lundi 28 février 2022

Qui sont ces chercheurs d'or qui firent des trous, des trous, encore des trous ?

Ou : L’introduction de l’eau potable à Valenciennes, chapitre 1 – L’état des lieux.
 
Le XIXsiècle fut pour Valenciennes le temps de l’expansion économique, surtout industrielle, notamment grâce aux mines de charbon et à la fabrication du sucre. La ville voit sa population augmenter, elle grouille enserrée dans ses remparts. Bâtie sur un lacis de rivières et de canaux, elle manque pourtant d’eau potable à cause d’une pollution irraisonnée : les cours d’eau servent d’égout à toutes les activités de la ville, industrielles comme domestiques. Même l’eau des puits est souillée, le sous-sol favorisant les infiltrations de toute nature.
En 1833, la toute jeune Société d’Agriculture, des Arts et des Sciences de l’arrondissement de Valenciennes (créée en 1831) s’interroge : « La position géologique de Valenciennes et de ses environs permet-elle d’espérer que l’on puisse s’y procurer des fontaines jaillissantes au moyen de la sonde des mineurs et par la méthode artésienne, sans que les ouvrages que nécessiterait leur construction fussent trop onéreux ou trop difficiles
[1] ».
Ces « fontaines jaillissantes » sont le nec plus ultra de l’eau potable à l’époque. Elles fonctionnent selon le principe du puits artésien, qui consiste à forer le sol et le sous-sol jusqu’à la nappe d’eau qui se trouve sous pression entre deux couches de roche dure. On fait ainsi jaillir l’eau en la “libérant“, sans avoir besoin de pompage.
 

(image puits-et-forages.com)

On comprend aussi que le puits “de surface“ trouve son eau dans le “niveau 1“, tandis que le puits artésien va la chercher dans le “niveau 2“. Ce détail a son importance, vous le verrez.
 
La question était dans l’air puisque, en janvier 1832 déjà, Le Courrier du Nord faisait paraitre une proposition de la Société des Lettres, Arts et Sciences de Valenciennes qui souhaitait encourager la recherche et distribuer des médailles :
 
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Un Monsieur Stoccart, « membre titulaire » de la Société des Sciences, répond à la question posée en 1833, en précisant d’emblée qu’il n’y connaît rien ! (Authentique !) Mais qu’il va faire de son mieux[2]. (Ouf !) Il commence par présenter l’état du sous-sol, couche par couche : tout au fond, les « terrains primitifs », « dont la formation se perd dans la nuit des temps » ; puis les terrains houillers ; par-dessus le calcaire crayeux, « couches alternatives d’argile et de craie » ; et enfin « la formation plus récente des terrains plus ou moins perméables de craie et d’argile que recouvre la terre végétale ». Où se trouve l’eau, dans cette tranche napolitaine ? « Les eaux souterraines jaillissantes, explique Monsieur Stoccart (qui se réclame de « l’opinion des savants qui se sont occupés de leur recherche »), proviennent soit des pluies, soit des rivières ou ravins situés dans des hautes localités ; elles se répandent dans les fissures du calcaire… et s’infiltrent au-dessous des terrains de formation nouvelle. » A Anzin, qui est bâtie sur un mont et dont le sous-sol a été entièrement fouillé par les mineurs de fond, on trouve à une trentaine de mètres de profondeur, bien au-dessus des veines de charbon, des « eaux limpides et qui pourraient s’élever ». « Ces eaux sont aussi pures qu’on peut le désirer, » insiste Monsieur Stoccart. Dans la vallée de l’Escaut, au contraire, le sous-sol contient une telle couche de sable et de gravier qu’on ne peut le forer qu’avec de grandes difficultés (donc un coût prohibitif). Pour conclure, Monsieur Stoccart suggère qu’on demande à la Compagnie des mines d’Anzin d’effectuer les sondages de grande profondeur, toute disposée qu’elle serait, estime-t-il, « à coopérer de tous ses moyens au but philanthropique de l’autorité. »

Ce profil topographique figure sur un document de l’Office de Tourisme de Valenciennes-Métropole. Il est ainsi légendé : « La ville de Valenciennes est tapie dans le fond de la vallée de l’Escaut. Elle s’est essentiellement développée sur la rive droite de ce fleuve ; sur son pourtour, le relief se relève pour culminer aux hauteurs du Rôleur (51 m), de Marly (50 m), de la Briquette (54 m), du Mont d’Anzin (50 m) et du Mont-Houy (81 m). »
 
En 1846, la situation hydrologique de Valenciennes n’ayant pas évolué, le médecin en chef de l’Hôpital général, qui est aussi membre titulaire de la même Société d’Agriculture, des Arts et des Sciences de notre arrondissement, fait paraître une étude qui connaît un certain retentissement : c’est la « Topographie historique et médicale de Valenciennes » d’Abel Stievenart.
Lui aussi décrit les différentes couches du sous-sol, en montrant que leurs “variations“ rendent difficiles les forages des puits et expliquent la plupart des échecs. Il s’appuie sur les travaux d’un certain Monsieur Castiaux pour citer les différentes couches qui se superposent dans la vallée de l’Escaut : 1. Terre végétale et argile à briques ; 2. Terrain calcaire ou sable blanc formé par des coquillages plus ou moins détruits ; 3. Tourbe pure ou sable tourbeux noir ; 4. Sable bleuâtre peu argileux ; 5. Sable mouvant ; 6. Graviers. Abel Stievenart détaille également plusieurs sondages effectués par ce Monsieur Castiaux en différents points de la ville, et en donne les résultats tout en couleurs : sable gris, argile verdâtre, marne bleuâtre, sable jaune, etc.
Le docteur Stievenart ne s’inquiète pas seulement de la présence de l’eau à Valenciennes, mais aussi de sa qualité. Dans son livre, consacré à la santé des Valenciennois, il s’arrête longuement sur les habitations et le “mal-logement“, comme on dit de nos jours. Il se désole notamment de la façon dont sont construits les lieux d’aisance : « Un cabinet d’aisance est à peu près bâti comme une citerne, avec des contre-murs qui empêchent tant bien que mal la pénétration des matières stercorales dans les maisons voisines, » écrit-il ; non seulement les odeurs sont insupportables, mais encore « dans certaines habitations, le puits et les fosses d’aisance sont beaucoup trop rapprochés ; des infiltrations s’opèrent à travers le terrain calcaire et vont rejoindre les nappes d’eau du premier niveau dont on se sert presque généralement à Valenciennes. » Pardon pour ces détails peu ragoutants, mais le problème est sérieux à l’époque. Les eaux de la ville ne sont pas saines.
 
Abel Stievenart a la conclusion sévère : « A l’état de boisson, indique-t-il, l’eau se reconnaît à sa limpidité, à sa saveur fraîche et pénétrante, à sa transparence, même après l’ébullition. Le savon doit s’y dissoudre sans grumeaux, et les légumes, les herbes, les viandes, s’y cuire sans durcir. A l’exception des eaux de l’Escaut, dont on ne fait à tort aucun usage domestique à Valenciennes, il serait impossible de trouver une seule eau qui présentât la réunion complète des caractères attribués aux eaux potables. »
 
En 1841 déjà, Edmond Pesier, « chimiste distingué » et membre lui aussi de la Société d’Agriculture, des Sciences et des Arts de Valenciennes, s’était proposé d’étudier « la nature chimique » de l’eau sur deux sources de la ville, l’une étant considérée comme « la meilleure et la plus pure du pays », l’autre non[3]. Son premier projet était d’analyser l’eau des puits, mais il a renoncé : « Leur mélange avec les eaux pluviales en rend la composition si variable que les généralités sont impossibles à déduire. » Il s’explique : « Tantôt on les trouve chargées de principes putrides qu’elles dissolvent en filtrant dans un terrain formé de toutes sortes de débris ou de tourbe ; tantôt altérées par les filtrations des eaux des fumiers ou des fosses d’aisance qui les avoisinent ; … elles sont encore quelquefois corrompues par les produits fétides des usines qui vont se perdre dans la nappe alimentaire ; … les rivières fournissent aussi, par infiltration, aux puits environnants, un liquide qui en subit toutes les variations. » Bref, boire cette eau de puits, c’est la loterie ! Edmond Pesier regrette de n’avoir pas pu « opérer sur les eaux d’un niveau inférieur, celles qui sont soustraites à ces fâcheuses influences », celles du fameux niveau 2 ; en effet, ajoute-t-il, « partout où des puits forés m’ont été indiqués … l’eau qu’ils fournissent possède de bonnes qualités. »
Faute de puits il s’est donc intéressé à l’eau de deux fontaines : celle « dite de Cambrai ou de la porte de Famars » ; et celle « de la nouvelle pompe du Marché aux Herbes ». Je vous donne les résultats directement : l’eau de la fontaine Cambrai est « une ressource précieuse pour la localité » – celle du Marché aux Herbes ne mérite que la conclusion opposée.
 
La porte de Famars (ou de Cambrai)
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Pourtant, cette pompe-fontaine du Marché aux Herbes ne date que de 1840. L’Echo de la Frontière, dans son édition du 1er août 1840, raconte toute l’histoire – une histoire faite de déboires successifs. La première eau puisée était « rousse et infecte ». Alors on a foré « jusqu’au second niveau » et citerné le puits, à quinze mètres de profondeur. L’eau jaillissante était alors limpide, mais elle avait un goût sulfureux. Alors on a cherché une nappe d’eau encore plus profonde, en vain. On est donc revenu au second niveau, où l’eau a ce goût « que le temps diminuera peut-être ». Reste que la pompe est moderne : « la fontaine donne son eau sur deux faces par un système Hutinot-double, » explique le journal. Il s’agit d’une chaîne garnie de godets, manœuvrée par une manivelle ; les godets puisent l’eau dans le puits et la versent dans le bassin de la fontaine. Les basques et les bassins sont en pierre bleue de Gussignies, deux lanternes en cuivre assurent l’éclairage, et le sculpteur Louis Auvray « a commencé un groupe colossal représentant le Commerce et l’Abondance, dont les figures n’auront pas moins de sept pieds, pour couronner ce monument. »

La fontaine sur la place du Marché aux Herbes
(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Pendant que les savants analysent l’eau et font des trous de forage, le conseil municipal, lui, fait des trous dans son budget. Une commission est nommée en septembre 1848 pour « chercher les moyens d’amener en ville de l’eau potable » ; dix jours plus tard, la commission a trouvé une source qui ferait l’affaire, mais il faut en analyser l’eau. On lui alloue 200 francs pour couvrir les frais. Alors un conseiller municipal estime qu’il faudrait d’abord « assainir les pompes publiques et les puits déjà existants » ; hélas, répond le maire, « le crédit affecté à cet objet (l’assainissement) est depuis longtemps épuisé[4]. » L’entretien des pompes publiques laisse également à désirer, parce que ce travail est confié à différents corps d’état : « les habitants d’un quartier peuvent être privés d’eau pour un temps plus ou moins long ». On décide en février 1849 de confier l’entretien des pompes à un seul marché, emporté par Monsieur Schmitt, mécanicien – c’est lui qui a installé la moderne pompe du Marché aux Herbes, dont il détient le brevet. Il sera payé dix-neuf francs et soixante centimes par pompe et par an. Fin 1851, Monsieur Schmitt jettera l’éponge, parce que « la dépense qu’il est obligé de faire est hors de proportion avec la somme qui lui est allouée[5]. » Les pompes devaient être dans un triste état ! 
 
Il faut avouer que rien n’est simple pour le conseil municipal, qui à cette époque change de maire comme de chemise. En février 1848 (date de la révolution), le maire Edouard Hamoir laisse son siège à Louis-Joseph Dubus, nommé « président de la Commission municipale provisoire » du 25 février au 10 août 1848. Lui succède Charles Miot, qui à son tour laisse la place à Augustin Maillars, maire par intérim du 29 septembre au 25 octobre 1849, date à laquelle Emile Lefebvre « prend les rênes de l’administration » jusqu’au 13 septembre 1852. Allez prendre des décisions dans ces conditions… 
Les uns demandent qu’on installe de nouvelles pompes dans certains quartiers ; d’autres souhaitent qu’on rétablisse des puits pourtant bouchés pour raisons de sécurité ; et la commission de 1848 essaie tant bien que mal de faire entendre sa voix, apparemment en vain. Ses idées, rapports, plans, comptes rendus sont constamment repoussés. Casimir Pétiaux, architecte de la ville, semble mettre un point final à toute initiative en réclamant le remboursement des dépenses qu’il a faites pour étudier l’introduction en ville des eaux des fontaines de Marly et Aulnoy : 600 francs. Nous sommes en août 1851, la question n’a pas avancé d’un iota.
[1] Notice géologique sur Valenciennes et ses environs, in Mémoires de la Société d’Agriculture, des Sciences et des Arts de l’arrondissement de Valenciennes, Tome 1, pages 118 à 130.
[2] Monsieur Stoccart recommande la lecture de l’ouvrage de l’ingénieur des Mines F. Garnier qui a publié en 1821 son « Traité sur les puits artésiens ou sur les différentes espèces de terrains dans lesquels on doit rechercher des eaux souterraines ». Cet ouvrage est de nos jours consultable sur internet.
[3] Mémoires de la Société d’Agriculture, des Sciences et des Arts de Valenciennes, tome III.
[4] Séance du conseil municipal du 13 septembre 1848 – Archives municipales de Valenciennes.
[5] Séance du conseil municipal du 27 décembre 1851 – Archives municipales de Valenciennes.

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