lundi 27 mars 2023

Qui dort sous mes pieds quand je vais au marché ?

Autrefois, le grand marché de Valenciennes se tenait “place du marché“, qui n’était autre que la Place d’Armes.

(Bibliothèque municipale de Valenciennes)

Lorsque Jean-Louis Borloo (qui fut maire de Valenciennes de 1989 à 2002) décida d’engager des travaux pour la réinstallation du tramway en ville, ce marché fut délocalisé, avec l’accord des commerçants, derrière le musée – et c’est là qu’il se tient toujours, tous les samedis matin.

Or c’est là que se trouvait, au Moyen-âge, le cimetière de ce qui fut l’église Saint-Nicolas, laquelle disparut à l’époque de la Révolution française.

 

Un cimetière en ville ? Mais oui. Avant qu’on ne s’alarme des conséquences fâcheuses pour la santé des vivants, on enterrait les défunts les pieds tournés vers l’autel, soit dans l’église même, soit dans le cimetière qui le jouxtait obligatoirement. Dans son Histoire ecclésiastique[1], Simon Le Boucq présente une aquarelle de l’église en question près de laquelle on distingue la présence d’une croix indiquant l’emplacement du cimetière.

 

(Image extraite d'un document rédigé par Marc Goutierre, Musée des Beaux-arts de Valenciennes)

Et sur place on voit encore une pierre gravée qui ressemble beaucoup à la base de cette croix. Elle fut dégagée lors du démantèlement des remparts, en 1892. De nos jours elle sert de cendrier aux passants mais elle porte une inscription toujours lisible : 

 

(photo personnelle)

(Musée des Beaux-arts de Valenciennes)

« Phles (Philippe) Tronque et Gilliet Sucrani qui fuct conjoins ont ordonné cest croix estre ci posée. Requiescant in pace. 1625 »

 

C’est l’état des finances du défunt qui déterminait la destination de son cercueil : les plus riches étaient inhumés dans l’église, les autres « à l’atre » – c’est ainsi qu’on appelait les cimetières, des “atres“. Le détail est précisé dans l’acte de sépulture établi par le curé.

 

(Archives départementales du Nord)


Sur cet extrait du registre de 1734, l’ancien officier est enterré à l’église, tandis que la femme de l’ouvrier mulquinier l’est “a lattre“. De même, le premier est “inhumé au 2eme état“, la seconde “au 3eme état“. Il s’agit là de la qualité de la messe, si je puis dire ; de nos jours on parlerait d’enterrement de première classe pour ce que l’Ancien régime appelait «premier état». Dans la revue Valentiana de décembre 2002[2], Philippe Perlot cite une résolution de 1730 par laquelle l’église engage un nouvel organiste, sous réserve, entre autres, « qu’il se contentera de 20 patars pour les messes d’ange au premier état et de 15 patars à celles du second état ».

 

Encouragée par le nombre réduit de pages, j’ai dépiauté ce registre des sépultures de 1734 à 1736. Les inhumations au 2eme état l’emportent largement sur toutes les autres, et 78 personnes sont enterrées à l’église contre 45 au cimetière. J’ai compté une bonne quarantaine de métiers pratiqués soit par les défunts, soit par les époux des défuntes ; les mulquiniers sont les plus nombreux, qu’ils soient “maîtres“ ou simples ouvriers (les mulquiniers fabriquaient les toiles de lin, celles de Valenciennes étant très renommées) ; on trouve aussi, parmi les 39 autres activités, 5 rentiers, 1 ancien échevin, 1 procureur, 2 mendiants…

 

Au cimetière, comme l’expliquent nos archéologues municipaux[3], « on ne signalait guère les tombes en surface. Un monticule de terre, peu épais, recouvrait le cercueil, puis la terre “digérait“ ses morts. Les petites gens ne s’attachaient pas à la tombe à l’issue de la cérémonie religieuse ».

Mais pour ceux qui sont enterrés à l’église, c’est une autre histoire. Les dalles funéraires, les plaques commémoratives, les tableaux peints ou sculptés sont d’usage quasi obligé. Ces épitaphes sont comme nos faire-part d’aujourd’hui : elles notent la date du décès, l’âge du défunt, ses titres et qualités, et parfois un obit (la fondation d’une messe anniversaire) comme celui-ci : « Il a fondé son obit et au jour se donne pain, chair et argent à douze pauvres ménages. »

Toutes ces inscriptions ont été relevées et scrupuleusement notées par différents érudits, dont le célèbre chanoine Leuridan qui publia un Epigraphier du Nord dans les Mémoires de la Société d’études de la Province de Cambrai en 1932. Trois tomes concernent les églises de Valenciennes. On y trouve de tout ! Je vous donne quelques exemples.

 

Parfois, l’érudit a noté l’endroit où se trouvait la plaque ou la pierre :

Près des marches du sanctuaire. (Ecussons : 6 en haut, 4 à gauche, 4 à droite)

            Icy reposent les corps des nobles personnes Jean de la Croix, écuier, seigneur dugies, de V-Bétissart, des Gonniers, des Cartiers, du Pailly, de S.Brisse, issu de Nicolas de la Croix, écuier, sieur de Naste, conseiller de l’empereur Charles Cinquiesme et du roi Philippe second ; de Jean Antoine, mort le 16…, Philibert, Ysembart le 13 janvier 1697 ; Dominique François le … et Alexis Ysembart le 13 mai 1695, frères et fils de Jean, décédé le 18 décembre 1678 et damoiselle Anne Catherine Perrin, sa chère compagne, le 13 janvier 1677. R.I.P. Laudare se vani, Vituperare stulti est. (Il est vain de se vanter, il est sot de blâmer).

 

On peut déceler des épidémies mortelles :

Au cimetière, contre la muraille de l’église

            Ici gist près de ce lieu maître Antoine Bourgeois, 1erchapelain de S. Nicolas, qui trespassa de la contagion le 15 oct. 1668. Priés pour son âme.

 

Au cimetière contre le mur de l’église

            Ici gist le corps de vénérable homme MreAntoine Duret, bachelier en la sainte théologie, pasteur de céans et doien de la chrestienneté et proviseur du Béghinage, trespassa de la contagion le 23 octobre 1668, âgé de 70 ans, auprès duquel reposent aussi les corps de Jean son frère, d’Anne et Catherine Druet, ses nièces, trespassés la même année. Priés Dieu pour leurs âmes.

 

Certaines soulignent le courage des malades :

Ci devant repose le corps de damlle Marie Adam, alliée à son trespas au sr Christophe Flamen et auparavant au sr Jean Vaast, bailly d’Orsainval, greffier d’Onaing, Quarouble. Damlle qui après avoir fait connaître combien elle estoit vertueuse dans une résignation très parfaite pendant une longue et fâcheuse maladie, est décédée âgée de 54 ans le 10 déc. 1663. Les enfants dudit Vaast, en mémoire de feu leur mère et pour la décoration de cette église ont fait poser cette épitaphe. R.I.P.

 

Le plus souvent, l’épitaphe énumère les “legs“ des défunts :

Sous ce tombeau sont inhumés pour attendre la résurrection les corps … (etc) et demoiselle Marie Chauwim décédée le 22 mai 1704 âgée de 74 ans, … (etc), laquelle damlle Chauwin a fondé à perpetuité une messe par semaine, un salut le deuxième samedi de chaque moi et trois obits pour le repos de leurs âmes à célébrer le jour de leurs trépas avec distribution de 12 livres aux pauvres assistant.

 

Ici gisent Jean de la Croix, marchand de bois, décédé le 9 avril 1675, et Waudru de Hennin, sa compagne, décédée le 17 août 1675, laquelle par son testament a ordonné pour 20.000 livres de légats, fondé 2 obits, et fait ses héritiers les chartriers, les orphelins et les pauvres de la paroisse S. Nicolas. R.I.P.

 

Ici gisent honorable homme Monsieur André de Fontaines, échevin de cette ville, décédé le premier d’août 1695, âgé de 73 ans, et damoiselle Marie Tasse, son épouse, trespassée le 27 d’avril 1697, âgée de 75 ans ; ils ont ordonné septante-six livres de rente pour neuf messes par année à douze pattars, et le surplus à estre distribué aux pauvres qu’ils y assisteront. Requiescant in pace. (Qu’ils reposent en paix)

 

Ici on explique même les déboires rencontrés par les dernières volontés :

Dessous ce marbre et près de ses père et mère et frère, repose le corps de damlle Marie-Jeanne Lenglet, veuve d’André Dubois, ancien bourgeois marchand et marguillier de cette église et administrateur des pauvres de cette paroisse, décédé le 3 mai 1727, âgé de 72 ans, laquelle a laissé tous ses biens à plusieurs fondations pieuses et charitables, ayant entre autres fondé un lit en la maison des chartriers de cette ville en faveur de ses parents à la collation des administrateurs de ces fondations et laissé à ladite maison 250 fr. de rente, mais cette fondation ayant été refusée à prétexte de certaines conditions portées par ses dispositions cette rente se distribuera annuellement à plusieurs pauvres vieilles personnes conformément auxdites dispositions. R.I.P.

 

N’oublions pas les titres et les qualités :

Ici repose le srMichel Charles Lamelin, médecin des hôpitaux du roy, pensionnaire de la ville de Valenciennes, conseiller assesseur du mont de piété, natif d’Anzing, lequel après avoir été échevin sept fois et exercé 3 fois la charge de receveur des impôts nouveaux de cette ville, mourut le 17 avril 1689 et près de lui Marie-Claire Patous, sa femme, décédée le … Priez Dieu pour leurs âmes.

 

D.O.M. Ci git haut et puissant seigneur messire Antoine-Philippe de Custines, chevalier, seigrde Guermarge sur Reck, etc., vivant sénéchal de la noblesse de l’évêché de Metz, capitaine de cavallerie pour le service du Roy, régiment de Tottembourg, et chevalier de l’Ordre de St-Louis, lequel, après avoir donné des véritables marques de piété, de sagesse et de valeur, muni des Saints Sacrements, mourut en cette ville le 22 novembre 1709, âgé de 54 ans, des blessures qu’il reçut à la bataille de Malplaqué. Requiescat in pace.

 

Quelques-unes des épitaphes sont en vers. Celle-ci sort du lot, comme le constate la personne qui en a fait le relevé :

Dans la chapelle de Saint-Joseph, a été placé depuis quelques mois (1785) contre la muraille, à côté de l’autel, un grand Obilique (obélisque) de marbre noir, sur lequel était écrit ce qui suit en lettres dorées :

Sit misericordia Dei super eam. (Que la miséricorde de Dieu soit sur elle).

Une vertu sans tache et longtemps ignorée

Dès ses plus jeunes ans régla ses volontés

(A) L’amour maternel, toute entière livrée.

Elle ne connut point d’autres félicités.

Le ciel avait au sort d’une mère adorée

Du bonheur de nos jours attaché la durée

Il ne nous reste plus qu’un mortel souvenir

Au fond de cette tombe, où ses cendres glacées

Attendent le moment qui doit nous réunir

Elle est l’unique objet de toutes nos pensées.

                       Par mesdames ses filles.

 

Sur le bassement dudit obilisque étoit aussi en pareilles lettres :

            Cy gist très haute et très puissante dame, Madame Marie de Lévis, épouse de très haut et très puissant seigneur Monseigneur Jacques-Hyacinthe, vicomte de Sarsfield, Maréchal de camp et armées du Roy, inspecteur général de la cavalerie et des Dragons de France, gouverneur de la citadelle de Lille, commandant pour sa Majesté dans les provinces du Haynault et du Cambrésis, décédée en cette ville, le 5 de janvier 1781, âgée de 45 ans.

            Cette tombe, destinée pour deux personnes, réunira bientôt à celle qu’elle renferme déjà, son mari, dans les bras duquel elle est morte.

 

Je trouve ce mot de « bientôt » plutôt glaçant !

 

Lors de leurs fouilles, en 1991, nos archéologues municipaux ont retrouvé ce qu’ils appellent un “tableau priant“, qu’ils datent de la fin du XIVe siècle. La pierre est assez grande : 80 sur presque 55 cm, en calcaire carbonifère (qui imite le marbre). Elle représente un homme agenouillé, en prière devant une Vierge à l’enfant. Cet homme est Jehan Paulmars, homme de fief du comté de Hainaut. L’épitaphe annonce : « [Cy] devant gist Jehan Paulmars qui [tresp]assa en lan de grasce mil et trois cens [quatre vingt et] deux au mois daoust priés pour [s’ame] ». Selon Leuridan, ce tableau était encastré « au troisième pilier du côté des orgues, … devant l’image de Notre-Dame. »

 

(Image extraite du livre "Valenciennes à coeur ouvert", Musée de Valenciennes)

Pour terminer, je vous offre le déchiffrage, toujours trouvé dans l’épigraphier de Leuridan, de la pierre tombale située aujourd’hui près des vestiges de l’église :

 

(photo personnelle)

 


La prochaine fois, je vous raconte l’histoire de cette église Saint-Nicolas aujourd’hui disparue.



[1] Simon Le Boucq, Histoire ecclésiasticque de la Ville et Comté de Valentienne, 1650. Manuscrit conservé à la Bibliothèque municipale de Valenciennes.

[2] Philippe Perlot, « Orgues et organistes à l’église Saint-Nicolas » inValentiana n° 30 de décembre 2002.

[3] Voir le catalogue Valenciennes à cœur ouvert, dix ans d’archéologie urbaine (1989-1999), Musée des Beaux-arts de Valenciennes.

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