvelle preuve de la force de son génie et de son caractère (on parle de Napoléon)" pour que le public "puisse se livrer à la joie et donner des témoignages éclatants de sa satisfaction." Le maire invite les habitants à arborer le drapeau tricolore sur leur maison et à porter la cocarde ; et le Conseil décide que, en accord avec le Général commandant d'armes (Louis Emmanuel Rey, 1768-1846), les officiers et détachements de chaque corps se joindraient en défilé au corps municipal pour la lecture publique de la proclamation de Napoléon au peuple français.
Emmanuel Rey par Forestier
(image extraite de Wikipédia)
Dans la foulée, le 22 avril suivant, Benoist aîné, tout son Conseil municipal, le commissaire de police et ses agents, prêtent solennellement serment de fidélité : "Je jure obéissance aux lois de constitution de l'Empire et fidélité à l'Empereur". Seul Dinaux, adjoint au maire, a refusé de prêter ce serment.
Mais Waterloo déroule sa morne plaine, et le 19 juillet le maire (pour quelques semaines Louis François Merlin d'Estreux, baron de Maingoval, 1753-1824) donne lecture d'une lettre du Gouverneur Rey, avec ordre d'arborer le drapeau blanc et de porter la cocarde blanche. Le baron ajoute cette touche, parce que la ville est assiégée par les Anglais : "De l'union dépend le bonheur de la nation et celui de chaque individu : tous les discours et toutes les actions doivent tendre à ce but." Il parle bien sûr de l'union au roi Louis XVIII.
Un roi qui, le 30 juillet 1815, rend à Benoist aîné sa fonction de maire, ainsi qu'à tous les membres du Conseil municipal. Tout à son bonheur, Benoist organise une grande cérémonie pour informer les habitants de la bonne nouvelle, "un acte de l'autorité de la justice et la bonté toute paternelle du plus grand des monarques". Il exulte de voir se joindre à son initiative le Lieutenant général Rey Gouverneur de cette ville, le général St Martin de son état major (Jean Etienne de Saint-Martin, 1762-1828), le général baron Dellard (Jean Pierre Dellard, 1774-1832) commandant la place, les membres des tribunaux civils et de commerce, les juges de paix et tout le public qui se portait "sur la grande place". Vive le roi, Vive les Bourbons, Vive la famille royale ! Un Te Deum est célébré à Saint-Géry "en action de grâce de cet événement heureux qui nous a rendu notre souverain légitime". Enfin on nomme une commission de cinq membres pour rédiger "un projet d'adresse qui renforce les sentiments dont les habitants de cette ville sont vivement pénétrés."
Le Général Baron Dellard
(image extraite du site bertrand-malvaux.com)
Conclusion du maire : "Ce jour mémorable qui voit s'anéantir pour toujours le despotisme qui opprimait les Français est le précurseur de la félicité dont cette ville va jouir. Tous les habitants sans distinction du riche au pauvre ont manifesté leur joie, leur contentement fort avant dans la nuit par une illumination brillante et générale, par des promenades et des cris d'allégresse en ne cessant de répéter cet air chéri de Vive Henry IV, lui donnant pour refrain Vive le Roi, Vivent les Bourbons."
Retournez au début de mon article, et relisez ce qu'il disait du "plus grand homme d'Europe", de "l'homme qui a sauvé la France", de "l'immortel héros qui nous gouverne". Benoist aîné n'a jamais eu peur de s'étrangler, ni de craquer sa veste en la retournant sans cesse.
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